CHAPITRE V
d'Aquila. Mais ce prince avait jeté ses vues ailleurs, et se maria bientôt avec la princesse du Brésil, dona Januaria. Dès lors la préférence de Christine passa à son frère cadet, «le comte de Trapani. Mais la candidature de ce prince souleva en Ëspape de graves mécontentements parmi les progressistes et même parmi beaucoup de modérés. On le représentait comme un homme faible de corps et d'esprit, livré aux superstitions les plus fanatiques, qu'il avait puisées dans le couvent des jésuites à Rome, oii son éducation venait à peine de s'achever. Les agents anglais ajoutaient àFirritation, dans la persuasion où ils étaient que le comte de Trapani était un candidat de Louis-Philippe. L'ambassade anglaise à Madrid était alors occupée par M. Bulwer, diplomate de l'école de Palmerston, actif, entreprenant et faisant passer avant toute autre considération les intérêts britanniques. Appuyant les progressistes sans s'engager avec eux, il les aidait à créer des embarras au trône, et se servait de leurs journaux pour couvrir ses ruses diplomatiques. Sa main était dans toutes les intrigues, son or au fond de tous les mouvements, toujours placé avec fruit, et rapportant de gros intérêts à la cause anglaise. Il se fit dès Tabord l'écho complaisant des oppositions qui se manifestaient contre la candidature du comte de Trapani, les excitant même par ses influences et gagnant au sein des certes une foule de partisans. Les répugnances des hommes politiques, appuyées des hostilités de la presse, se signalèrent avec tant de vivacité^ que Marie-Christine, effrayée d'une résistance aussi prononcée, ^e laissa tout à coup gagner par les conseils ou les menaces de M. Bulwer, et rejeta publiquement sur Louis-Philippe la responsabilité de la candidature de Trapani. Une lettre adressée au journal l'Hém. 10
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raldo, le « juin 1846, par M. Rubio, secrétaire particulier du due de Rianzarès (c'était le nouveau titre de M. Munoz, Boiari de la reine-mère), apprenait au public que le prince impopulaire avait été imposé par le cabinet des Tuileries. L'accusation n'était pas fondée, et témoignait ou une élourderie impardonnable ou une profonde ingratitude envers Louis-Philippe. Ce prince en fut vivement irrité, et ne laissa pas ignorer ses sentiments à sa royale cousine. Une eorres* pondance très aigre s'ensuivit entre eux, et Marie-Christine eut peine à faire accepter des excuses, qui, d'ailleurs, étaient assez mal justifiées.
M. Bulwer, en habile diplomate, s'empressa de profiter d'une querelle intérieure dont il avait eu la confidence. La vanité blessée de la reine lui venait en aide ; l'ambassadeur, qui avait si longtemps comploté avec ses ennemis, devint 80D complice contre la France. Non-seulement Trapani fut sacrifié, mais aussi la politique de Louis-Philippe et la branche masculine de Philippe Y. De concert avee Bulwer et par son entremise, Marie4]:hristine écrivit au duc régnant de Saxe-Gobourg, à l'effet de lui demander la main de son cousin, le prince Léopold de 6axe<Cobourg, pour la reine sa fille. Heureusement pour le roi des Français, les tcries qui dirigeraient le cabinet de Londres étaient moins ardents que leurs agents diplomatiques. Lord Aberdeen. jugea que la loyauté lui commandait d'avertir Louis^Philippe d'une démarche qui pouvait troubler les bonnes relations des deux cabinets ; il ajoutait en même temps que ni la reine Victoria, ni le prince Albert, ni le gouvernement ne -donner raient appui ou encouragement à la demande de la reine Christine. Lord Aberdeen fit plus. M. Guizot lui ayant re<présenté qu'on avait droit de réclamer de lui le désaveu
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positif des agents anglais, dont les intrigues avaient amené cette démarche de la reine Christine, une sévère réprimaûde fut adressée à M. Bulwer. Celui-ci était sur le point de donner sa démission, lorsque le ministère tory, battu à la chambre des communes sur un bill qui avait pour effet d'augmenter les rigueurs contre l'Irlande, annonça sa retraite le 29 juin.
