CHAPITRE I. li
Le grand reproche que lui avait adressé Topinion publique, était précisément de n*avoir rien changé, et il venait s'excuser par l'aveu d'une imitation complaisante. Il signalait les fautes du 12 mai, et il justifiait ses propres échecs par la persistance qu'il avait mise à copier ces fautes. L'apologie était au moins singulière.
Il avait eu cependant un moyen bien facile de rompre l'accord menaçant des quatre puissances : c'était de laisser le pacha d'Egypte suivre ses propres impulsions. Vainqueur à Nézib, maître delà flotte turque, si,' comme il en avait le projet, le pacha avait franchi le Taurus, chacune des puis* sances revenait à ses intérêts ; les Russes, liés encore par le traité d'Unkiar-Skelessi, couraient à Constantinople ; l'Angleterre voyait revivre l'étemel objet de ses craintes ; elle était forcée de s'appuyer de nouveau sur la France ; celle-ci devenait maltresse de la situation. Voilà ce que M. Thiers n'avait pas vu ; et tous ses efforts pour enchaîner les pas d'Ibrahim, n'eurent d'autre effet que d'assurer le triomphe de la coalition et la mystificatiomde la France.
Après s'être longuement excusé, M. Thiers prit enfin le ton agressif et aborda, en ces termes, le terrain des personnalités, où, il faut le dire, la chambre Taltendait avec une impatiente curiosité.
« Le discours de la couronne a dit que l'on espérait la paix; il n'a pas dit assez : on est certain de la paix. En effet, pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé le cabinet du 1*' mars? Parce que le cabinet du l**" mars n'a pu obtenir des mesures qu'il jugeait nécessaires, et qui pouvaient amener une guerre non pas certaine, mais éventuelle; le cabinet du 29 octobre, au contraire,, veut la paix certaine, et il est sûr de l'avoir. »
M. Guizot, directement provoqué, se leva. Sa réponse ne fut qu'une vaine récrimination :
« Messieurs, dit-il, l'honorable M. Thiers vous a dit : « Pour le ministère du 29 octobre, la question est résolue, « la paix est certaine. » Ce n'est que la moitié de la vérité. Sous le ministère du 1^' mars, la question était résolue, la guerre était certaine. »
Beaucoup de personnes trouvèrent M. Guizot bien hardi d'attribuer tant dé cœur à son adversaire. Dans tous les cas, en se chargeant de compléter la vérité, M. Guizot reconnaissait l'autre moitié énoncée par M. Thiers. Pour le moment, celui-ci n'en demandait pas davantage.
Tout à coup la discussion fut interrompue par un incident sur lequel nous devons nous arrêter, sur un fait qui a souvent depuis été reproché à M. Guizot, et qui doit peser fatalement sur toute sa carrière ministérielle.
« De quel droit, s'écriait le ministre des affaires étrangères, de quel droit nous accusez-vous de vouloir la paix à tout prix ? Qui donc, excepté le chef du cabinet actuel, a livré des batailles et fait des conquêtes pour la France ? Quel droit avez-vous pour vous croire plus patriotes que d'autres? N'avez- vous pas tous été...
(( M. Taschereau. Nous n'avons pas été à Gand ! »
A ces mots, un bruit confus s'élève dans la chambre ; les centres crient à VordrCj la gauche applaudit, le président s'indigne. M. Guizot reprend d'une voii solennelle :
« Je remercie l'honorable membre qui m'a interrompu, et que je ne connais pas, de cette interruption que j'attends depuis longtemps. (Âh! ah !) Depuis assez longtemps, on m'a prodigué^ la calomnie et l'injure. J'y répondrai enfin ! Oui, j'ai été à Gand; oui, j'y ai été, non le lendemain du