‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 142 sur 176 · TRAHISON DE DEUTZ · texte numérisé non relu

TRAHISON DE DEUTZ

rend superflus, la bassesse les viole. Deutz trahissait le parti légitimiste, par correspondance, depuis près de cinq mois, lorsqu'il fut envoyé mystérieusement à Nantes par M. Thiers. Comme on se défiait de lui, on lui avait donné, pour l'accompagner, le commissaire de police Joly, celui qui, sous la Restauration, avait arrêté Louvel. Arrivé à Nantes, Deutz se présente à quelques légitimistes influents, il parle de dépêches pressantes à communiquer, il sollicite avec instance la grâce d'être admis auprès de Madame, dont son unique but était de découvrir l'asile. Mais déjà certains bruits alarmants avaient couru dans le parti légitimiste sur le compte de ce juif; et, d'ailleurs, il était à craindre que la police, qui surveillait les démarches de tous les étrangers, ne parvînt sur les traces de celui-ci jusqu'à Marie-Caroline. Deutz redoubla de prières, et ce ne fut pas en vain. Le 30 octobre, la duchesse de Berri disait au frère des demoiselles Duguigny : « Demain au soir, à six heures, vous « vous rendrez à V hôtel de France. Vous y demanderez « M. Gonzague. Vous l'aborderez par ces mots : Monsieur, « vous arrivez d'Espagne. Voici la moitié d'une carte dé- « coupée, M. Gonzague a l'autre moitié. Vous le reconnaî- « trez à ce signe et me l'amènerez. » Le lendemain, en effet, à l'heure dite, M. Duguigny se rendit à l'hôtel de France, reconnut Deutz parle moyen de la carte partagée, et s'offrit à lui pour guide. Pendant qu'ils descendaient tous deux la rue Jean-Jacques, et suivaient la route qui conduit du port Maillard à la rue Haute-du-Château, Deutz paraissait inquiet, il aurait voulu savoir d'une manière précise dans quelle maison il allait être reçu. «Dans une maison, lui dit « M. Duguigny, où Madame ne se rend que pour vousdon- « ner audience, et qu'elle quittera aussitôt après. » Aqi.el-

ques pas de la maison, M. Duguigny fit observer à Deutz que Tune des deux domestiques de Madame, Marie Boissy, n'était pas très-discrète, quoique d'une fidélité à toute épreuve; que devant elle, par conséquent, il fallait se tenir sur la réserve. Aussi Deutz s'empressa-t-il de demander, à l'aspect de la domestique qui vint ouvrir la porte : « Est-ce « de celle-là que vous m'avez parlé? » Et sur la réponse affirmative de M. Duguigny, il ajouta : « Et l'autre, est-ce « qu'elle est discrète? » Introduit par son guide, Deutz fut reçu dans une chambre où se trouvaient les deux demoiselles Duguigny, M"e Stylite deKersabiec et M. Guibourg. M. Duguigny affecta de demander si Madame était arrivée, et on lui répondit qu'on le croyait, parce qu'on avait entendu du bruit dans la pièce voisine. A l'instant même, M. de Mesnard entrait. Ne le reconnaissant pas, bien qu'il l'eût vu en Italie, Deutz se trouble, recule, et s'écrie avec un accent d'effroi : « Qu'est-ce donc? Où suis-je? » Le malheureux se rappelait sans doute le serment prêté entre les mains de M. de Choulot ! La duchesse de Berri parut à son tour, et, s'adressant à Deutz, elle lui demanda d'un ton affectueux des nouvelles de sa santé. Deutz ne put répondre qu'en s'inclinant; puis, sans avoir prononcé une seule parole, il suivit la duchesse de Berri et M. de Mesnard dans la mansarde qu'il désigna plus tard à la police sous le nom de salon de réception. L'entrevue se prolongea jusqu'à huit heures et demie du soir. Deutz s'y ménagea des prétextes pour demander un second entretien, car il croyait la duchesse de Berri dans une maison tierce, et il n'en douta "plus lorsqu'il vit la princesse chercher son châle et son chapeau, comme pour sortir. Dans ce moment, M. Duguigny s'étant présenté pour prendre les ordres de Madame : « Si

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