CHAPITRE V
Le Choléra-Morbus. — Mort de Cuvier. — Mort de Casimir Périer, Jugement sur le ministère de Casimir Périer.
De plus grandes calamités menaçaient la France : le choléra-morbus approchait.
Depuis la fin du mois d'août 1817 jusqu'au commencement du mois d'avril 183*2, le choléra, né dans le delta du Gange, avait au loin, et dans toutes les directions, porté ses affreux ravages. Il s'était étendu jusqu'à l'île de Timor, vers le sud; jusqu'à Pékin, vers l'orient; jusqu'aux frontières de Sibérie, vers le nord. Au nord-ouest, il avait envahi Moscou, Saint-Pétersbourg, et suivi la ligne qui s'étend de Dantzig à Olmutz. Attaché aux Russes, il avait paru avec eux sur les champs de bataille de la Pologne, plus meurtrier que la guerre elle-même. Il s'était répandu parmi les Polonais, immédiatement après la bataille d'Iganie. Puis, on l'avait vu fondre en Bohême, en Gallicie, en Hongrie, en Autriche, moissonnant les peuples, franchissant en peu de jours d'énormes distances, allant par bonds d'un royaume à l'autre, mais revenant ensuite sur ses pas,
comme pour ramasser et frapper les victimes oubliées. Au mois de février 1832, il avait passé par-dessus l'Europe occidentale, et il occupait Londres.
Dès ce moment, Paris vécut dans une attente muette et formidable. Nous mesurions d'avance avec angoisse le dernier pas, le pas inévitable que l'épidémie allait faire vers nous. Cependant, il y avait quelque chose de rassurant en apparence dans les circonstances atmosphériques. Le ciel était clair; un vent sec soufflait du nord-est avec persévérance; le baromètre n'était pas descendu au-dessous de 28% et rien n'annonçait une surcharge électrique. Mais l'attente ne fut pas longue. Le 26 mars 1832, la fatale maladie avait atteint dans la rue Mazarine sa première victime. Presque aussitôt, elle se déclara dans plusieurs quartiers : au faubourg Saint-Antoine, au faubourg Saint- Honoré, au faubourg Saint- Jacques. Le 29 mars, les passants ne s'abordaient plus qu'avec ces mots : Le choléramorbus est à Paris !
Dans les premiers moments, la terreur parut moindre que le danger. La peste venait surprendre les Parisiens au milieu de la fête de la mi-carême; et l'intrépide gaieté du caractère français sembla d'abord braver le fléau. Dans les rues, sur les boulevards, les masques circulèrent comme de coutume. La foule des promeneurs était nombreuse. On se montrait du doigt, suspendues devant les magasins d'estampes, des caricatures dont le choléra-morbus avait fourni le sujet. Le soir, les théâtres se remplirent de spectateurs. Il y eut des jeunes gens qui, par un raffinement d'audace, se livrèrent à des excès inaccoutumés, « Puisque « nous devons mourir demain, disaient-ils, épuisons au- « jourd'hui les joies de la vie. » La plupart de ceux-là
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passèrent du bal masqué à l'Hôtel-Dieu, et succombèrent, le lendemain, avant le coucher du soleil.
Du reste, le courage des plus téméraires ne tarda pas à céder aux horreurs de la maladie et de tout ce qu'on en racontait. Car le malade était cadavre, avant même d'avoir perdu la vie. Sa face maigrissait avec une promptitude extraordinaire. On comptait ses muscles sous sa peau, devenue subitement noire, bleuâtre. Ses yeux étaient excavés, secs, réduits de moitié, et comme retirés à l'aide d'un fil vers la nuque et dans l'intérieur du crâne. La respiration du malade était froide, sa bouche blanche et humide, son pouls d'une faiblesse extrême. Sa parole était un souffle.
Des étourdissements, des bourdonnements d'oreille, des vomissements répétés, un sentiment étrange de prostration, et en quelque sorte de vacuité générale, le froid gagnant tout le corps par les extrémités, des dérangements d'estomac excessifs, des crampes violentes dans les membres, une respiration pénible, une angoisse inexprimable dans la région précordiale, la peau couverte d'une moiteur glacée : tels étaient les principaux symptômes du mal. Abandonné à lui-même, il lui fallait trois jours à peine pour anéantir les malheureux dont il avait pris possession ; souvent, deux ou trois heures lui suffisaient.
On reconnaissait en général cinq périodes dans le choléra : celle du choléra léger ou cholérine, celle de l'invasion du mal, celle du choléra algide ou bleu, la période de réaction, et enfin la période typhoïde. Dans la troisième de ces périodes, la plus terrible de toutes, on voyait les malades bondir, se pelotonner sur leur lit, et quelquefois se coucher à plat sur le ventre en gémissant d'une façon lamentable, ou jeter leurs membres à droite et à
gauche, en accusant des douleurs très-vives le long de la colonne vertébrale. La sensation du froid que Ton éprouvait en touchant le malade, dans la période bleue, se pouvait comparer à celle qu'on ressent lorsqu'on applique les mains sur une grenouille. L'altération de la face, les crampes du dos, des mollets, des avant-bras; les rides profondes, le rétrécissement de la peau des doigts, l'absence du pouls radial, la froideur de l'haleine, étaient autant de signes auxquels on reconnaissait la, période bleue. Dans la période suivante, lorsqu'elle était forte, le pouls reparaissait, la fièvre s'emparait du malade; ses yeux s'injectaient, sa face s'animait, se colorait, et il courait risque d'être emporté par des accidents cérébraux. Dans la période typhoïde, les narines et la langue étaient sèches, les yeux chassieux : il y avait prostration, rêvasseries, délire.
Sous le coup de cette effroyable maladie, l'administration prit les mesures d'urgence. On s'occupa de l'assainissement de la ville. On songea enfin à faire entrer un peu d'air et de lumière dans ces quartiers fangeux où l'on avait sans remords laissé vivre et mourir le pauvre, quand tous n'étaient pas encore menacés. Le nombre des bornes-fontaines fut augmenté; les ruelles les plus étroites, les plus infectes, furent pavées et fermées; des travaux rapides nettoyèrent les immondices de l'île Louviers; des ambulances s'élevèrent; sur la décision prise par la commission centrale de salubrité, on créa dans chaque quartier un bureau de secours, auquel furent attachés des médecins, des pharmaciens, des infirmiers, des gardes-malades, et dans lequel on eut soin de réunir divers ustensiles, des médicaments et des brancards. Les prisons ne furent pas