‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848 (volume 2)Chapitre 159 sur 182 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

ufi maintien calme et fier, il s*éloigna au petit pas de son cheval, quoique les coups de fusil redoublassent à son départ. 11 eut bientôt rejoint le général Lamoricière. Celui-ci après avoir entendu le récit de ce qui venait de se passer, demanda Topinion de son collègue sur ce qu'il y avait à faire. Le général Bedeau pensait que, malgré ces démonstrations hostiles, on pouvait considérer la non intervention des troupes régulières et d'El-Guennaouî comme une satisfaction suffisante ; que l'attitude menaçante des masses irré^ gulières ne constituait pas un cas de guerre ; que d'ailleurs la question était trop grave pour qu'un simple général pût prendre une décision. Le général Lamoricière fut du même avis. Mais lorsque, rejoignant le maréchal Bugeaud, ils lui eurent raconté les détails de l'entrevue, celui-ci, qui déjà souffrait avec impatience les lenteurs et les incertitudes des instructions ministérielles, déclara que de pareilles injures ne pouvaient rester impunies ; que pour lui, il ne souffrirait pas que la France fût insultée dans sa personne, qu'il y allait de l'honneur du pays aussi bien que du sien propre.

En conséquence, il fit aussitôt prendre les armes à ses troupes, s'avança sur les Marocains encore rassemblés au même endroit, les coupa en deux par une charge vigou* reuse d'infanterie au centre, enveloppa toute leur gauche avec la cavalerie^ et la mit dans une déroute complète. Tout le reste s'enfuit précipitamment à Ouchda, laissant sur le champ de bataille trois cents cadavres. Les spahis et les chasseurs rapportèrent plus de deux cents armures complètes«

Ce nouveau combat avertissait le gouvernement français que les négociations étaient inutiles. En supposant Abder- Rhaman peu disposé à la guerre, il y était entraîné par ses

propres soldats et par Tinfluence d'Abd-el-Kader, plus puissante que la sienne. Son fils d'ailleurs s*ayançait à la tête d'une armée considérable, ce qui n'indiquait guère des intentions pacifiques. Si, malgré des agressions répétées, malgré le sang répandu, on ne voulait pas se résoudre à une déclaration de guerre, encore fallait-il prendre ses précautions, et se donner une attitude conforme à la dignité d'un grand peuple. Les événements contraignirent le ministère à faire acte de courage. Le prince de Join ville reçut ordre d'aller croiser sur les côtes du Maroc, afin d'être prêt à l'attaquer, s'il y avait lieu, par les villes maritimes, en même temps que l'armée d'Afrique l'envahirait par terre.

Le prince partit de Toulon le 23 juin. L'ensemble de sa division se composait des vaisseaux le Suffren, à bord duquel flottait son pavillon, le Jemmapes et le Triton, de la frégate de 60 la BeUe-Poule, de la frégate à vapeur VAsmodée, de la corvette à vapeur le Pluton, et des bâtiments à vapeur d'un rang inférieur le Phare et le Rubis. Sur ces différents navires étaient distribués douze cents hommes de débarquement.

A ce départ, s'accrurent les alarmes du cabinet anglais. Une escadre française dirigée sur les côtes faisant face à Gibraltar, commandée par un prince qui, dans un Mémoire récemment imprimé, avait publiquement révélé ses antipathies de marin contre la puissance qui dominait les océans, une occasion de gloire offerte à nos vaisseaux, une prise de possession, peut-être, sur une rive que l'Angleterre considérait comme son héritage, il n'en fallait pas tant pour redoubler les méfiances et agrandir les colères. En vain M. Guizot renouvelait-il ses promesses de modération, s'engageant au nom de la France à ne rien conquérir, à ne rien garder, à

Page 1