‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 30 sur 119 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Bruits pablicft sor nne iDsnrrection en Pologne. — Enthousiasme général. Habileté du National. — Souscription en faveur de la Poiogne. — Maaifestation des éépatés. *— ▲lames de M« Gnizot. — Insie déoepli4>u. --* Jf aasaore de la Gallieie. — La Jacquerie impériale. — Complots des autorités autrichiennes contre les nobles polonais. -^ Faiblesse de l'insurrection qui sert de prétexte aux massacres. — lacqnes €zéla, dief d'égorgeurs. — 11 est publiquement récompeofé par rwperwr. — insarsectioa deCrncoTie. — TeFrew da génésal des Autrichiens, Coilia. — Sa £ai{/e. *— Son retour. — Entrée des soldats des trois puissances à Gracoyie.

^opposition parlementaire luttait vainement contre les décisions d'ua scrutin obstinément ministériel, les esprits fatigués n'avaient plus d'espoir qu'en une législature nouvdle» qui, déplaçant les influences, pouvait rendre aux idées de liberté quelques chances favorables; lorsque tout à coup un événement extérieur vint réveiller les cœurs endormis^ et confondre dans une sympathie commune la population tout entière. « La Pologne, la malheureuse et san- » glante Pologne est debout. Elle fait face à ses oppres- 9 seurs. Un peuple renaît de ses cendres. » Voilà ce qui se dit dans les journaux ; voilà ce que répètent toutes les bouches. Les détails manquent, il est vrai, les bruits sont con-

tradictoires, mais on annonce des succès, et la curiosité publique saisit avidement des nouvelles qu'on n*a pas vérifiées et qu'on s'est empressé de croire.

Alors se présenta un phénomène étrange, qui prouva quelle est la puissance d'un journal dirigé par une main habile, et quelle émotion peut produire le talent et la verve d'un écrivain parlant au nom d'une cause populaire.

C'était le National qui le premier avait annoncé la bonne nouvelle ; ce fut le National qui devint comme le journal officiel de l'insurrection. Des cris d'allégresse, des appels enthousiastes remplirent ses colonnes ; la plume étincelante de M. Armand Marrast se reconnaissait à l'énergie des sentiments, à la fougue des proclamations, à l'éclat du langage. En même temps les faits matériels habilement disposés, annonçaient les progrès du parti national; des correspondances particulières insérées dans le journal, traçaient la marche de l'insurrection. Le mouvement paraissait immense : Cracovie était aux mains des insurgés; le duché de Posen s'agitait sur tous les points ; les provinces appartenant à la Russie se disposaient à braver le czar. Telles étaient en substance les nouvelles que laissait entrevoir le National, que développait M. Marrast avec une verve merveilleuse et inépuisable; soit qu'il fût lui-même dupe de son propre enthousiasme, soit qu'il voulût, par une agitation calculée, apporter aux insurgés l'appui moral de la population française. Quoi qu'il en soit, ses articles eurent un succès immense et un prodigieux résultat. Tous les cœurs furent émus ; chacun croyait ce qu'il désirait, et les sympathies générales se manifestaient sous toutes les formes. Partout on s'interrogeait avec anxiété sur tous les détails d'un mouvement qui étonnait

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par son audace. Dans les régions officielles même on se montrait inquiet et surpris ; dans la chambre, on ne s'entretenait que des Polonais; dans l'enceinte, hors l'enceinte, on recherchait avidement les nouvelles, et les plus indifférents étaient touchés au récit de quelques faits racontés dans des lettres particulières venues du foyer même de l'insurrection.

Une souscription en faveur des Polonais fut ouverte dans les bureaux du National; les autres journaux de Paris et des départements l'imitèrent, et quelques jours après les souscriptions se montaient à deux cent mille francs.

« Nous ne saurions, écrit le National, rendre un compte fidèle de toutes les visites, de toutes les lettres, de tous les témoignages ardents, profonds, pathétiques recueillis par nous aujourd'hui en faveur de l'insurrection polonaise. Il est donc bien vrai qu'il suffit d'une sainte cause et d'un intrépide dévouement pour que le sang généreux de laFrance batte dans ses veines et précipite toutes les pulsations de son cœur ! Disons-le donc k ces braves qui combattent là-bas, dix contre mille, disons-leur combien leur héroïsme pénètre la France d'admiration! Disons-leur que des jeunes gens appartenant k toutes les classes, étudiants, commis, ouvriers, sont venus en foule nous exprimer )e désir, nonseulement de souscrire pour la Polope, mais de partir pour aller à son secours! Disons-leur que si demain nous pouvions enrôler des volontaires, une armée française aurait bientôt rejoint les insurgés qui se sont soulevés au nom delà patrie.

