ATTAQUES DIRIGÉES CONTRE ENFANTIN
« doctrine, dit M. Carnot, est la réglementation de l'adul- « tère. » — « Le vice est -réhabilité, » ajoute M. Dugied. De leur côté, les partisans d'Enfantin s'attachent à répondre à toutes les attaques. M. Michel Chevalier s'étonne que, des abus qui ont pu se glisser dans le gouvernement saintsinionien, on vienne conclure à une séparation. M. Duveyrier exprime la conviction que pas un des actes d'Enfantin n'a été un acte individuel, un acte d'égoïsme, et que les défauts dont avaient souffert les Saint-Simoniens tenaient précisément à ce qu'il n'y avait pas encore parmi eux cette loi de convenance, de pudeur, de fidélité, que la femme était plus particulièrement propre à apporter. « Je vous « déclare, dit M. Talabot, en montrant Enfantin, que « cet homme est le chef de l'humanité. » Et, s'adressant à M. Transon, M. Barrault s'écrie d'une voix émue : « Ce n'est « pas sans une vive douleur que j'ai vu Transon, le porte- « bannière de la doctrine, à côté duquel j'ai marché, se « séparer de nous. Non, Transon, ta place est auprès du « Père-Enfantin, auprès de moi. Tu ne saurais nous quitter, « car tu es religieux. Tu ne suivras pas Jules, car Jules a « dit que la doctrine est à l'état de faillite, de liquidation. « Tu voudrais nous quitter! Non, tu ne le pourrais pas : « tu aimes le's ouvriers, les enfants des pauvres, ceux qui « souffrent. »
Au milieu de ces débats, Enfantin n'avait pas cessé un seul instant de se montrer maître de lui, répondant à toutes les accusations avec beaucoup de sang-froid et d'orgueil ; il congédia enfin l'assemblée par ces mots, qu'il prononça d'une manière solennelle : « Quoique ce qui se passe main- « tenant soit pour nous d'une grande utilité, je désire « qu'on en finisse au plus tôt. Nous recommencerons lundi ;
« mais si nous continuions à batailler ainsi, les ouvriers « mourraient de faim, et les enfants que nous avons « adoptés seraient délaissés. Le fait est évident, c'est qu'il (( y a des hommes qui doivent momentanément se tenir à « Técart et se reposer. »
Quelques jours après, la famille se réunissait de nouveau. L'insurrection de Lyon avait éclaté dans l'intervalle, et rassemblée était en proie à une préoccupation douloureuse. Un fauteuil, laissé vide à côté du Père Suprême, indiquait symboliquement l'absence de la femme. M. Olinde Rodrigues s'était placé, comme chef du culte, à la droite d'Enfantin. S'étant levé, il rappela d'abord comment, de juif, il était devenu saint-simonien. Puis, d'une voix forte : « Rothschild, Laffitte, Aguado, dit-il, n'ont rien entrepris « d'aussi grand que ce que je vais entreprendre. Tous, ils « sont venus, après la guerre, donner au vaincu le crédit « nécessaire pour satisfaire le vainqueur. Ils ont fait une ci grande chose ; et moi, le premier, je l'ai senti et publié, « grâce à Saint-Simon, il y a sept ans. Mais ils ont « escompté l'avenir des restaurations politiques, et déjà, « pour eux, cet avenir a des bornes... Leur mission va « finir ; la mienne commence. » Il exposa ensuite les bases du projet qui devait, selon lui, inaugurer la puissance morale de l'argent. L'association financière des Saint-Simoniens aurait eu pour objet : 1° de travailler, par un ensemble de mesures exclusivement pacifiques, à l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre; 2° d'organiser des maisons d'éducation où les enfants des Saint-Simoniens auraient été élevés, sans distinction de fortune ou de naissance ; 3° de fonder des maisons d'associations industrielles, pour les
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travailleurs devenus saint-simoniens ; 4° de subvenir transitoirement aux besoins de ces associations ; 5° de propager la doctrine, de manière à remplacer l'anarchie industrielle par l'association religieuse des travailleurs. L'acte, passé devant notaire, devait être signé par tous les membres de la famille, dont les biens réunis formaient le fonds social, et qui tous répondaient des engagements contractés envers les tiers.
Après la lecture de ce plan, M. Barrault traça un tableau rapide des souffrances de la société et des services que lui avait déjà rendus le Saint-Simonisme ; il trouva, pour rappeler l'insurrection des malheureux tisseurs lyonnais, des accents pleins de douleur, pleins d'éloquence; et de cet affreux épisode de la grande guerre civile appelée liberté de l'industrie, il tira la double conclusion qu'une réforme était nécessaire, et que c'était par les voies du Saint-Simonisme qu'il y fallait marcher.
M. Barrault avait fini son discours, et Enfantin s'était déjà levé pour sortir de l'enceinte, lorsque M. Keynaud fit signe qu'il désirait parler. Son geste était véhément et son visage extrêmement animé. « L'argent, s'écria-t-il, ne peut « avoir de puissance morale, puisque vous, Père Enfantin, « d'après les termes posés par vous, vous détruisez la mort raie ancienne sans avoir la morale nouvelle. » La plus vive agitation règne alors dans l'assemblée. Interpellant M. Reynaud, M. Laurent lui demande si, lorsqu'il était allé prêcher une ère nouvelle à la population souffrante de Lyon, il n'y avait pas pour lui de morale saint-simonienne. M. Talabot ajoute que la morale de l'apostolat est dans l'émancipation des êtres exploités. M. Henri Baud demande la parole et s'écrie avec enthousiasme : « Mon père est un
« prolétaire qui a triomphé du hasard de la naissance et qui « a amassé des richesses par la force de ses bras. Quand la « parole de Saint-Simon se fit entendre à moi Je sentis que, « pour ennoblir mon privilège, je devais l'employer à ï'abo- « lition de tous les privilèges : je suis devenu prolétaire. « C'est ainsi que la famille du sang me punit d'avoir voulu « pratiquer ma foi religieuse. Eh bien! toutes les rigueurs « de la famille du sang ne triomphent pas de mon amour « pour elle, et je la forcerai par mes œuvres à me rendre sa « tendresse. Reynaud, j'ai souvent entendu sortir de ta « bouche ces mots puissants : « La voix du peuple est la « voix de Dieu. » Que demandent donc ces hommes qui « peuplent la plus industrieuse de nos cités ? Quel cri se fait « entendre sous cet étendard de mort, au milieu de la mice traille? Reynaud, Reynaud, ils demandent du pain, et « l'argent qui le donne est une puissance morale... Prolé- « taires qui m'écoutez, ma main a souvent touché vos mains « endurcies par le travail, et elle a senti que vous répondiez « à ses étreintes. Rassurez-vous donc! Dieu n'a pas permis « qu'un homme pût se placer en présence des hommes avec « cette face calme et sereine, avec cette grandeur et cette « beauté, pour qu'il s'en servît afin de les séduire et de les
« perdre Et vous, femmes, celle qui m'a porté dans ses
« entrailles n'est pas là pour m' entendre; faites place pour « moi dans votre cœur à un amour de mère, afin que, si « vous voyez celle dont Dieu m'a fait naître, vous apaisiez « les tourments de cette stérilité qu'elle s'est faite. Dites- « lui, pour la toucher, les douleurs que doit souffrir un fils « comme moi privé de ses embrassements, de sa parole, de « sa vue. »
A ces mots l'assemblée se lève avec transport. Plusieurs