CHAPITRE III. SI
dats ; et encore ne se donnatent-ils pas la peine de dissimuler leurs desseins. On parlait publiquement de la prochaine insurrection, dans l'hôtel de Cracovie, voisin de la préfecture à Tamow, en présence d'employés de la police ; on allait même jusqu'à faire boire des officiers autrichiens à la prospérité future de la Pologne. Le gouvernement laissait parler, voyait circuler librement les agents de la conspiration, et n'attendait que le moment où, se livrant d'eux-mêmes, ils offriraient le prétexte aux plus féroces vengeances.
Déjà les soldats libérés étaient répandus en arfiaes sur plusieurs points du territoire ; déjà des paysans armés de haches, de faux et de fléaux attendaient le signal du massacre. Pour en hâter l'accomplissement, Breindl simula l'intention d'arrêter quelques chefs présumés des conjurés; tous se décidèrent aussitôt à quittçr Tarnow, et à tenter un soulèvement dans les campagnes.
Un rendez- vous fut donné dans la nuit du 19 au 20 février 1846, à Lysagora, village situé à trois lieues de Tarnow. Les conjurés devaient y être rejoints par Czechowski, ex-major de l'armée polonaise, avec une bande de cent hommes recrutés parmi les jeunes gens des collèges et renforcés de quelques employés des domaines seigneuriaux.
Les conjurés de Tarnow n'étaient pas plus nombreux ; ils s'avançaient par petites bandes qui devaient se réunir en route. Au plus épais de la nuit, par un froid excessif, on aurait pu voir de petits traîneaux glissant au milieu des champs et des forêts sur une neige durcie. Ces traîneaux amenaient les conjurés vêtus et armés, comme s'il s'était agi d'une partie de chasse. Le froid était excessif et les forçait à frapper aux fenêtres des cabarets isolés sur la route pour y réchauffer leurs membres engourdis. C'était une poi-
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gnée déjeunes gens de conditions diverses; des propriétaires du voisinage avec leurs employés et leurs serviteurs, des étudiants, quelques artisans. Le désordre était cependant si grand nialgré leur petit nombre, que Tun d'eux oublia un drapeau dans le coin d'un cabaret ; un autre laissa ses munitions chez lui. Mais sur la route, ils ne recueillirent pas les sympathies qu'ils avaient attendues. Dans un village où ils passèrent, ils convoquèrent les paysans pour les inviter à les suivre ; aucun n'y consentit.
Le détachement parti de Tarnow fut renforcé à Laskowa par une autre petite bande commandée par les frères Wiesiolowski. Quelques autres, au nombre d'une quinzaine, étaient déjà arrivés à Lysagora, et se reposaient chez le curé, en attendant l'arrivée de tous les pelotons.
Mais déjà le gouvernement averti avait pris ses mesures. Une bande nombreuse de paysans et de soldats libérés avait aussi marché toute la nuit, et se présentant à l'improviste chez le curé, ils surprennent la petite troupe de conjurés, les accablent de coups, les garrottent et les jettent dans la cave d'un cabaret. Au point du jour, les frères Wiesiolowski parurent suivis d'une vingtaine d'hommes au plus. Arrivés à la hauteur du cabaret, et voyant un rassemblement considérable, ils en demandèrent la cause aux paysans. Ceux-ci, croyant sans doute qu'on veut les punir de leur première trahison, se dispersent de tous côtés, et vont s'abriter le long des haies, des maisons, dans les prés, sous les arbres, en poussant des hurlements de rage et de terreur. C'était un avertissement pour les conjurés. Mais ils étaient jeunes et généreux, et ne pouvaient cçoire à un piège. François Wiesiolowski s'avance vers ceux qui, moins effrayés, se tenaient groupés devant le cabaret, et les presse
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de se joindre à eux, leur disant qu'ils allaient combattre pour la liberté et l'indépendance de leur patrie, et qu'ils comptaient sur le dévouement du peuple à la cause nationale pour accomplir une œuvre qui devait leur apporter tant de bienfaits. A ce discours, quelques soldats libérés, déguisés en paysans, s'étant rapprochés, répondirent : ff Nous ne demanderions pas mieux que de vous suivre, « Messieurs, mais voici bien longtemps qu'on nous dit que n vous voulez nous faire massacrer, «et comme vous êtes « armés, nous avons peur de vous. »
A ces mots, Wiesiolowski, dans un élan d'imprudente générosité, s'écrie : « Afin de prouver la sincérité de nos « intentions, et le désir que nous avons de fraterniser avec « vous pour le bien de tons, et à condition que vous nous « suivrez, je dépose les armes. » Et il jette en même temps ses armes loin de lui; les autres conjurés suivent son exemple. Aussitôt les soldats se précipitent sur eux, les paysans accourent; les malheureux jeunes gens, accablés par le nombre, sont terrassés, garrottés et jetés dans le caveau où étaient déjà entassés les premiers prisonniers. Un seul d'entre eux, Sedjowski, qui avait gardé un pistolet à sa ceinture, voulant défendre ses frères, fit feu sur les assaillants, mais n'en atteignit aucun. Les gazettes officielles de l'Autriche affirmèrent que ce coup de pistolet fut la première cause de la lutte.
Le major Czechowski, averti à temps de l'échec des frères Wiesiolowski, dispersa ses compagnons; mais à mesure qu'ils se retiraient chez eux, les insurgés étaient saisis et assommés par des bandes disposées sur toutes les routes par la cruelle prévoyance du gouvernement. Pendant qu'un escadron de cavalerie ramenait à Tarnow les prisonniers
faits àLysagora, l'hôpital se remplissait déjà de morts et de blessés qu'amenaient d'un côté opposé les paysans de Sieradzà et d'Ulikow.
