‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 47 sur 176 · CONCEPTION RELIGIEUSE DU SAINT-SIMON1SME · texte numérisé non relu

CONCEPTION RELIGIEUSE DU SAINT-SIMON1SME

déclaration publique que désavouait intérieurement Enfantin. Mais Bazard se trouvait lancé dans une carrière où il lui était interdit de s'arrêter. Quelle était, en effet, la pensée de Saint-Simon ? Que la solution du grand problème consistait à trouver un lien religieux entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ou bien entre la science et l'industrie. De sorte qu'en proclamant la nécessité d'organiser l'industrie conformément aux lois de l'association, et en affirmant le principe du classement des capacités, les Saint-Simoniens se trouvaient n'avoir accompli qu'une moitié de la tâche. Il fallait aller plus avant ; il fallait, suivant l'impulsion donnée par les lettres éloquentes d'Eugène Kodrigues, pousser jusqu'à la partie religieuse du Saint- Simonisme, et, avant toute chose, décider si la société a un avenir religieux.

Sur ce point, Bazard et Enfantin s'accordèrent. Tous deux ils reconnurent que le développement religieux de l'humanité avait compris trois états généraux : le fétichisme, dans lequel l'homme déifie la nature en chacune de ses productions visibles ; le polythéisme , dans lequel l'homme s'élève à des abstractions qu'il déifie ; le monothéisme, dans lequel il rapporte toute la création à une seule cause, extérieure à l'univers. Ils reconnurent dans la succession de ces trois états généraux la preuve d'un progrès facile à constater. Car, clans le fétichisme, la crainte est à peu près le seul sentiment qui unisse l'homme à la Divinité, telle qu'il la conçoit. Dans le polythéisme, l'amour vient se mêler à la crainte, quoique, dans cet état religieux, le type du juste soit encore celui que l'on peint comme craignant les dieux. Dans le monothéisme, enfin, dont le judaïsme et le christianisme forment les deux

phases, l'amour tend de plus en plus à l'emporter sur la crainte dans les sentiments de l'homme à l'égard de la Divinité. Le progrès de l'idée religieuse n'est pas moins- sensible, sous le rapport de sa valeur sociale. Car, après le fétichisme, qui correspond au culte isolé de la famille, vient le polythéisme, qui ne consacre que le culte de la cité; et, après le monothéisme des Juifs, qui ne proclame l'unité de Dieu qu'en ajoutant ceci : « Dieu a élu un seul peuple, » vient le monothéisme des chrétiens, qui proclame tout à la fois et l'unité de Dieu et l'unité de la famille humaine.

De là Bazard et Enfantin concluaient également que, malgré le scepticisme dont ils étaient entourés, maladie accidentelle dont il n'y avait pas lieu de s'étonner dans une époque critique, l'humanité marchait à un avenir religieux dont le panthéisme devait être l'âme.

Après cette profession de foi, Bazard voulut se recueillir, mais il n'était plus temps : Enfantin était là, logicien pressant, inexorable. Puisque l'humanité avait un avenir religieux, s'occuper de cet avenir était un devoir. Or, quelle avait été à cet égard la pensée de Saint-Simon ? Bazard ne pouvait l'ignorer, l'ayant exposée lui-môme et développée. Oui, suivant les écrits de Bazard lui-même, le christianisme avait adopté, avec les dogmes du péché originel, de la chute des anges, du paradis et de l'enfer, l'antique théorie de la lutte de deux principes : le bien et le mal. Et Bazard n'avait pas nié que le principe du mal, le christianisme ne l'eût vu dans la matière, comme le démontraient surabondamment, et la préférence accordée au célibat sur le mariage, et l'ordre donné aux hommes de mortifier leur chair, et le peu de soin que l'Eglise avait mis à diriger l'activité matérielle de l'humanité, et ce domine

l'affranchissement de la femme. 1 13

fameux : «La souffrance est sainte. » Voilà ce qu'Enfantin rappelait à Bazard, et il le sommait de tirer toutes les conséquences de cette déclaration, qui leur était commune : « L'aspect le plus frappant, le plus neuf, sinon le plus « important, du progrès que l'humanité est aujourd'hui « appelée à faire, consiste dans la réhabilitation de la « matière, mode de l'existence universelle que le christia- « nisme a frappé de sa réprobation. »

D'après Enfantin, ces conséquences étaient : que les artistes, comme interprètes du principe amour, devaient servir de lien entre les savants et les industriels, et exercer de la sorte un sacerdoce dont le but serait d'établir l'harmonie entre Yesprit et la matière, placés depuis si longtemps en état d'hostilité ; que le Prêtre devait se proposer d'inspirer et de diriger les deux natures, en favorisant et en régularisant l'essor des appétits sensuels aussi bien que celui des appétits intellectuels ; qu'il importait au bonheur de l'humanité que les êtres à affections profondes ne fussent pas séparés par une barrière infranchissable des êtres à affections vives, et que c'était à faire tomber cette barrière que la mission du Prêtre devait consister. Concluant de l'harmonie à établir entre l'esprit et la matière à l'égalité de l'esprit et de la beauté, de l'homme et de la femme, Enfantin proclamait comme une nécessité religieuse l'affranchissement de la femme et sa participation au pouvoir suprême, ce qui aurait constitué le Couple Prêtre.

Le Couple Prêtre aurait eu pour mission « d'imposer la « puissance de son amour aux êtres qu'un esprit aventu- « reux ou que des sens brillants égarent, en recevant « d'eux l'hommage d'une mystérieuse et pudique tendresse « ou le culte d'un ardent amour. Connaissant tout le

« charme de la pudeur, et aussi toute la grâce de la vo- « lupté, il aurait maîtrisé l'esprit des uns et les sens des « autres. » — « Dans notre monde critique, ajoutait « Enfantin, nous avons oublié cette divine influence de la « dame du moyen âge ou de la vierge chrétienne sur la vie « du page et du chevalier; nous ne savons plus ce que « pouvaient commander de dévouement sans espoir une « écharpe, un regard, et à peine un sourire; mais nous « ignorons surtout la puissance d'une vertueuse caresse, « d'un religieux baiser, d'une sainte volupté. Il n'en est « point pour nous. Notre chair est plus souillée encore que « notre esprit, et cette seule idée épouvante un monde qui « ignore encore le pouvoir social, religieux et moral que « l'avenir réserve à la beauté. »

Ainsi, les relations de l'époux et de l'épouse n'auraient pas été exclusives de l'intervention intime du Prêtre. Enfantin, d'ailleurs, ne condamnait pas l'inconstance d'une manière radicale. Il voyait bien deux vices, et dans l'indifférence, qui est la facilité de passer d'une affection à une autre, et clans la jalousie, amour exclusif pour un seul être, amour dévorant, qui craint toute approche, qu'un regard trouble et qu'un soupçon désespère; mais sous ces deux vices, dont les types étaient, à ses yeux, Don Juan et Othello, Enfantin entrevoyait deux vertus. La facilité dépasser d'une affection inférieure à une affection supérieure, sans s'abstraire dans la première, sans s'y abîmer, et en la considérant, au contraire, comme un premier élément de progrès, cette facilité lui paraissait d'une belle et sainte nature, pourvu qu'elle ne dégénérât pas en oubli, en vain caprice ou en ingratitude. De même, il se sentait pénétré de respect pour cet amour profond, qui se donne sans réserve, et de

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