CHAPITRE V. 16S
d'Utrecht. Puis, par des manœuvres plus cachées, à Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, il s'efforçait de réveiller contre la France les jalousies de rAutriche et de la Prusse et les malveillances bien connues du czar. Mais, soit que ces différentes puissances ne crussent pas le moment favorable à une démonstration officielle, soit que lord Palmerston lui-même leur fût suspect, elles refusèrent de s'associer ouvertement à ses représentations. Ajoutons, néanmoins, qu'à dater de ce moment, les cours du Nord prirent vis-à-vis de Louis-Philippe une attitude froide et soupçonneuse qui donna un caractère tout nouveau aux relations diplomatiques. M. de Mettemich lui-même, si bien disposé jusque-là à se concerter avec la famille d'Orléans, même alors que le czar l'accusait de complaisances révolutionnaires, se retrancha dans une réserve hautaine qui gêna Faction des deux gouvernements, même dans les questions 011 ils se trouvaient d'accord. En somme, les mariages espapols eurent pour résultat d'isoler la France, et s'il n'y eut pas un nouveau traité entre les sipataires du 15 juillet 1840, au moins y eut-il un concert de méfiance et un accord passif qui pouvait devenir le germe d'une autre coalition.
Lord Palmerston, toutefois, était le seul à plaindre; mais il se plaignait avec bruit, et l'opinion publique en Angleterre s'unissait à ses colères. Les journaux, aussi bien que les notes diplomatiques, contenaient de longs commentaires sur le traité d'Utrecht, et chacun des articles de cet acte mémorable était discuté avec cette importante arrogance qui est le caractère des polémistes britanniques, lorsque leur pays a reçu un échec un peu marquant. M. Guizot et ses agents, soit [dans la diplomatie, soit dans la presse,
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pouvaient d'un seul mot réduire à néant ces savantes disi^ sertations. Quelle était après 1789^ après FEmpire, après 1880, 1a valeur du traité d'Otrecht? Mais cette fière réponse était trop vive pour leur tempérament. La discussion d'ail* leurs était facile pour eux, et les arguments ne leur faisaient pas défaut.
Il est évident, en effet, que le but principal de la guerre delà succession, comme le- but principal du traité d*Utrecht, était d*empôcher la réunion éventuelle des deux couronnes de France et d'Espagne sur une même tête. La France et l'Espagne s'étaient donc engagées à établir l'ordre de succession respectif des deux maisons, de façon que jamais un Bourbon de France ne pût, de son chef, régner en Espa* gne, ou un Bourbon d'Espagne régner de son chef en France. De là vinrent les renonciations personnelles, de Philippe V, d'une part ; des ducs de Bourgogne, de Berry et d'Orléans, de l'autre. De sprte que si l'un d'eux ou de leurs descendants était appelé au trône d'un des deux pays, il renonçait aux droits successifs qu'il pouvait avoir sur le trône de l'autre pays. C'était donc pour chaque branche une renonciation aux droits personnels. Mais ces renonciations ne voulaient pas dire qu'il y eûit pour les descendante, par exemple, du duc d'Orléans, une incapacité radicale d'firriver jamais au trône d'Espagne; incapacité qui eût été de telle nature, que si un héritier de la courenne d'Espagne, ayant par lui-même des droits pleins et entiers, venait jamais à contracter alliance avec quelquesuns des descendants des ducs d'Orléans, ayant eux-mêmes des droits éventuels à la couronne de France, les droits des uns et des autres seraient par cela seul frappés de nullité et de déchéance. Jamais pareille doctrine *n'avait été
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ifflâ^née soit au momeut du traité d'Utrecht, soit depuis. Et les exemples ne manquaient pas pour fournir des ai|[u« ments aux diplomates français. Le plus éclatant de tous était le mariage du fils de Louis XV avec l'infante fille de Philippe V; et cependant aucune réclamation ne s*était élevée ni contre cette alliance ni contre d'autres analogues. L*union des deux couronnes sur une même tête, voilà tout ce que le traité d*Utrecht voulait et pouvait empêcher. Aussi les dissertations de lord Palmerston ne prouvaient^ elles rien autre chose que la mauvaise humeur d'un homme battu dans une guerre d*intrigues. En fait, le gouvernement français avait jusqu*à la venue de lord Palmerston agi avec une certaine franchise; en droit, il était inattaquable; et il eut été à l'abri de tout reproche, si H. Guizot s'était abstenu de sa misérable équivoque sur la simultanéité. Mensonge d'autant plus malheureux qu'il était insignifiant , n'ôtant ni n'ajoutant rien à la gravité de l'événement, et sans aucune importance dans la question de droit.
En somme, le fait en lui-même était maladroitement grossi par les colères des rivaux et par les déclamations triomphales des amis. Si lord Palmerston signalait le mariage du duc de Montpensier comme un acheminement à la monarchie universelle, le Journal des Débats, dans des élans de flatterie, avouait la même pensée. On revenait, suivant lui, à la grande politique de Louis XIV ; il répétait la phrase consacrée : « Il n'y a plus de Pyrénées, n Et cette ambition orléaniste que lord Palmerston faisait si hautement ressortir, semblait s'exalter elle-même avec orgueil dans les colonnes des journaux officiels. Hais, de part et d'autre, il y avait exagération. Le mariage du duc de Montpensier n'était ni une
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conquête pour la France, ainsi que l'annonçait le ministère par ses oi^anes dévoués, ni un événement européen, ainsi que le proclamaient les Anglais. C'était pour Louis-Philippe uue bonne affaire de famille, et rien de plus.
S'il s'ensuivit des résultats importants, ce fut par la faute de lord Palmerston. Il sépara encore une fois l'Angleterre de la France, et permit aux trois cours du Nord d'accomplir en silence la dernière spoliation de la Pologne, qu'elles n'auraient jamais osé tenter, si les deux pays constitutionnels étaient restés d'accord.