C'est qu'alors s'accomplissait le projet infernal depuis si longtemps préparé par l'Autriche. Dans cette même nuit qui vit éclater la petite tentative d'insurrection nationale, un signal, donné par une voix mystérieuse, fut répété de village en village par les juifs et les soldats en congé, et sur toute la surface de la province les paysans se trouvèrent armés à la fois de faux, de fourches et de fléaux. Us furent d'abord indécis, se contentant de faire des patrouilles et de boire copieusement l'eau-de-vie qui leur était gratuitemet distribuée par les juifs, sur les ordres de Luxembourg et aux frais du gouvernement. Bientôt l'œuvre de sang et de destruction commença ; les soldats, déguisés en paysans, donnèrent l'exemple; et les paysans, persuadés qu'ils seraient tués s'ils ne tuaient pas, frappèrent avec une rage aveugle et féroce, sans relâche, sans pitié, comme s'ils eussent perdu toute conscience de leurs actes. Pendant trois jours, du 21 au 23 février, les sanglantes saturnales se poursuivirent; tous les châteaux furent envahis, tous les habitants massacrés ; il se fit une hideuse chasse à l'homme contre tout ce qui n'était pas de la classe agricole, contre tous ceux qui possédaient quelque chose, propriétaires, mandataires, régisseurs, employés particuliers des domaines de la noblesse. Les femmes et les enfants étaient généralement épargnés. Par un calcul habilement raffiné, chaque paysan avait été dirigé contre un autre village, contre un autre mattre que le sien, afin de prévenir tout sentiment de faiblesse ou de remords, à la vue de ceux qu'il était accoutumé à respecter.
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Dans la plupart des villages, le signal du massacre se donnait par un homme inconnu, arrivant à cheval et annonçant l'approche des nobles à la tête de bandes armées, il criait aux paysans: « A quelques lieues d'ici, on égorge vos frères, levez-vous et marchez. » Tous alors partaient en masse, se jetaient sur les châteaux voisins, et en massacraient les habitants surpris et sans défense.
Parmi les égorgeurs, on voyait aussi des employés aûtri^ chiens, appartenant au fisc et à l'octroi, âpres au meurtre et au pillage, et conservant même, au milieu de leurs excès, les bonnets d'uniforme qui les faisaient reconnaître.
Nous ne pouvons retracer toutes les scènes sauvages qu'édairèrent ces jours de fureur. Quelques exemples suffiront.
Kotarski, propriétaire d*01asna,' était renommé par une vie de bienfaits : on l'appelait le roi de paysans. Apprenant que des bandes nombreuses se formaient aux environs de son habitation, et s'armaient sous prétexte de se défendre contre les agressions des nobles, il crut pouvoir ramener par la persuasion ces hommes égarés, et alla se présenter aux paysaos réunis dans un cabaret voisin, seul avec son mandataire, sans défiance et sans armes. Pendant qu'il leur faisait entendre de paternelles exhortations, l'un deux courut à Tamow avertir Breindl que Kotarski cherchait à soulever le peuple, et qu'il s'avançait déjà sur Tamow à la tète de quelques milliers d'hommes. Le staroste, épouvanté, ou feigoantde l'être, promit 1,000 florins à qui rapporterait la tête de Kotarski.
Durant ces entrefaites, ce prétendu rebelle était saisi par ses propres paysans et jeté dans une charrette avec son mandataire. En passant devant l'église, il demanda à se
confesser, et le curé s'avança tenant dans ses mains le Saint-Sacrement, lorsqu'un groupe de soldats libérés se précipita en criant au prêtre : « Va-t'en, il n'y a plus de Dieu. » Les paysans, moins féroces, intervinrent et laissé* rent administrer le viatique, mais ne purent empêcher les soldats de jeter le curé dans la charrette à côté des deux autres victimes. On les dirigeait sur Tarnow, au milieu d'imprécations et de chants sauvages, lorsque des soldats de Breindl accoururent en criant: « Tuez cet animal, « 1,000 florins sont le prix de sa tête ; donnez seulement sa « tête. » On renversa la charrette, et les deux malheureux furent assommés à coups de fléaux. Le curé, cruellement frappé, fut sauvé par l'intervention de quelques femmes du peuple.
Horodynski avait été caché dans un coffre-fort par sa femme ; celle-ci voyant que les paysans qui pillaient tout, approchaient de ce meuble, les supplie, au nom de Dieu, d'épargner son mari et de le conduire en lieu sûr. Ils le promirent ; et faisant semblant de vouloir le préserver, ils l'enveloppèrent dans la paille et le mirent sur une charrette, à laquelle ils attelèrent la malheureuse femme, en lui disant : « Puisque tu nous as demandé de le cacher, trainele ! » La malheureuse expira de fatigue, et Horodynski périt sous les coups.
La mort de Broniewski ne fut pas moins affreuse. On lui coupa la langue, les oreilles, le nez, tous les doigts des mains, et on lui creva les yeux avant de lui donner la mort. Sa femme fut obligée d'assister à ce spectacle. Le régisseur de sa maison eut toute la peau du crâne enlevée avant d'obtenir la mort. Quatorze personnes périrent ainsi k Zgorska. A Zarow, vingt-trois victimes succombèrent sous