« Que la France continue donc à offrir à la Pologne, soutenant avec une admirable intrépidité une lutte inégale, les témoignages de ses fraternelles sympathies! Non, la

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France ri est pas trop loin! elle atteint de ses idées aux extrémités du monde, elle s'unit à la Pol(^e par ses plus vives, ses plus intimes affections; elle suit d*un regard ému cette sœur intrépide qui, toute saignante encore* livre de si vaillants combats! Si le jour n'est pas venu ou les bras et les mains se toucheront comme les âmes, ce jour viendra, nous en avons la certitude; cette insurrection même en prépare Tavénement, et tous les peuples de l'Europe le salueront en chantant Thymne de Falliance et de la fraternité! »

Les sympathies publiqiTes se manifestaient, en effet, avec une ardeur toujours croissante. Le 10 mars, des députés de toutes nuances se réunirent dans les bureaux pour offrir à la Pologne leur part officielle de sympathie. Une commission fut nommée; elle se composait de MM. Dupont (de l'Eure), président; Arago, Odilon Barrot, Lamartine, Georges Lafayette, Rémilly, de Larcy, Léon de Btalleville, et Yavin, trésorier. Cette commission formula, séance tenante et dans les termes suivants, son appel aux amis de la Pologne :

« Les efforts que la Pologne fait pour recouvrer sa nationalité, dont les titres sont si solennellement inscrits dans les traités, titres que les chambres législatives de la France rappellent chaque année à TEurope par des votes unanimes; le courage héroïque que déploient ses populations, qui bravent la mort pour la plus sainte des causes; la pensée douloureuse que de nouveaux martyrs scellent en ce moment de leur sang leur foi dans la puissance du droit : ces circonstances ont profondément ému là France. Tous les partis, oubliant leurs divisions, se sont confoudus dans une même sympathie qui éclate de toutes

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parts; les soussignés, éprouvant le besoin de s'y associer, ont ouvert la souscription suivante. »

Cent soixante-cinq députés répondirent immédiatement à cet appel. Leurs noms représentaient toutes les opinions, depuis les conservateurs, Rémilly, Castellane et Fould; les légitimistes, Larcy, Benoist et Panât, jusqu'aux extrêmes radicaux Gamier-Pagès et Ledru-RoUin,

Cette imposante manifestation devint pour M, Guizot un sujet d'alarmes; il craignit de se voir compromettre devant les puissances étrangères, et fit tous ses efforts pour arrêter un élan d'un dangereux exemple. N§ pouvant réussir par la persuasion, il eut recours à un de ces arguments qui ne dévoilaient que trop bien sa résolution d'abandonner la malheureuse Pologne. « Autant de signatures, di- <i sait-il, données ici, autant de têtes de moins en Pologne. » Ainsi, plus la sympathie excitée en France serait profonde et générale, plus on montrerait de mépris pour cette France en torturant les braves dont die saluait l'héroïsme. Un ministre disait à la nation qu'elle mettait en péril ceux qu'elle aimait, que sa sympathie était fatale, fatale à ce point qu'une signature se paierait par une tête coupée !

Heureusement pour la France, les paroles de M. Guizot restèrent sans échos, et ne firent impression que sur les hommes accoutumés à n'avoir ni volonté ni sentiments, à prendre un mot d'ordre pour savoir ce qu'ils devaient approuver ou blâmer, haïr ou aimer. Gens sans entrailles, dévoués à tous les cabinets, et prêts à les renier tous aux jours des défaites.

Malgré les alarmes ministérielles, l'enthousiasme se propageait. L'École normale, l'École polytechnique, l'École

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centrale, FÉcole des jeunes Grecs vinrent successivement apporter leur tribut à la souscription; Le comité central des électeurs de la Seine fit un appel qui fut promptement entendu. De toutes parts les vœux les plus ardents s'élançaient vers les pays du Nord, témoins de luttes héroïques, et la voix de la France entière retentissait comme un puissant encouragement. Malheureusement, toutes ces joies, toutes ces espérances reposaient sur des illusions. Cet immense mouvement élevé par le National aux proportions d'un soulèvement général, n'était que l'infructueuse tentative de quelques âmes généreuses -mais imprudentes. Le réveil de la Pologne ne fut que le réveil de son bourreau. Au lieu du jour de la délivrance, on vit se lever les jours sombres de cruelles persécutions et d'abominables forfaits.

