CHAPITRE I
assuré, M. Guizot fut obligé de modifier les termes de ses engagements pacifiques. Il avait fait dire au roi que le traité du 15 juillet était circonscrit dans les mesures que les quatre puissances avaient prises pour arranger un différend entre le sultan et le pacha ; il avait affirmé à la tribune de la pairie que le traité était tout entier dans cette phrase, rien de plus, rien de moins. La commission de la chambre des députés avait complaisamment répété les mêmes paroles. L'attitude de la chambre et du pays la contraignit de changer de langage ; elle vint elle-même apporter des amendements à son humble projet. Au lieu de présenter les conventions du traité comme de simples mesures pour un arrangement entre le sultan et le pacha, elle disait: « La France s'est vivement émue des événements qui viennent de s'accomplir en Orient. » Au lieu d'énumérer complaisamment toutes les violences qu'elle pouvait subir jusqu'au territoire menacé, elle se résignait à dire : « La France veillera au maintien de l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté atteinte. » C'était se placer bien loin de la paix partout et toujours. M. Guizot lui-même, en présence des sentiments non équivoques de la chambre , fut obligé d'accepter les amendements. Il est vrai qu'il n'en était guère embarrassé ; il était facile de les rendre illusoires. Mais il n'en était pas moins réduit à se démentir et à désavouer l'audace de ses abaissements. La chambre, n'osant mieux faire, le condamnait à l'hypocrisie.
M. Guizot s'y résigna facilement, et cette' accommodante abnégation lui valut pour l'ensemble de l'adresse 247 voit contre 161 opposants.
Ainsi la même chambre avait donné la majorité à trois ministères d'origines diverses et de prétentions bien oppo-
sées. Le 12 mai avait été choisi en dépit de la coalition parlementaire, et le parlement accepte de bonne grâce sa défaite. Une seconde coalition renverse le 12 mai, et le l*' mars promet Finauguration du régime parlementaire. Mais, bientôt infidèle à ses engagements, il subit le gouvernement personnel avec autant de résignation que ses prédécesseurs, et la chambre lui donne aveuglément son concours. Il tombe, non pour avoir fait acte de courage, mais pour n'avoir pas consenti à faire acte public de peur, et la chambre, qui l'avait salué de ses applaudissements et de ses votes, tend la main au 29 octobre et se déclare prête à le suivre. Absence de principes, oubli de ses propres actes, désaveu de ses victoires, voilà ce qu'on pouvait lire dans les votes successifs de la chambre. Il y avait plus encore. Toutes ces évolutions ministérielles auxquelles elle assistait avec tant de bonhomie, démontraient de mieux en mieux combien le régime parlementaire, dans son organisation actuelle, était défectueux et impuissant. Exprimant un jour sa volonté pour subir le lendemain une volonté contraire, appuyant un ministère pour le déserter, avouant une politique pour l'abandonner, le parlement n'avait d'existence à lui que le jour oii la main royale qui le maintenait se retirait fatiguée. Mais dès que cette main s'avançait encore, il se courbait en silence, acceptait doucement le joug, et rentrait dans le sillon qui lui était tracé. Aussi, chacune des législatures qui se succédaient devenait-elle tellement déconsidérée, qu'aucune n'achevait le cours de son existence légale. Une dissolution par ordonnance les empêchait de s'affaisser su^ elles-mêmes dans leur propre décomposition. La chambre qui venait d'absoudre M. Guizot^ venait de précipiter les jours de sa décadence.