CHAPITRE X
que dans la chambre précédente ; le cabinet n'avait rien gagné au changement, et dans ces cas, changer, pour n'avoir pas mieux, équivaut à une défaite.
Aussi la situation du cabinet semblait-elle gravement compromise, lorsqu'un événement inattendu vint remplir d'alarmes l'opposition constitutionnelle, la distraire de toute pensée de lutte, et préparer d'étranges complications à l'avenir monarchique.
Le 13 juillet, le duc d'Orléans devait partir à midi pour Saint-Omer, dans le dessein d'inspecter plusieurs des régiments désignés pour le corps d'armée d'opérations sur la Marne. Ses équipages étaient commandés, ses officiers étaient prêts. Tout se disposait au pavillon Marsan pour ce voyage, après lequel le prince devait aller rejoindre la duchesse d'Orléans aux eaux de Plombières.
A onze heures, il monta en voiture dans l'intention d'aller à Neuilly faire ses adieux au roi, à la reine et à la famille royale.
La voiture était un cabriolet à quatre roues, en forme de calèche, attelé de deux chevaux à la Daumont. Le prince étajt^seul, n'ayant permis à aucun de ses officiers de l'accompagner.
Arrivés à la hauteur de la porte Maillot, les chevaux, échauffés par une marche assez rapide depuis le départ des Tuileries, commencèrent à s'animer outre mesure. Déjà le postillon ne les maîtrisait plus qu'avec peine, quoique le porteur eût seul pris le galop. Attaché très-court, ainsi que c^est Tusage dans les attelages à la Daumont, il se sentit gêné, donna quelques ruades dans le palonnier, et s'emporta avec une rapidité qui entraîna le cheval sous main, lequel était resté jusqu'alors assez calme. La voiture s'en-
gageait en ce moment dans Tavenue appelée chemin de k Révolte, perpendiculaire à la porte Maillot. En voyant les mouvements brusques de Tattelage^ le prince cria au postillon : « Tu n'es plus maître de tes chevaux? — Non, Monseigneur, mais je les dirige encore. » Et, en effet, debout sur ses étriers, il tenait vigoureusement les guides, et il pouvait espérer détourner ses chevaux, par la gauche, dans la vieille route de Neuilly, qui lui offrait carrière, « Mais tu ne peux donc pas les retenir? » cria de nouveau le duc d'Orléans, qui s'était levé debout dans la voiture. — Non, Monseipeur. » Alors le prince, ouvrant la portière, et se plaçant sur le marchepied , qui avait très-peu de hauteur, sauta à pieds joints sur la route. Mais la puissance d'impulsion de la voiture multipliant la rapidité d'un élan irréfléchi, les deux talons portèrent sur le sol avec une telle force, que le contre-coup produisit une violente commotion cérébrale, et probablement un épanchement instantané. Le prince retomba lourdement la tête sur le pavé, et resta sans mouvement en travers de la route.
On accourut aussitôt des maisons voisines; le corps fut relevé et transporté dans la maison d'un épicier situé à quelques pas de là. Pendant ce temps, le postillon s'était rendu maître de ses chevaux, et il revenait se mettre à la disposition du prince.
Celui-ci cependant restait inanimé ; on l'avait étendu tout habillé sur un lit, dans une des salles du rez-de-chaussée. Un médecin des environs accourut et pratiqua une saignée qui ne produisit aucun changement.
Cependant la foudroyante nouvelle avait été apportée à Neuilly, et bientôt l'on vit le roi, la reine, la princesse
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Adélaïde, h princesse Clémentine pénétrer en pleurs dans ce triste réduit, dernier asile de l'héritier du trône. Peu après, le due d'Aumale, accouru de Courbevoie, le duc de Hont* pensier de Yincennes, la duchesse de Nemours, accompagnée de ses dames, venaient ajouter à la somme des douleurs. L'humble demeure du commerçant était trop petite pour cette nombreuse famille d'affligés.
Le docteur Pasquier, chirurgien du prince royal, venait d'arriver, et son premier coup d'œil suffit pour anéantir tout espoir. Le prince n'avait pas repris connaissance. Quelques mots confusément prononcés en langue allemande avaient seuls révélé un reste d'existence.
Les ministres étaient assemblés aux Tuileries, attendant l'arrivée du roi pour ouvrir le conseil. Avertis de la catastrophe qui arrêtait ses pas, ils se transportèrent à Sablonville, dans la maison où s'éteignaient les plus chères espérances de la monarchie. Déjà s'y trouvait le maréchal Gérard, le ehancelier de France, le préfet de police, le général Pajol, et les officiers de la maison du roi et des princes. Tous ces personnages se trouvaient concentrés dans l'espace laissé libre près de la boutique, et entouré d'un cordon de sentinelles.
Quatre heures se passèrent ; heures d'ineffable anxiété et de poignantes amertumes. La reine et les princesses étaient agenouillées auprès du lit funèbre, priant et pleurant; les jeunes princes contemplaient avec des larmes silencieuses leur frère agonisant. Le roi , debout, immobile, conservant à sa douleur cette virilité que donnent les années et les grandes épreuves, suivait sur le visage décoloré de son fils les progrès du mal dont son expérience lisait l'inexorable arrêt. Au dehors, la foule, toujours sympathique
aux grandes douleurs, murmurait des paroles de compassion pour le trône.