Nous avons maintenant à dévoiler les pages les plus hideuses des sanglantes annales de la Pologne, la conspiration officielle des agents de l'Autriche contre les biens^ et la vie des seigneurs polonais, la mise à prix des victimes, les primes données au meurtre, au rapt, à l'incendie, les massacres commandés par les autorités, les brigandages récompensés par des faveurs impériales, la violation des personnes et des propriétés comptée comme service public, des honneurs rendus à un chef d'égorgeurs échappé des bagnes^ et recevant les sourires des généraux et des archiducs. Jamais, aux plus mauvais jours des révolutions, ne se virent tant et de si déplorables excès. Et encore, dans les révolutions, l'attentat ne se commet que par l'absence de l'autorité ; ici l'attentat est médité, dirigé, récompensé par l'autorité elle-même.

Pour bien comprendre les événements de cette époque, quelques explications sont nécessaires.

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Le partage de la Pologne entre trois puissances spoliatrices avait été suivi de modifications profondes dans la condition des classes agricoles, et ces modifications étaient diverses selon la puissance à laquelle le sort avait attaché les paysans et les terres. Dans la portion échue à la Russie, la condition du paysan s'était améliorée. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne se dissimulait pas que c'était chez les nobles polonais qu'il avait à rencontrer le plus de résistances. Les nobles avaient toujours été à la tête de toutes les luttes pour l'indépendance, de toutes les conspirations, de tous les mécontentements. U lui importait donc de leur enlever Fappui des classes rurales; et, par politique plutôt que par générosité, il avait accordé aux paysans plus de droits qu'ils n'en avaient jamais eus sous la domination nationale. Ils étaient fermier^ libres, cultivateurs jouissant du fruit de leurs travaux, et plus tard l'introduction des dispositions principales du code Napoléon avait été le complément des innovations impériales.

Dans la Pologne prussienne, les améliorations ne furent pas si promptes; mais elles furent plus radicales. Pendant longtemps, les terres furent cultivées au profit du seigneur. Mais, en 1817, voulant s'attacher les paysans par des liens qui ne pourraient être rompus, et affaiblir en même temps Tinfluence des seigneurs, le gouvernement de Berlin fit une loi qu'aucun gouvernement révolutionnaire n'aurait peut-être osé imaginer ; il fit une véritable loi agraire. Le tiers des biens jusque-là cultivés par les paysans au profit des nobles, fut confisqué et distribué aux cultivateurs en toute propriété. On alla plus loin : jusque-là, il n'était pas permis aux nobles de vendre leurs propriétés territoriales ; cette interdiction fut abolie, et le

gouvernement s'emppessa de fournir aux paysans les moyens de conclure avec leurs anciens maîtres un arrangement à l'amiable pour acheter à prix débattu la propriété des deux autres tiers restants; et afin de faciliter la conclusion et l'exécution de cet arrangement, on leur accordait pour payer un délai de vingt-cinq ans.

C'était un fait immense : un déplacement partiel de la propriété dans tout un pays, effectué par le gouvernement lui-même au profit des classes rurales, une foule de cultivateurs appelés à la liberté, au droit de propriété et à tous les avantages qui en résultent, c'était plus qu'il n'en fallait pour assurer à la Prusse la sympathie de tous ces hommes régénérés. Les nobles eux-mêmes, après les premiers moments de surprise, s'accoutumèrent assez promptement à cette révolution nouvelle. Car, si d'un eôté on les avait dépouillés d'un tiers de leurs biens, de l'autre la faculté de les vendre ajoutait une valeur considérable aux deux tiers restants, en appelant les capitaux disponibles des autres classes d'habitants. En somme, si les avantages matériels peuvent compenser la perte de la nationalité, la Pologne prussienne avait considérablement gagné en bien-être et en richesses.

Il en était tout autrement dans la Pologne autrichienne, et surtout dans cette portion qu'on appelle la Gallicie. L'influence du gouvernement ne s'y était fait sentir que pour aggraver la condition et des nobles et des paysans. A l'ancien état de tutelle exercée par le seigneur, de clientèle acceptée par le cultivateur, on substitua un état mixte qui devint une source de colères et de haines réciproques.

