ACQUITTEMENT DE BERGERON
le lieu de l'attentat. Bergeron déjoua cette manœuvre en faisant observer que, la première, M1Ie Boury avait donné le signalement du coupable, et que la plupart des dépositions faites après la sienne s'étaient rapportées à ce signalement; d'où il fallait conclure qu'elle avait dit l'exacte vérité, à moins qu'on ne lui supposât un rare talent de divination.
L'accusation fut abandonnée à l'égard de Benoist, et soutenue avec un acharnement extrême contre Bergeron, par le procureur général, M. Persil, et son substitut, M. Franck-Carré. Mais l'accusé et M' Joly, son habile défenseur, la repoussèrent avec autant de bonheur que d'énergie, et ne tardèrent môme pas à prendre l'offensive. Après huit jours de débats orageux, qui se terminèrent, du côté de Bergeron, par une profession de foi républicaine, trèsnoble et très-fière, le jury prononça un verdict d'acquittement. Des acclamations joyeuses se firent entendre et se prolongèrent sur le quai de l'Horloge, que couvrait une foule impatiente et que sillonnaient de nombreux soldats.
Armand Carrel, qui avait suivi les débats assidûment, rendit compte de ses impressions, dans le National, de la manière suivante :
« Le jeune Bergeron a débité avec émotion et naturel « une courte défense noblement écrite et fermement sentie, « et qui prouvera aux gens qui se connaissent en hommes « que celui-ci n'est point un homme ordinaire. C'est le ré- « sultat de presque tous les procès politiques intentés jus- « qu'ici à l'opinion républicaine. Ils n'ont rendu d'autre « service au pouvoir que de mettre en relief des caractères u d'une forte trempe et des talents pleins d'espérance. Tel
« est le jeune accusé dont le jury a prononcé aujourd'hui « l'acquittement. »
Ce qu'Armand Carrel disait ici à propos du procès intenté à Bergeron était également applicable à un procès antérieur, qui n'avait eu ni moins de retentissement ni moins d'importance. Vers la fin de l'année, plusieurs membres de la Société des Amis du Peuple, MM. Rittiez, Caunes, Achille Roche, Berner-Fontaine, Godefroi Cavaignac, Gabour, Desjardins, Félix Avril, Bonnias, Carré, Despréaux, Plagniol, Plocque, Trélat, Raspail, avaient été appelés à comparaître devant la cour d'assises de la Seine pour avoir pris part, un an auparavant, à des réunions composées de plus de vingt personnes. L'accusation s'appuyait sur l'article 291, et on allait décider si, dans un pays prétendu libre, le droit d'association serait maintenu ou aboli.
Après une brillante improvisation de M. Rittiez, M. Godefroi Cavaignac prit la parole. Il commença d'abord par défendre, avec une simple et forte éloquence, le droit d'association. Puis, s'adressant à ceux qui affectaient de ne voir dans la république qu'une pensée de désorganisation et d'anarchie, il s'écria :
« Nous sommes, dites-vous, les ennemis de la société
« comme du gouvernement Mais j'ai déjà répondu. Ce
« que nous haïssons dans la société, ce sont ses vices ; nous « sommes les véritables amis de l'ordre social, car nous « voulons qu'il soit corrigé, et nous croyons qu'il est susce ceptible de l'être. Vous, qui dites qu'il est bon, vous le « flattez; vous le calomniez, vous qui dites qu'il restera « toujours vicieux. Aussi bien, je pourrais, cette fois en- « core, demander où clone est cette organisation que nous
DISCOURS DE GODEFROI CAVAIC.VAC DEVANT LA COUR d'aSSISES. 375
« voulons détruire : religion, science, travail, qu'y a-t-il « de constitué dans la société actuelle?
« La religion? Interrogez un prêtre, M. de Lamennais. « La science? Interrogez Raspail. Quelle organisation « scientifique y a-t-il dans un pays où manque l'enseigne- « ment populaire ?
« Quant au travail, demandez à tous ceux qui le prati- « quent s'il est organisé. Souvenez-vous de Lyon; exami- « nez tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, parce que les « lois organiques du travail font défaut. Etrange calom- « nie ! Nous sommes des désorganisateurs dans une société « où l'organisation manque, et où nous voulons qu'elle se « fonde enfin !
« Est-ce en religion ? Nous sommes pour la liberté abso- « lue de conscience. Nous ne voulons pas de prêtres qui, « sous quelque nom que ce soit, gouvernent les affaires du « monde. Nous n'adoptons pas non plus une foi qui met « tout au ciel, qui réduit l'égalité à l'égalité devant Dieu, « à cette égalité posthume que le paganisme proclamait « aussi bien que le catholicisme.
« La religion, comme nous l'entendons, nous, ce sont les « droits sacrés de l'humanité. Il ne s'agit plus de présente ter au crime un épou vantail après la mort, au malheu- « reux une consolation de l'autre côté du tombeau, il « faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, c'est- « à-dire l'égalité; il faut que le titre d'homme vaille, à » tous ceux qui le portent, un même respect religieux pour « leurs droits, une pieuse sympathie pour leurs besoins. « Notre religion, h nous, c'est celle qui changera d'affreu- « ses prisons en hospices pénitentiaires, et qui, au nom de « l'inviolabilité humaine, abolira la peine de mort.
37(î HISTOIRE DE DIX ANS.
« La science, nous demandons qu'elle soit organisée de « manière à faciliter le travail, multiplier la production, « la richesse, le bien-être, propager renseignement, défen- « dre les hommes contre les fléaux qui les attaquent. Nous « demandons qu'elle soit organisée de façon que, quand « un homme comme Broussais se portera candidat, il soit « élu ; qu'il ait pour électeurs des hommes qui ne l'écartent « point : car l'élection bien organisée est à son tour la loi « organisatrice par excellence. Autant en dirons-nous « pour les lettres et pour les arts : utilité sociale, gloire, « liberté, concours, élection.
« Quant au travail, nous demandons qu'il ne soit plus « subordonné h l'intérêt des avides et des oisifs. Nous « demandons que le travailleur ne soit pas exploité par les « capitaux, que la main-d'œuvre ne soit pas son seul gain; « qu'il trouve dans l'établissement des banques publiques, « dans la propagation de l'enseignement et des méthodes, « dans la sagesse de la justice et l'assiette de l'impôt, dans o la multiplicité des voies de communication, dans la « puissance même de l'association, les moyens de faciliter « sa tâche, d'affranchir son activité, de récompenser son « industrie et son courage. Nous demandons surtout que le « travail soit le premier des titres à l'exercice des droits « politiques, car les sociétés vivent par le travail, et non « par la propriété.
(( A ce mot, messieurs, je m'arrête : j'ai besoin de pro- « longer encore mes explications, car on nous accuse de « doctrines hostiles aux propriétaires, et, d'ailleurs, je dois « ajouter que, dans la société française, et au milieu de ce « défaut d'organisation et de vie que j'ai signalé partout, « la propriété se présente puissante, organisée. Notre pre-