CHAPITRE XV
générosité même est un signe de faiblesse. Aussi leur audace s'accroissait-elle de jour en jour. A tout instant, des coups de fusil étaient tirés sur les postes avancés, sur les soldats isolés, et même sur les convois de fourrageurs. On était environné de meurtriers que la diplomatie ne permettait pas d'appeler des ennemis, et nos troupes, toujours en éveil, ne pouvaient ni se reposer ni se battre. Le marechai Bugeaud comprit qu'une telle situation ne pouvait se prolonger. Il venait d'arriver à Tlemcen pour surveiller luimême la frontière menacée, et l'approche du fils de l'empereur à la tête de «30,000 hommes lui commandait ou de négocier ou de frapper. Il voulut tenter d'abord la première voie. Le général Bedeau reçut en conséquence l'ordre de demander une entrevue au caïd d'Ouchda, El-Guennaouï, pour régler à l'amiable la question des frontières.
La conférence eut lieu, le 15 juin, sur un terrain qui avait été désigné à trois quarts de lieue du camp de Lalla- Maghrnia. MM. Léon Roches, Branchu et Rivet accompagnaient le général Bedeau. A quelque distance se tenait le général Lamoricière avec deux bataillons d'infanterie et un escadron. Plus loin, dans la direction de Tlemcen, campait le maréchal Bugeaud, attendant le résultat de l'entrevue.
El-Guennaouf se montra fort disposé à donner satisfaction à la France sur tout ce qui concernait l'émir; promettant, au nom de l'empereur, de le chasser du Maroc, et de l'empêcher d'y rentrer. Mais sur la question de frontière il fut inflexible ; il fixait les limites à la Tafna, et insistait avec tant de vivacité, que le général Bedeau l'interrompit brusquement, et lui déclara que la France ne voulait pas reprendre la question au point où elle avait été laissée en
1842 ; que depuis elle avait fondé un poste sur la frontière, ainsi qu'elle en avait le droit, et qu'elle ne reculerait pas. Toutes les objections furent inutiles ; le caid se refusait à toute^concession. o C'est donc la guerre que vous voulez, répliqua le général Bedeau, eh bien ! vous Taurez. — Dieu y pourvoira, répondit £l-Guennaouû — Et les hommes aussi, répliqua le général.
El-Guennaouî s'était fait accompagner d'environ quatre cents cavaliers réguliers. Mais derrière eux s'étaient avancées des troupes irrégulières de diverses tribus, formant une multitude compacte de. quatre à cinq giille hommes* Pendant l'entretien, l'escorte des réguliers et les masses irré* gulières s'étaient insensiblement rapprochées, des groupes tumultueux s'étaient formés non loin des négociateurs, chargeant d'imprécations le général français et l'accablant de grossières injures. Des coups de fusil furent même tirés, moins, il est vrai, pour blesser que pour narguer. Quelques-uns de ces énergumènes s'avancèrent à deux pas du général Bedeau, lui faisant des gestes menaçants et redoublant leurs insultes. H fallut qu'il sommât Guennaouï de faire mettre un terme à ces indignités. Le chef marocain s'empressa de se rendre à cette invitation, et quittant un instant le général, il fit reculer les troupes régulières. Quant à la masse confuse qui s'agitait autour du lieu de la conférence, elle refusa obstinément de s'éloigner, répondant aux exhortations du caid par des vociférations, et tirant de nouveaux coups de fusil, dont les balles cette fois sifflaient aux oreilles des Français* La situation était critique* Le général Bedeau ne voulait pas céder aux cris de ces barbares. Mais il crut pouvoir se retirer lorsque El-Guennaoui lui eut déclaré qu'il avait dit son dernier mot. Conservant