Le paysan ne cultivait plus au profit des seigneurs, il est vrai. Les seigneurs mêmes étaient tenus de lui livrer une

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edrtaioe portion de terre dont les fruits lui appartenaient. Mais, le paysan était obligé à une rétribution payable en corvées : mais le paysan ne devenait jamais propriétaire, ne pouvait acquérir de nouvelles terres; et s*il abandonnait celle qu'il exploitait, elle était dévolue k un autre paysan, qui devait Faccepter avec toutes les charges qu'elle entraînait, la corvée, les redevances, la juridiction seigneuriale. De sorte qu'en réalité, si le paysan n'était pas attaché à la glèbe, la glèbe était attachée au paysan.

D'un autre côté, les nobles seuls ayant le privilège de posséder les biens-fonds, n'avaient pas le droit de les vendre, et voyaient dépérir la valeur de leurs propriétés immobiles et soustraites à la concurrence. Ils présentèrent successivement de nombreuses pétitions au conseil aulique, afin d'être délivrés de ce privilège onéreux. Après plusieurs années de vaines sollicitations, le conseil aulique consentit enfin à suspendre le privilège, mais à titre d'essai seulement.

L'expérience se fit durant quelques années, au grand avantage de tout le pays. Mais le gouvernement autrichien ne tarda pas à s'apercevoir qu'il commençait à se former dans la société une nouvelle classe, celle des propriétaires non nobles, et que cette classe acquérait une indépendance de position importune au gouvernement. En effet, le petit propriétaire, une fois l'impôt payé , n'ayant ni titres ni faveurs à demander, commençait à nourrir des idées peu favorables au despotisme autrichien. Le gouvernement prit l'alarme ; et, par un édit impérial de 1819, le privilège suspendu fut rétabli. Une seule exception fut faite en faveur des bourgeois de Léopol, dont la majorité est d'origine autridiiénne allemande.

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Cependant la corvée devenait aussi un sujet de contestations entre les nobles et les paysans. Voici en quoi elle consistait : la terre appartenant aux nobles, les paysans ne pouvaient la cultiver qu'à titre de fermiers; mais au lieu de payer leur fermage en aident, ils s'acquittaient en journées de travail sur les terres appartenant directement au château. Ce mode vicieux de fermage était un désavantage pour les uns et les autres.

Les seigneurs réclamèrent vivement et à plusieurs reprises, et le conseil dut céder à leurs sollicitations. Il permit réchange de la prestation en nature contre des bons payables en argent ; mais les conventions à ce sujet furent entourées de tant de formalités coûteuses , que seigneurs et paysans préférèrent conserver provisoirement l'ancien régime.

Cependant les États de Gallicie présentèrent de nouvelles réclamations, et, comme la cour de Vienne les laissait sans réponse, les États eurent recours à la présentation d'un postulat (vœu officiellement formulé) dans lequel, s'appuyant sur l'abolition de la corvée dans l'archiduché d'Autriche, ils demandaient que la même mesure fût étendue à la Gallicie. A cela, le conseil aulique répondit que l'abolition de la corvée ferait naître entre les propriétaires et les paysans de nouveaux rapports qui auraient besoin d'être régularisés par des opérations cadastrales, et que le gouvernement manquait des fonds nécessaires pour cet objet. Indignée de ce subterfuge, la noblesse déclara, dans la réunion des États de 1845, qu'elle supporterait les frais nécessaires pour cette régularisation.

Cette proposition était restée sans réponse. Il n'entrait pas en effet dans les vues du gouvernement d'apaiser les

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difficultés nées et à naître entre les nobles et les paysans. Sa politique constante avait été au contraire d'entretenir et d'envenimer les haines; elle n'y réussit que trop bien à l'aide d'une organisation administrative combinée avec la plus infernale habileté.

Depuis le temps de Joseph II, c'étaient les seigneurs qui étaient chargés d'exercer vis-à-vis des classes rurales tout ce qu'il y a d'onéreux, d'oppressif, de cruel dans le système autrichien. Ainsi, la noblesse était chargée du recrutement, de la levée des impôts, de l'administration de la police judiciaire, de l'administration de la justice en première instance et de l'application des peines corporeUes; tout ce qui, dans tous les pays du monde, représente l'autorité dans ses rigueurs et son impopularité, était là, forcément, l'apanage de la noblesse. Le noble devenu percepteur, recruteur, officier de police, n'était plus, pour ses anciens clients, qu'un agent d'oppression, odieux délégué d'un gouvernement tyrannique, tandis que, de son côté, responsable de l'impôt pour lequel le gouvernement prenait hypothèque sur ses biens, responsable du recrutement pour lequel il était obligé de remplacer les réfractaires, le noble se trouvait dans la cruelle alternative, ou d'user de sévérités obligées envers les paysans, ou de subir les vexations et les confiscations du gouvernement.

