CHAPITRE vn
pas très-grand ; la France acceptait tacitement les faits accomplis. MM. Nieuman et de Bulow se déclarèrent donc prêts à insérer dans un protocole que la conférence de Londres, malgré les légers embarras qui subsistaient encore, tenait décidément les questions soulevées par le traité du 15 juillet comme bien et dûment terminées, ce traité luimême comme virtuellement abrogé. En même temps ils r^ fusaient, ainsi que H. de Brunow, de ratifier le hatti-schériff du mois de février. Le sultan, sur leurs représentations, consentit de son côté à modifier ses conditions : l'hérédité fut accordée à Méhémet dans les termes d'une succession dynas-tique ordinaire ; on lui laissait en outre la nomination des officiers de son armée, jusqu'au grade de colonel inclusivement. Ces transactions avaient été facilitées par la disgrâce de Reschid-Pacha ; l'influence anglaise était amoindrie, et Rifaat-Bey, qui était devenu premier ministre, écoutait plus volontiers les conseils de la Russie.
Tout restait néanmoins en suspens par les résistances de lord Palmerston. Il refusait de rien conclure tant que Méhémet-Ali n'aurait pas accepté le hatti-schériff modifié. Il voyait la possibilité de nouvelles contraintes à exercer sur le pacha ; pour lui le traité du 15 juillet existait encore dans toute sa plénitude. La France. avait en vain offert d'oublier le passé; lord Palmerston repoussait avec hauteur la main qu'elle lui tendait.
M. Guizot n'avait plus d'espoir que dans l'appui de Vienne et de Berlin ; mais lord Palmerston exerçait sur les ambassadeurs un ascendant auquel ils n'osaient se soustraire. Les Allemands parlent bien, mais agissent peu, écrivait M. de Bourqueney. Triste résultat des complaisances diplomatiques de M. Guizot! La France se trouvait placée sous la
protection des cours du Nord, et ce protectorat inefficace ne lui épargnait aucune humiliation !
Pour satisfaire lord Palmerston, il fallait que le pacha d'Egypte poussât jusqu'au bout le sacrifice, la France la résignation. M. de Metternich avouait lui-même que la question n'aurait pas d'autre issue. « Ne nous cassons pas inutilement la tête, ni vous ni moi, disait-il à M. de Saint- Aulaire ; avant peu de jours, nous recevrons la réponse d'Alexandrie, et cette réponse nous apprendra la fin finale de l'affaire d'Orient. »
M. de Metternich avait bien prévu, et les exigences de lord Palmerston se trouvèrent pleinement justifiées. Le 28 juin, on reçut la nouvelle de la soumission de Méhémet-Ali ; il avait publié le hatti-schériff du divan et s'était hâté de promulguer l'acte qui lui assurait l'hérédité de l'Egypte ; la flotte turque était rentrée dans les eaux de Constantinople. Tout était accompli ; la leçon donnée à la France était complète.
Dans de telles conditions, assurément, les alliés pouvaient bien sans humilité rendre à la France une place dans les conseils européens. Mais la France avait-elle bonne figure à s'empresser d'y rentrer? Alors sans doute le traité du 15 juillet, selon l'expression de M. Guizot, n'appartenait plus qu'au passé. Mais admettre la prescj^iption le lendemain d'une insulte, classer parmi les faits accomplis les blessures faites à la dignité nationale, c'était se montrer de trop facile composition et faire bon marché des colères d'un grand peuple. On comprend qu'un fait matériel tombe dans le passé ; mais l'outrage qui accompagne le fait ne s'efface pas avec lui ; il reste vivant dans les cœurs, et toutes les lâchetés politiques ne sauraient éteindre chez une nation le sentiment et le souvenir.