CHAPITRE y
oh ! Dous savons bien qui il est, où il est ; la France le sait bien aussi, et la postérité le dira ! »
L*avocat-général n'eut pas beaucoup de peine à démontrer que cette dernière parole s'adressait au roi et contenait une offense à sa personne. Mais plus il le démontrait clairement, plus le résultat du procès dut alarmer le gouvernement. Le journal fut acquitté; le jury s'associait aux accusations du NatiotiaL
Le ministère cependant ne voulut pas céder. Le lendemain, le National fut saisi pour ses commentaires sur le verdict d'acquittement. Jugé le S2 octobre, il fut acquitté de nouveau. Enfin, le 23 novembre, un troisième procès lui valut un troisième triomphe. La bourgeoisie semblait décidée à protéger la liberté.
Il est vrai que le trône rencontrait des compensations dans une autre enceinte judiciaire dont les serviles excès ne justifièrent que trop l'opposition des jurés. La cour des pairs consentit à frapper la presse par un arrêt qui devra servir d'étemel allument contre les cours d'exception et les juges politiques. Ici, nous avons à inaugurer la monstrueuse doctrine de la complicité morale , née de l'imagination des doctrinaires, acceptée par des courtisans assemblés en tribunal.
Racontons les faits qui servirent de prétexte à cette sentence d'iniquité.
Le duc d'Aumale, revenu d'Afrique avec le 17' régiment d'infanterie dont il avait le commandement, devait faire son entrée à Paris le 13 septembre. Les ducs d'Orléans et de Nemours s'étaient portés au-devant de leur frère, et un nombreux état-major, attendant les princes à la barrière du Trône, avait grossi leur suite à l'entrée de la ville.
Le cort^e s*était mis en route dans Tordre suivani : Un peloton de cuirassiers; le lieutenant général commandant la place de Paris, et les officiers de tous grades et de toutes armes qui s'étaient réunis pour se porter au-devant des princes; les sapeurs, les tambours, et la musique du 17^ régiment d'infanterie légère; les princes, accompagnés de MM. les lieutenants généraux, Pajol et Schneider, et suivis de plusieurs officiers ; le régiment, marchant en colonnes et par sections.
On était engagé dans le faubourg, et les princes se trouvaient à l'angle de la rue Traversière, lorsqu'une détonation se fit entendre, et une balle alla frapper le cheval du général Schneider, qui était à la gauche du duc de Nemours.
L'auteur de l'attentat, aussitôt aperçu, fut arrêté d'abord par un ouvrier, puis par les agents de la force publique, contre lesquels cependant il luttait avec vigueur, en cnant : A moi, les amis! Mais les agitations de la foule ne permirent pas de reconnaître des complices, s'il s'en trouvait.
Cet individu, nommé François Quénisset, vivait à Paris du métier de scieur de long. Mais il n'était connu parmi ses camarades que sous le nom de Papart, parce qu'étant soldat il avait été condamné à trois ans de travaux pour crime d'insubordination et de rébellion, et était parvenu à s'évader en 1837.
11 résulta de l'instruction , dont fut saisie la cour des pairs, que des ouvriers appartenant aux sociétés secrètes avaient follement rêvé un mouvement insurrectionnel, sans plan, sans projet arrêté, guidés plutôt par un mécontentement aveugle que par aucune combinaison sérieuse. La déraison et l'inintelligence pouvaient seules avoir médité une tentative, qui, à part même les questions d'humanité
CBAPITRE VI, Ud
et de moralité, devenait un crime inutile. Pas un parti po*litique ne pouvait tirer profit de la mort d*un des jeunes princes, alors qu'ils étaient entourés d'une si nombreuse famille.
Aussi, malgré les déclamations ordinaires des journaux ministériels contre les fureurs des factions, malgré les minutieuses investigations des juges instructeurs, l'accusation ne rencontrait pour complices de Quénisset que quelques ouvriers déclassés et un cabaretier chez lequel ils se réunissaient. Cependant, dans leurs réunions, ils avaient coutume de lire le Journal du Peuple, dont le prix modique était au niveau des ressources du cabaretier. Un des hommes arrêtés comme complice, nommé Lannois, crut pouvoir invoquer la protection de M. Dupoty, rédacteur en chef du Journal du Peuple, et il lui écrivit en conséquence la lettre suivante :
« Cher citoyen, je m'empresse de vons apprendre qoe le traître Pa- « part nous a tons vendas pour échapper aux coups de la justice. Je « vons prie donc, citoyen, de prendre notre défense antant qn'il vons « sera possible, ainsi que le National, Ce monstre a soutenu devant le a JQge d'instruction qu'il avait été reçu dans ma chambre en ma pré- « sence ; c'est une chose dont je ne me rappelle pas. Nous sommes ton- «jours au secret depuis notre arrestation. Adieu^ cher citoyen; je vous « serre tous la main, en attendant un meilleur avenir. Le temps man- « que. »
Tous ceux qui ont écrit dans les journaux populaires savent combien il est fréquent de recevoir des lettres d'ouvriers dans tous leurs embarras ou leurs chagrins^ Pour ces hommes sans protection dans la société, le journaliste est l'autorité qu'ils invoquent, l'appui qu'ils recherchent, et, pour ainsi dire, le prêtre auquel ils se confessent. Ces âmes
naïves se persuadent qu'il existe entre Tabonné d'un journal et récrivain des liens intimes qui permettent toute communication et autorisent toute demande d*avis; et cette croyance, après tout, ne fait qu'ajouter à Tautorité morale de la presse. Il n'y avait donc rien que de très-ordinaire dans cet appel fait par Lannois à M. Dupoty : « Je vous prie de prendre notre défense, 'ainsi que le National, » C'est cependant sur cette pièce saisie au passage que le ministère fit reposer une accusation capitale. Mais il y avait là une occasion de frapper la presse, de se venger de ces écrivains qui faisaient la guerre au pouvoir, et de leur renvoyer les terreurs qu'ils inspiraient. Confondre un d'entre eux dans une accusation d'assassinat, l'associer à une conspiration de cabaret, l'accoupler à d'ignorants comploteurs qui se mettent une demi-douzaine pour attaquer un régiment en armes, et croient frapper la monarchie en visant au hasard sur un groupe de jeunes princes, c'était, dans la pensée des accusateurs, l'avilissement de toute la presse opposante. Cet odieux calcul fut suivi avec un acharnement féroce et une infernale habileté. Le procureur-général, M. Hébert, y déploya toutes les ruses d'une cruelle chicane, s'attachant à^sa proie, l'enveloppant dans les replis subtils d'un perfide interrogatoire, et dévoilant dans cette lutte d'un magistrat contre un accusé toutes les haines et les vanités des passions politiques.
Pour qui connaissait M. Dupoty, une participation à un pareil complot était en contradiction manifeste avec toute sa manière d'être. De mœurs douces et presque efféminées, d'habitudes réglées jusqu'à l'uniformité, délicates jusqu'au raffinement, ganté, musqué, peigné, c'eût été le dernier homme à se mêler à des politiques de barrière, à des con-