Pour ajouter aux mésintelligences, les autorités autrichiennes se réservaient le jugement de toutes les contestations entre les nobles percepteurs et les paysans contribuables. Les impôts avaient été progressivement augmentés, et comme il arrive d'ordinaire, les mécontentements retombaient bien plus sur l'agent direct qui forçait au paiementi III. 5

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que sur le gouvernement qui fixait la quotité. Le» Autrichieng avaient soin d'entretenir les haines. En cas de réclamation pour surtaxe^ le paysan était tenu de s'adresser aux autorités du cercle. S'il y avait lieu k dé** grèvement, l'administrateur autrichien en donnait directement avis au paysan. Dans le cas contraire, le seigneur était forcé d'exiger le paiement, de sorte que l'administra* teur autrichien n'apparaissait jamais qu'à titre de bienfai-> teur, laissant au noble le caractère ostensible d'agresseur. Ausi l'opinion était-elle généralement répandue chez les paysans qu'au seipeur ils devaient tous leurs maux, au gouvernement tous leurs soulagements; car toute augmentation de contribution leur était signifiée par l'un, tout dé-grèvement par l'autre.

Il en résultait que les nombreux employés du gouvernement, tous autrichiens, avaient plus d'action sur les paysans que leurs chefs nationaux. Depuis le staroste (capitaine du cercle) jusqu'au plus bas employé, chacun mettait en œuvre l'intrigue et la calomnie pour enflammer les haines et conduire les paysans au dernier paroxysme d'une aveugle fureur. On avait été jusqu'à leur faire pressentir le partage entre eux des terres seigneuriales, et l'exemple donné par la Prusse leur permettait d'espérer que ces promesses ne seraient pas vaines.

Il est maintenant facile de voir quelles profondes diflférences s'étaient établies, après le partage, entre les trois régions de l'ancien royaume de Pologne. Il est facile de comprendre combien ces modifications sociales rendaient difficile un mouvement d'ensemble, en cas de résistance ou d'insurrection. Dans les. provinces soumises au régime russe, le procès entre le maître et le paysan n'était pas

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même entamé ; les appétits des massai n'étaient pas éveillés. Dans le grand duché de Posen, le procès était jngé, ter^ miné depuis longtemps. Les paysans, devenus citoyens, avaient cessé d*étre les sujets et les ennemis de leurs anciens seigneurs. En Gallicie seulement le débat s'agitait, rendu permanent par les agents autrichiens. La position du paysan était indéfinissable pour lui-même. Resté sujet du maître, il était passé sous la dépendance des starostes. Il ne savait ni ce qu'il n'était plus^ ni ce qu'il était encore, ni ce qu'il était devenu, ni ce qu'il serait; et il s'ouvrit bientôt aux passions jalouses une lai^e et sombre carrière.

Les appétits étaient encore excités par des publications empreintes du plus effréné communisme, qui circulaient librement à la connaissance de la censure autrichienne. Un seul passage de ces écrits suffira pour faire juger le reste. On y lisait : « Il faut obéir à l'Évangile. Or, que porte l'Évanff gile? Rendez à César ce qui est à César ^ et à Dieu ce qui « est à Dieu. Nous connaissons Dieu qui est au ciel ; nous M connaissons César qui est à Vienne, n n'est pas question « de seigneurs dans l'Evangile, pas plus que de proprié- « taires. Nous n'avons donc pour maîtres que Dieu et César. « Nous ne devons rien aux seigneurs; tout ce qui est à eux « nous appartient. »

L'Autriche, après avoir ainsi accumulé les matériaux d'un vaste incendie, n'attendait plus qu'une occasion pour y mettre le feu. Elle lui fut bientôt offerte par les géné^ reuses imprudences de quelques hommes qui songeaient constamment à la délivrance de leur patrie.

