LE GOUVERNEMENT SAINT-SIMONIEN
« pour continuer notre œuvre d'élaboration et de propa- « gande. Quand nous aurons gagné à notre cause la société « qui nous entoure, elle fera sa révolution. Gardons-nous « de créer une petite société au milieu de la grande. Soyons « apôtres, et n'aspirons pas à devenir gouvernants. — « Nous avons suffisamment dogmatisé, répondaient les « autres ; l'essentiel maintenant est de réaliser. Prêchons « d'exemple, organisons des travaux, constituons un gou- « vernement à l'usage de nos idées, sortons de l'état purece ment apostolique. » Ainsi pensaient Bazard et Enfantin : leur opinion dut naturellement remporter. On songea donc à établir des ateliers ; on recruta des adhérents parmi les prolétaires; on en appela plusieurs, dont les enfants furent adoptés avec des formes solennelles ; on se partagea ambitieusement la capitale et les provinces, si bien que le Saint- Simonisme eut sa géographie; les deux Pères suprêmes prirent le nom de Papes, appellation qui révélait une pensée d'orgueil en même temps qu'elle trahissait un plagiat téméraire; enfin, la question ne fut plus de composer d'un nombre choisi d'hommes d'élite une synagogue respectable, mais de réunir des forces dont le Globe, chaque matin, publiait l'emphatique recensement. De cette tendance nouvelle naquirent des illusions à peine croyables. On osa tourner ses regards vers les Tuileries : Louis -Philippe fut sommé par lettres de céder la place à MM. Bazard et Enfantin. Le Saint-Sirnonisme, qui avait d'abord été une école, puis une famille, devenait un gouvernement, et un gouvernement destiné à remplacer l'autorité du catholicisme. Dans tout cela, Bazard, qui s'était longtemps nourri des idées de M. de Maistre, ne voyait guère qu'une conclusion politique ; mais Enfantin ne visait pas à moins qu'à em-
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brasser dans toute leur étendue les nombreux problèmes soulevés par la doctrine, en fondant une religion.
Cette diversité de vues dans les deux chefs de la doctrine se compliquait d'une profonde opposition de caractère et d'organisation. L'âme de Bazard était maie; son esprit, timide à force de réflexion, n'admettait volontiers que des idées nettes; mêlé aux luttes politiques de la Restauration, il avait gardé de sa vie de carbonaro des instincts révolutionnaires, des haines vigoureuses, le désir de prendre place dans les affaires, le goût des théories aisément applicables. Enfantin, au contraire, joignait à quelque chose de féminin dans les sentiments un esprit hardi et aventureux ; à la lenteur méthodique de Bazard, il opposait une impatiente, une inépuisable initiative; mais ce que Bazard cherchait dans le maniement des ressources présentes, dans remploi des ressorts politiques, et ce qu'il aurait attendu, au besoin, de la force, Enfantin voulait l'obtenir par l'ascendant de l'audace intellectuelle et par les victoires pacifiques de la séduction. Le premier se sentait tribun, le second se faisait apôtre. Le premier se serait volontiers renfermé dans l'emploi de la logique et de la science ; le second tendait à faire accepter sa domination en ajoutant au raisonnement le mysticisme. L'organisation d'Enfantin était donc plus complète. Ajoutez à cela qu'il était d'une beauté rare, d'une sérénité incomparable, et qu'il possédait l'art de justifier, par la dialectique la plus serrée, les plus surprenants paradoxes.
Tant que l'école s'était contentée de développer la partie dogmatique du Saint- Simonisme, l'action de Bazard avait été prépondérante; il avait même contraint son collègue à signer avec lui, en faveur de l'institution du mariage, une