CIRCULAIRE IMPRUDENTE DU PRÉFET DE POLICE
mots d'une inconcevable imprudence : « Je suis informé « que, pour accréditer d'atroces suppositions, des misé- « râbles ont conçu le projet de parcourir les cabarets et « les étaux des bouchers, avec des fioles et des paquets de « poison, soit pour en jeter dans les fontaines ou les brocs, « et sur la viande, soit môme pour en faire le simulacre et « se faire arrêter en flagrant délit pur des complices qui, « après les avoir signalés comme attachés à la police, favo- « riseraient leur évasion, et mettraient tout en œuvre pour « démontrer la réalité de l'odieuse accusation portée contre « l'autorité. »
Il n'en fallut pas davantage pour confirmer le peuple dans ses soupçons. Alors fut, pour un instant, soulevé le voile qui dérobe aux yeux du riche le fond hideux de l'état social dont il veut jouir; alors, au travers de cette société mise en mouvement dans toute son étendue, on put entrevoir ce que la civilisation moderne recèle en ses abîmes. De l'ombre de ces quartiers où la misère se laisse oublier, sortirent soudain, pour inonder la capitale, des masses d'hommes aux bras nus, au visage sombre, au regard plein de haine. Que cherchaient-ils? Que demandaient-ils? Nul ne le disait. Seulement, ils exploraient la ville d'un œil défiant, et s'agitaient avec des murmures farouches. Les meurtres ne tardèrent pas. Fassait-on muni d'une fiole ou d'un paquet, on était suspect. Un jeune homme fut massacré rue du Ponceau, pour s'être penché à la porte d'un marchand de vin, dans le but de savoir l'heure ; un autre eut le même sort, près du passage du Caire, pour un motif à peu près semblable; un troisième fut mis en lambeaux, dans le faubourg Saint-Germain, [tour avoir regardé dans un puits; un juif périt, parce que, marchandant du poisson à la halle*
il s'était mis à rire d'une manière étrange, et qu'on avait trouvé sur lui, en le fouillant, un petit sachet de poudre blanche, laquelle n'était autre chose que du camphre; sur la place de Grève, un malheureux fut arraché du poste de l'Hôtel de Mlle, où il avait cherché asile : on l'égorgea, et ses restes sanglants, un charbonnier les fit déchirer par son chien. Scènes affreuses qui sont le crime de la société, partout où règne un injuste partage des jouissances et des lumières !
Et mille circonstances déplorables se réunissaient pour entretenir le peuple dans Terreur. On aperçut dans plusieurs rues de longues traînées de vin et de vinaigre ; des dragées colorées furent semées dans différents quartiers; des mains inconnues glissèrent pendant la nuit sous les portes cochères des morceaux de viande; on parlait de gâteaux empoisonnés donnés, sur divers points, à de petites filles. Comment tout cela n'aurait-il pas agi sur l'imagination du peuple, surtout après la publication d'une circulaire où une conspiration d'empoisonneurs était officiellement dénoncée par la police?
Car une sorte de vertige semblait s'être emparé de tous les esprits. Douze mille francs, offerts aux cholériques par M. de Chateaubriand, au nom de la duchesse de Berri, furent refusés durement par le préfet de la Seine : calcul aussi injuste que mesquin, espèce de coup d'Etat contre la charité ! Jamais plus de fiel n'était entré dans les récriminations réciproques des partis; jamais les passions politiques n'avaient paru plus prêtes pour le combat. Ici, des jeunes gens étaient impitoyablement chargés sur la place Vendôme, pour avoir couronné d'immortelles les aigles impériales ; là, une bande courait attaquer Sainte-Pélagie, et les prisonniers