Vers la dernière moitié de l'année 1845, la police autrichienne apprit qu'il se faisait des mouvements mystérieux

parmi quelques seigneurs de la Gallicie; des émissaires de la société démocratique polonaise de Versailles agitaient les étudiants de Tamow, et Ton était bien certain qu'à tout moment et en toute occasion de nobles cœurs se trahiraient, dès qu'il y aurait un rayon d'espoir pour faire revivre la liberté.

Aux premières informations, TAutriche aurait pu étouffer et paralyser tout mouvement. Ses renseignements suffisaient. Ses forces étaient au delà de ce qu'il fallait. Mais les conjurés étaient eu petit nombre, la proie était insuffisante à ses appétits de vengeance ; aspirant à la destruction de la noblesse entière, elle était heureuse de trouver quelques coupables pour entraîner avec eux les innocents.

Toute la politique de l'Autriche se trouve révélée dans un rapport, en date du 30 janvier 1846, envoyé à Vienne par l'archiduc Ferdinand d'Esté, chargé du gouvernement de la Gallicie.

« Le pays est agité, écrivait-il, un mouvement semble se « préparer, les esprits sont inquiets. Cependant le gouver- « nement peut être tranquille, je n'ai besoin d'aucun* ren- « fort, car toutes les mesures sont prises en cas d'insurrec- « tion, pour paralyser le mouvement sans compromettre les « troupes. »

Il nous reste à faire connaître quelles étaient les mesures dont parlait l'archiduc.

Les paysans excités contre les nobles auraient difficilement passé à des voies de fait, si de nouvelles manœuvres n'étaient venues Ips égarer complètement et les porter au désespoir. Les nombreux employés autrichiens se répandirent dans les campagnes, dans les villages, dans les cabarets, disant partout aux paysans que Tempereur avait aboli

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la corvée depuis sept ans, et que les maîtres cadiaîent cette paternelle mesure pour continuer leurs vexations. Les pauvres ignorants ajoutaient foi à ces impostures, et maudissaient leurs seigneurs en bénissant le gouvernement. On leur disait encore que leurs maîtres avaient résolu de les exterminer, pour faire venir ensuite d'autres cultivateurs plus soumis à leurs volontés. De nombreux émissaires du gouvernement répandaient ces bruits avec mystère, et frappaient de terreur les imaginations faibles et crédules. Souvent on voyait un homme à cheval s'arrêter devant les cabarets, et dire à la foule assemblée : « Pauvres gens, le « malheur vous menace ; la mort vous attend ! » Et disparaissant avec rapidité, il. les laissait livrés à de folles terreurs. Ces bruits prirent une telle consistance, et les appréhensions devinrent si profondes, que durant quelques mois, au plus fort de rhiver, des populations entières, n'osant entrer dans les chaumières, allaient camper dans les bois, couchaient dans les fossés et sur les grandes routes, répétant à leur tour avec une naïve conviction « que d'un moment à H l'autre, les seigneurs viendraient les massacrer eux et « leurs enfants. »

Les employés autrichiens avaient pour complices de leur œuvre ténébreuse deux espèces d'agents également dévoués à l'Autriche, les soldats en congé et les juifs.

Le recrutement se faisant non par la voie du sort, mais d'après la volonté du maitre, celui-ci se débarrassait ordinairement des plus mauvais sujets. Le temps du service révolu, ces soldats, après un rude apprentissage sous le bâton du caporal autrichien, revenaient dans leurs foyers plus corrompus qu'auparavant, et le cœur plein de rancunes contre leurs anciens maîtres. Ils ne dépendaient plus d'ail-

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leurs dfts propriétaires, mais restaient à la disposition du gouyemement.

Vers la fin de 184((, on en licencia 8,000, et on les répandit dans toute la Gallicie, en leur donnant pour mission de surveiller les nobles, et de suivre tous leurs mouvements. En cas d'insurrection, ils étaient autorisés à les saisir et à les livrer morts ou vifs aux autorités du cercle. Les soldats libérés saisirent avec empressement cette occasion de témoigner leur zèle au gouvernement et surtout de se venger de propriétaires redoutés et détestés.

On avait excité les paysans contre les nobles; il restait encore à les détacher du clergé. Car, en cas d'insurrection, on pouvait craindre que les prêtres, soutenant les nobles et préchant la cause nationale, n'exerçassent une influence dangereuse sur les paysans, naturellement pieux et pénétrés de respect pour l'autorité de TÉglise.