Les médecins n'avaient pas cessé, par les moyens les plus énergiques, de lutter contre les invasions de la mort ; leur art était impuissant. Un instant la respiration parut plus libre , le pouls devint sensible ; et comme dans les cœurs désolés Tespérance est opiniâtre, on se reprit à espérer. Hais ce n'était que le dernier effort de la jeunesse luttant contre la destruction, le dernier rayon d'une lumière qui s'éteint. A quatre heures, apparurent dans toute leur menaçante vérité les symptômes d'une fin prochaine ; à quatre heures et demie un dernier mouvement convulsif, puis le repos absolu.
Les pleurs éclatèrent avec désespoir. Pleurs bien légitimes! Une telle mort équivalait à une révolution.
Amis et ennemis le comprirent. La monarchie, si péniblement assise, était ébranlée sur sa base, livrée aux incertitudes, abandonnée aux transitions orageuses d'une régence. Les prévoyances du père de famille soigneux de l'avenir, les calculs du politique expérimenté étaient déjoués en même temps ; le roi était frappé aussi cruellement dans sa puissance que le père dans son affection ; le trône et la famille chancelaient sous une même secousse; la dynastie d'Orléans était mutilée, non dans une de ses branches, mais dans le rejeton vigoureux qui perpétuait la vie de l'arbre.
Aussi Louis-Philippe , quoiqu'il sût commander à sa douleur, dut-il, plus que tous autres, être pénétré d'une telle perte, puisqu'elle était un échec bien plus encore qu'une épreuve. L'affliction d'une mère peut se consoler avec les autres objets de sa tendresse, surtout lorsqu'il
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reste encore des fils nombreux et pleins de promesses ; mais la paternité, à bon droit ambitieuse, qui a placé sur une seule tête Tavenir de sa ndaison , ne trouve rien qui compense la chute soudaine de ses illusions.
Aussi bien, la mort du duc d'Orléans faisait moins défaut anx sentiments de famille qu'aux pensées de grandeur, et les penchants affectueux étaient ce que ses parents avaient le moins à regretter en lui. Silencieux et peu communicatif, il n'avait aucun de ces épanchements qui font dans une famille la joie et l'union. Rarement familier, gai par exception, il montrait envers ses frères et sœurs de la bienveillance plutôt que de la tendresse, des égards bien plus que de l'enjouement. Vis-à-vis de sa mère, sa réserve allait jusqu'à la froideur, presque jusqu'au dédain. Lorsqu'elle parlait, il ne l'écoutait pas, et sur une question politique, ne lui répon~ dait jamais, soit par dégoût pour toute controverse inutile, soit par répulsion pour tout ce qui lui paraissait ressembler à des commérages. Sa physionomie muette trahissait à peine quelques impatiences excitées par des observations malsonnantes ou des alarmes exagérées. La reine cependant était très-altiëre, avec beaucoup de penchant à donner des conseils; mais le prince, sans jamais la blesser par une parole hors de convenance, ne lui témoignait ni affection ni respect, et la traitait visiblement, qu'on nous passe l'expression, en bonne femme.
Avec le roi, il n'était guère plus respectueux, mais sa pensée se manifestait ouvertement par d'énergiques oppositions. Pour tout autre, la discussion avec Louis-Philippe était chose impossible. Son verbe élevé, sa parole abondante , intarissable , assourdissaient les contradicteurs ; sa grande taille et ses grands bras , qu'il agitait en par-
lant, étonnaient les yeux, et ses façons impérieuses arrêtaient les arguments. Aussi dans ses élans de discoureur, personne n'osait lui tenir tête, personne ne pouvait le faire céder. Il n'y avait que deux seules exceptions : sa sœur, la princesse Adélaïde, et son fils, le duc d'Orléans. La première le calmait par la douceur, le second le réduisait par une résistance vive jusqu'à l'irrévérence.
Les fougues du roi rencontraient alors des fougues plus grandes, son flux de paroles se heurtait contre un torrent, et les éclats de sa voix se perdaient dans les bruits d'une ora» geuse contradiction. Pour tout dire, en un mot, le fils tançait le père et le forçait au silence.
Ce n'est pas qu'il n'eût une haute idée des talents personnels du roi, de ses vastes connaissances et de son habileté dans l'art d'éluder les difficultés. S'il ne l'aimait pas, il le considérait. Mais il se plaignait que cette habileté créât des difficultés qu'il aurait valu mieux éviter que vaincre ; il lui semblait d'une meilleure politique d'écarter les obstacles que d'avoir à les franchir. Il était plus de son temps que le roi: c'était tout naturel; mais il en résultait cet avantage pour lui de mieux voir l'avenir et de ne pas se laisser tromper à des succès éphémères. Un jour que Louis-Philippe se flattait devant lui d'avoir comprimé les passions, dompté l'esprit de liberté et paralysé les vaines institutions que les idées modernes avaient élevées contre la royauté. « C'est « fort bien, sire, répliqua le duc d'Orléans, mais vous n'a- « vez fait qu'éloigner le péril et le grossir en l'éloignapt. « Vous ne songez pas à nous, qui serons exposés à l'explo- « sion de toutes ces forces comprimées. »
Il était très-soucieux, en effet, des menaces de l'avenir ; sa pensée s'y attachait avec opiniâtreté, et l'entraînait souvent