CHAPITRE I
dont il fallait dévoiler les tendances, afin de faire éclater à tous les yeux la véritable cause d'une décadence si peu en rapport avec les forces et la grandeur de la nation.
Mais ces conseils des radicaux étaient trop hardis pour les habitudes parlementaires . La discussion ne fut qu'une grande joute oratoire où se décidaient les fortunes, non de le France, mais de MM. Guizot et Tbiers.
Ce fut le 23 novembre , que la chambre entendit la lecture du projet d'adresse : M. Dupin était rapporteur de la commission. Après un exorde qui n'était que la paraphrase des paroles royales, le projet ajoutait :
« En cet état de choses, notre concours. Sire, vous est acquis pour une paix honorable, aussi bien que pour une guerre juste : une paix sans dignité ne serait jamais acceptée ni par la France, ni par son roi ; une guerre injuste, une agression violente, sans cause et sans but ne serait, ni dans nos mœurs, ni dans nos idées de civilisation et de progrès. La paix donc, s'il se peut, une paix honorable et sûre qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre premier vœu ; mais si, par événement, elle devenait impossible à ces conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits méconnus, si son territoire menacé... »
A ces derniers mots, de violentes exclamations éclatent de toutes parts ; des cris d'indignation se croisent en tous sens. « Quoi! le seul cas de guerre serait l'invasion du territoire ! On supportera tout jusque-là! La commission fait bon marché de la fierté nationale ! » Le président s'efforce en vain d'apaiser le tumulte. » La discussion viendra, dit-il ; le devoir de tous, en ce moment, est le silence. » — « Il est des sentiments contre lesquels on ne peut assez tôt
protester, reprit un député. » Une nouvelle lecture de la phrase excite de nouvelles réclamations. M. Dupin continue au milieu de la plus vive agitation.
« .... Ou ses intérêts sérieusement compromis l'exigent, parlez alors. Sire, et à votre voix les Français se lèveront comme un seul homme (Exclamations et rires à gauche). Le pays n'hésitera devant aucun sacrifice, et le concours national vous est assuré. »
Ce paragraphe résumait à lui seul toute l'adresse. La question d'Orient, la paix ou la guerre, la querelle de la France avec l'Europe, la rivalité de deux ministères, tout s'y rencontrait à la fois. C'était le terrain obligé de la lutte où allaient se trouver face à face les ambitions, les intérêts, les intrigues, les susceptibilités nationales et les timides condescendances. La discussion s'ouvrit le 25 novembre.
M. Thiers était pressé d'engager l'action. Dans un discours étendu, habile comme il en sait faire, il exposa en détail toutes les négociations qui avaient eu lieu sur la question d'Orient, faisant ressortir avec art les fautes du 12 mai, qui lui avaient transmis toute faite une position détestable, et mettant soigneusement ses propres mésaventures sur le compte de ses prédécesseurs.
Toute la partie agressive de ce long plaidoyer ne manquait ni de mérite ni de vérité; la tâche d'ailleurs était facile. Mais la justification personnelle était moins heureuse. Accuser ses prédécesseurs d'avoir ouvert une mauvaise voie, et poursuivre la même route pour se perdre avec eux, semblait d'une logique par trop naïve. A son avènement, le V^ mars avait assez fait bruit de ses prétentions, pour pouvoir se permettre de faire autre chose que ses devanciers.