Deux hommes s'attachèrent à combattre cette influence : Breindl de Wallerstem, staroste du cercle de Tamow, et Luxembourg, riche israélite. Breindl, homme borné, n'ayant que l'intelligence du mal, animé d'une haine violente contre la noblesse polonaise, était le type véritable de l'employé autrichien : insolent et cruel, lâche et rusé, rampant et oppresseur. Son idée dominante était de dénationaliser la Polope ; il disait souvent que les employés et les paysans suffiraient pour peupler la Gallicie, et qu'il fallait détruire la- classe intermédiaire des propriétaires. Il crut l'occasion venue de mettre ses projets à exécution.

De concert avec Luxembourg, il imagina d'employer les cabaretiers juifs comme auxiliaires des urlapniU (soldats libérés).

En Pologne, où les classes populaires ont de tout temps

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fait un nsage immodéré de là boisson» les juifs qui ont le monopole des eaux«de*-vie» exercent une influence inévitable sur le paysan, dont la seule jouissance est d'aller au cabaret dès qu'il a un moment de liberté. Cependant depuis quelque temps, les seigneurs et les prêtres avaient organisé des sociétés de tempérance pour détourner les malheureux cultivateurs de leurs funestes habitudes. Les juifs voyaient diminuer leurs recettes, et les fureurs de Tavarice étaient venues se joindre chez eux aux haines de religion. Ils étaient dans ces dispositions, lorsque Luxembourg fit répandre parmi eux^ par l'entremise de leurs rabbins, des instructions secrètes rédigées par lui et Breindl. Ces instructions les engageaient à réunir tous leurs efforts pour agir sur les paysans et les animer contre les prêtres. Les juifs s'empressèrent d'entrer dans le complot ; leur commerce devait y gagner ainsi que leur fanatisme.

Dans tous les cabarets du cercle, commencèrent bientôt à se répéter les rumeurs menaçantes qu'avaient propagées les employés et les urlopniki. On y ajoutait des accusations contre le clei^é. « Les prêtres, disaient les juifs aux pay- « sans, s'entendent avec les propriétaires contre vous, et « dans ce but, ils ont organisé des sociétés secrètes de tem- « pérance, exigeant de vous des serments qu'ils tourneront « contre vous, au profit des seigneurs, tant que ceux-ci « voudront vous imposer un travail injuste. Car il est re- « connu que le paysan qui a bu devient courageux et bon < à se défendre; tandis que la sobriété l'affaiblit, le rend « timide et craintif devant son maître. Aussi espèrent-ils « s'emparer de vous plus facilement, quand le jour des mas- « sacres sera venu. »

Le paysan n'était que trop facilement disposé à écouter

les leçons du juif, et se livrait à de nouveaux excès qui troublaient sa raison et ajoutaient à sa misère. Les frayeurs aussi redoublaient, et ne sachant à qui se fier, beaucoup de ces malheureux ne pouvant croire encore que les nobles et les prêtres eussent conjuré leur perte, se portaient en foule devant les commissaires autrichiens qui faisaient des tournées dans les divers districts, et les. suppliaient de dire ce que signifiaient toutes ces rumeurs menaçantes. Ceux-ci entretenaient la terreur et le désordre en confirmant toutes les nouvelles répandues par les juifs. Us enjoignaient aux paysans : « de bien se tenir sur leurs gardes, de former des « patrouilles de nuit, pour éviter toute surprise, et de ne n point craindre d*opposer la violence à la violence, au « premier mouvement agressif des seigneurs. » C'est ainsi que les agents autrichiens allaient partout donnant des leçons de meurtre.

Pendant que FAutriche combinait avec une si savante atrocité ses projets de destruction, les nobles infortunés qui méditaient une insurrection, faisaient leurs préparatifs avec la plus insouciante imprudence. Le plan de Tentreprise était gigantesque, les moyens misérables. Comme première mesure, ils devaient s'emparer par un coup de main de la ville de Tarnow, et y établir un gouvernement national provisoire qui servit de point central de ralliement aux autres provinces soulevées à leur exemple. Ils comptaient sur le patriotisme des habitants, sur la jeunesse des écoles, sur la classe des bourgeois, des artisans, des ouvriers et sur la population des villages. Dans leur aveuglement, ils ne savaient rien de ce qui se passait dans les campapes. Quand ils parlaient de prendre Tarnov^, ils n'étaient pas deux cents conjurés, et la garnison comptait deux mille sol-

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