CHAPITRE VI
spirateurs de cabaret. Il était impossible à Taccusation d*étre plus malheureuse dans son choix ; c*était un défi nou-seulement à la justice, mais encore au bon sens, à la plus vulgaire logique. Mais l'accusation, par cela même, n'en était que plus opiniâtre, et tenait d*autant plus au triomphe que toutes les probabilités étaient contre elle. Condamnée dans la personne de M. Dupoty, la presse devait être avertie que rien ne pourrait la garantir, ni le droit, ni la raison, ni l'évidence.
Aussi, devant la cour des pairs toute la morale de la procédure fut-elle renversée, M. Hébert lui imprimant une direction qu'on n'avait pas soupçonnée. Il ne s'agissait plus d'un malheureux qui avait tiré sur les. princes ; mais d'un vaste complot tendant à renverser le gouvernement, complot dont Dupoty était l'âme, le créateur, le centre et le mobile. Quénisset ne comptait plus au procès; ce n'était qu'un misérable instrument; Dupoty était tout; c'était la tête qui avait dirigé le bras de l'assassin. Le comptoir du marchand de vin n'était pas digne des colères du procureur général ; c'était dans les bureaux du Journal du Peuple qu'avait pris naissance le complot.
Vainement M. Dupoty affirmait-il qu'il n'avait vu aucun de ses coaccusés, pas plus Lannois que les autres, vainement ceux-ci confirmaient-ils sa déposition, le procureur-général s'opiniâtrait à confondre dans une communauté de pensée des hommes entièrement étrangers les uns aux autres. Il est vrai que Quénisset, mis habilement en opposition avec ses coaccusés, déclara que c'était la lecture du Journal du feupk qui avait exalté ses idées. Mais cet aveu, en supposant qu'il ne lui eût pas été dicté, pouvait-il être admis par des hommes consciencieux comme une preuve de compli-
cité? N*était-ce pas une amère dérision de la justice que de rencontrer là un argument ?
Au surplus, en déplaçant la question, en mettant la pairie aux prises avec la presse, le ministère public avait éveillé dans le public de profondes émotions. Le procès avait pris les proportions d'une question de principes ; la tentative insensée du principal accusé disparaissait devant l'audacieuse agression de Fâccusateur contre la liberté de la presse. Chaque écrivain se sentait blessé dans sa conscience, dans sa dignité, dans sa personne : la polémique quotidienne devenait plus ardente, plus furieuse, à mesure que se déroulait le drame immoral du Luxembourg. M. Hébert, dans son réquisitoire, employa tous les raffinements à l'usage des accusateurs publics pour faire d'une taupinière une montagne, d'une parole un poignard, et d'une ligne d'écriture un vaste complot. Afin de retrouver la trace d'un attentat commis en 4841, il alla fouiller les colonnes d'un journal publié par M. Dupoty à Versailles, en 1831, les pages du Réformateur, mort en 1836, les lignes amoncelées du Journal du Peuple; puis rassemblant tous ces éléments combustibles, il en fit un vaste incendie qui devait dévorer la France, et dont il représentait les terribles lueurs aux imaginations des pairs épouvantés. Le talent, il est vrai, ne lui fit pas défaut; s'il est permis de qualifier ainsi le sinistre paradoxe qui ne s'élevait à l'éloquence que par des rugissements de haine. La cour des pairs ne présentait pas l'aspect d'une salle de justice, mais d'un champ de combat où se livrait une bataille à outrance entre la presse et la liberté. Dans les tribunes se voyaient MM. Guizot et Martin (du Nord), spectateurs intéressés qui réclamaient leur victime, et trouvaient des jouissances anticipées dans ce réquisitoire sanglant. M. Hé-
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bert leur offrit d'amples satisfaetions : tous les efforts de sa logique furent employés à créer un coupable m dehors de toutes preuves, à l'aide d'interprétations forcées, de présomptions spécieuses, d'audacieux sophismes. Négligeant le véritable fait du procès, oubliant la tentative du faubourg Saint- Antoine, il accumula ses foudres sur la tête de Dupoty, , s'acharna sur lui seul, concentra en lui toute la cause, et abandonna les autres en pâture à ses substituts.
M. Ledru-RoUin s'était chargé de la défense de M. Dupoty. Lui aussi venait d'être victime d'une condamnation politique. Mais c'était pour un fait qu'il avouait, dans une cause qui était la sienne, pour des paroles dites par lui et dont il acceptait toute la responsabilité, et quoique ce fût une atteinte aux libertés électorales, au moins ne portait-il pas la peine des gestes d'autrui. Cependant il avait besoin de calme, et pour contenir ses propres ressentiments et pour maîtriser la juste indignation qui devait naître du procès inouï auquel il assistait. Il accomplit sa tâche avec une éloquente dignité qui causa une vive impression même sur les bancs de la cour. Ferme et réservé, chaleureux et contenu, il mit de côté toute passion politique pour combattre avec les seules armes de la raison, de la logique et du droit. Le monstrueux édifice de M. Hébert fut démoli pièce à pièce, et l'iniquité, mise à nu, n'eut plus d'autres ressources que la passive obéissance de juges qui avaient engagé leurs consciences.
