M. DE CORMENIN ET SA LISTE CIVILE
raient dans le compte ; pourquoi traiter chacun de ces chevaux comme un conseiller de cour royale et deux fois mieux qu'un membre de l'Institut? 200,000 francs de livrée! on trouvait que c'était beaucoup pour des galons, car enfin, il était possible avec cette somme de rétribuer pour leurs fonctions annuelles cent procureurs du roi, ou d'augmenter d'un cinquième la subvention accordée à l'instruction primaire, ou de défrayer, à huit sous par jour, treize cent quatre-vingts pauvres prisonniers. «Quoi ! » s'écriait le Globe saint- simonien dans un article à la fois spirituel et sensé, « quoi ! on affecte au service personnel du roi 3 millions « 773,500 fr.; et ce roi, chef d'une nation devenue indusce trielle, d'une bourgeoisie pacifique, n'est entouré que « d'hommes ceignant l'épée et chaussant l'éperon ! »
Mais ce fut M. de Cormenin qui porta au projet de loi les coups les plus sensibles. Dans une série de lettres pleines de logique, de raison, d'éloquence, de fine ironie, il rappela que, quand le héros d'Italie, le conquérant fabuleux de l'Egypte, le pacificateur de la Vendée, vint siéger sur le trône consulaire, les trois consuls ne coûtaient à la France, frais de table et de maison réunis, qu'un million cinquante mille francs, et qu'on ne demandait pas alors au peuple français, terreur de Pitt et admiration du monde, 1 million 500,000 fr., seulement pour échauffer les fourneaux souterrains de la Bouche. Il prouva que la liste civile de Charles X, de Charles X lui-môme, n'allait pas au delà de 1 1 millions 210,865 fr., pour peu qu'on en retranchât les dettes et avances remboursables, les frais de la maison militaire, et tous les services que la révolution de juillet avait annulés, tels que ceux de grand écuyer, de grand veneur, de pages, de grand maître des cérémonies, etc. .. Il montra que, pour la
royauté, le meilleur moyen de se faire respecter était de se rendre utile ; que recommander la liste civile comme une caisse de prévoyance ouverte aux malheureux était un sophisme misérable, attendu que c'est le peuple, le menu peuple, qui paie la liste civile, et qu'il est dérisoire de prendre aux pauvres leur argent pour leur faire du bien ; que le prince, irresponsable, ne saurait être un distributeur plus intelligent des deniers publics que des ministres dont la responsabilité garantit la gestion; qu'une grosse liste civile n'était bonne qu'à entretenir la paresse des mendiants brodés qui pullulent autour des trônes ; que ce qui enrichit une nation n'est pas ce qu'on lui ôte, mais ce qu'on lui laisse ; qu'il était absurde de voir dans l'opulence exagérée du roi une ressource pour le commerce, comme si on créait la richesse en la déplaçant, et comme s'il était juste de chercher toute la nation dans les marchands de la rue Saint-Denis, au lieu de la chercher dans les contribuables réunis : paysans de la basse Bretagne, patres des Alpes, herbagers de la Normandie, laboureurs du Languedoc, ouvriers de Lyon, de Bordeaux et de Marseille ; que les arts, enfin, vivent moins des encouragements fastueux d'un prince, qui en les protégeant les abaisse, que des hautes inspirations de la religion, de la gloire et de la liberté.
La sensation produite par les pamphlets de M. de Cormenin fut universelle et durable. Aussi les débats, à la Chambre, remplirent-ils plusieurs séances : débats opiniâtres, par qui la majesté royale fut irrévocablement compromise, et qui prouvèrent bien que, pour la fraction libérale de la bourgeoisie, la royauté était un instrument et non pas un principe. « Si le luxe est banni des palais « du roi, avait dit M. de Montalivet, il le sera bientôt des