Les délibérations de la cour réunie en conseil se ressentirent des agitations du dehors. Quelques esprits honnêtes parmi les pairs, les hommes qui prenaient au sérieux leur rôle de juges, s'épouvantaient des excès de fureur politique que révélait cette étrange procédure. Frapper u
écrivain, parce que les coupables lisaient son journal, c'était livrer à Taobitraire de Tinterprétation tout homme ayant tenu une plume; et quelques-uns des juges ne pouvaient oublier qu'eux aussi, dans d'autres temps, avaient, po!!r leurs écrits, subi la proscription ; M. Cousin entre autres. Aussi fit-il entendre d'énergiques paroles contre les sévérités de l'accusation. « Donnez-moi des preuves, disait-il, et je serai sévère ; mais je ne saurais condamner un homme pour ses opinions, quelque détestables qu'elles puissent être. Montrez-moi des faits; c'est sur des faits seulement qu'un juge peut prononcer. » M. Portalis et les jurisconsultes soutenaient la complicité directe dQ M. Dupoty ; il avait eu connaissance du complot ; il était en communication avec les complices ; on en retrouvait la preuve matérielle dans la lettre de Lannois.
C'était, à vrai dire, la seule thèse supportable pour motiver ou excuser une condamnation ; mais la preuve était si incertaine, les prétextes si impossibles, que la proie allait échapper par l'acharnement même des accusateurs.
Alors intervinrent les doctrinaires , apportant pour la circonstance une théorie nouvelle, la complicité morale. MM. de Broglie et Rossi furent les premiers apôtres de celle doctrine. Il est bon de le rappeler, parce que la tradition politique en a fait honneur à M. Hébert. Nous voulons être juste pour tout le monde. M. Hébert avait soutenu hardiment la complicité directe ; des hommes plus adroits vinrent offrir une transaction aux consciences timides. Les courtisans se joignirent à eux. MM. Mole et de Montalivet saisirent avec empressement cette occasion offerte aux lâches complaisances, apaisèrent doucement les esprits re-
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belles , et achevèrent par la séduction l'œuvre commencée par l'hypocrite combinaison des doctrinaires. Voici la thèse de MM. de Broglie et Rossi : M. Dupoty n'avait pas, il est vrai, connu le complot; mais ses vœux, ses tendances, ses écrits , ses antécédents démontraient qu'il l'approuvait. Or, entre l'approbation et l'exécution, il y avait complicité morale. On pouvait donc être . coupable d'un fait sans connaître le fait.
Nous dégageons, il est vrai, cette effroyable doctrine de toutes les précautions oratoires , de toutes les adresses de langage qui l'enveloppaient; mais nous n'en exagérons rien, et ce n'est pas notre faute si elle épouvante dans sa nudité. M. Cousin la repoussa avec indignation , en signala les funestes conséquences, et finit par s'écrier : « Je suis donc coupable de complicité morale, puisque je défends Dupoty contre vous ! » Les jurisconsultes devaient sans doute aussi être stupéfaits de cette nouveauté ; mais ayant leur théorie de condamnation, ils se turent.
Quoi qu'il en soit, le jugement déclara la complicité, sans s'expliquer entre les deux théories.
Dupoty fut condamné ! non pas, ainsi que le voulait M. Hébert, comme chef du complot, mais comme complice de gens qu'il n'avait jamais vus. M. Hébert demandait sa tête , les pairs sacrifièrent sa liberté. La peine de cinq ans de détention fut prononcée.
L'émotion produite par cet arrêt dans la capitale fut imnaense. Quoique Ton fût au courant de toutes les intrigues qui s'agitaient, quoique les ministres eussent fait de la condamnation de Dupoty une question de cabinet, agissant sur les pairs tantôt par la séduction , tantôt par la terreur, personne n'avait cru à la possibilité d'un si grand méfait II. il
judiciaire. Un cri général d'indignation retentit dans tous les organes de la publicité. Parmi les journaux ministériels, le Journal des Débats, honteux de ce triomphe, se condamna au silence; la Presse, qui avait toujours vigoureusement appuyé le ministère, fit entendre à cette occasion d'énergiques réprobations. « S'il est, dit-elle, une vérité immuable, sacrée» tutélaire, c'est que la politique ne doit jamais inter^ venir dans les décisions de la justice. La société a d'autres moyens de se défendre ; quand elle croit n'avoir plus que celui-là pour se sauver, elle est perdue ! »
Tous les autres journaux menacés dans leur indépendance préparèrent une protestation collective. Cette protestation, signée par les rédacteurs de seize journaux de Paris, réunis aux délégués de la presse départementale, contenait renonciation des lois qui garantissaient la liberté de discussion, et invitait, en des paroles fermes et modérées, les citoyens à défendre les droits menacés.
« Nous respectons, disaient les signataires, le principe de la chose jugée Mais il nous sera permis de signaler un résultat qui s'élève aux proportions d'un malheur public. Dans un État oii les citoyens ont part au gouvernement, un fait judiciaire de la nature de celui qui afflige et qui émeut aujourd'hui jusqu'à la presse ministé^ rielle doit alarmer la société..
(( L'arrêt de la cour des pairs ne se borne pas à frapper un écrivain politique, il pèse sur la liberté même de discussion. La jurisprudence que cet arrêt tend à établir va même au delà des lois de septembre ; elle est encore plus menaçante, et l'arbitraire n'avait jamais été introduit aussi formellement dans la légalité. »
A partir de ce jour, la plupart des journaux signataires