Dans le ministère nouveau, présidé par lord John Russell, le portefeuille des afi^ires étrangères était confié à rhomme qui s'était le plus signalé par ses ardentes inimitiés contre la France, lord Palmerston. Il n'était pas à présumer que la question espagnole dût offrir entre ses mains de pitts faciles accommodements. En effet, peu après son installation au foreign^offiee, le 19 juillet, lord Palmerston envoyait à M. Bulwer ses instructions sur l'affiaiire d'Espagne. Cette dépêche, écrite d'ailleurs sur un tout autre ton que celles de lord Aberdeen, ne fut pas, selon l'usage toujours suivi par ce dernier» communiquée avant l'envoi au représentant de la France à Londres. Elle était déjà partie lorsque Palmerston en donna connaissance au comte de Jarnac. On y lisait le passage suivant * « Les candidats à la main delà reine d'Espagne sont réduits à trois, savoir: le j)rince Léopold .de Saxe-Cobourg, don François d'Assise, duc de Cadix, et don Enrique, duc de SéviUe. »
En voyant le nom du prince de Cobourg placé sur cette liste, et placé en tête, en première ligne, le comte de Jarnac fut stupéfait. Il dit au ministre que c'était contraire aux ^surances constamment données par son prédécesseur. Il avait été formellement convenu que l'Angleterre ne prêterait aucun appui aux Cobourg ; il avait été expressément déclaré par la France qu'elle entendait maintenir le choix
du candidat parmi les princes de la maison de Bourbon, et voilà que l'Angleterre non-seulement reconnaissait officiellement la candidature du prince exclu, mais semblait lui réserver la première place ! Le comte de Jamac n'eut pas de peine à démontrer que tous les engagements antérieurs se trouvaient rompus, et que la question se présentait désormais sous un tout autre aspect. A toutes ses observations^ lord Palmerston répondit que la pièce était envoyée, et, tout en protestant de ses désirs de rester en de bons rapports avec la France, il ne voulut en rien se rétracter.
Ce brusque changement dans l'état des choses avait une portée d'autant plus grande, qu'au moment même, Louis- Philippe venait de se prononcer très-énergiquement contre M. Bresson, notre ambassadeur à Madrid, qui, malgré ses instructions formelles, avait enjoint et obtenu la simultanéité du mariage des deux princesses avec don Francisco et le duc deMontpensier.
La volonté de Louis-Philippe, à cette époque, est si clairement exprimée, qu'il est utile de donner quelques extraits de ses lettres.
Le 20 juillet il écrivait à M. Guizot :
« Mon étonnement est d*aaUnt plos grand qne Bresson se soit ainsi « compromis sur la timultanéité des deux mariages^ qu*U les savait diac métralement contraires à ma yolonté, et autant à la résolotion da « doc de Montpensier et de tonte ma famille, q^'ïl a dit loi-même n'y « ayoir pas été autorisé par voas, et qu*U a recours, pour jastifier une « pareille incartade, à faire des commentaires sur les lettres de « Dosages et deGlucksberg
a. 11 résulte de tout ceci qu'un désaveu formel est indispensable. « Comment le fsire est la seule question à examiner...... Le donner
« promptement et nettement sur la simultanéité et sur la conduttofi
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c àéfmUm, vtvùi la discQssion des articles, est encore ce qui peut « mîeox pallier les entrares qae cette triste campagne ne peut man- « qoer de faire sorgir. »
Le même jour il écrivait encore :
Mon cher ministre,
« Le doc de Montpensier me rend tos lettres de Bresson, qne je « YOQS remets bien à la hâte. Il concourt tTè$-vivement à tout ce qne je « TOUS ai écrit ce matin. 11 faot effacer, annuler formellement tout ce « que Bresson a dit en sus de ce qne j'avais autorisé. 11 faot que les « miens sachent qu'il était interdit à Bresson de dire ce qu'il a dit, « et qne la simultanéité est inadmissible. Il nous a fait là une rude « campagne ; il est nécessaire qu'elle soit biffée^ et le plus tôt possible. »
Dans une nouvelle lettre du 24 juillet, il insiste de nouveau:
« Il faut donc quHl n'y ait pas seulement un désayen yerbal de la « part de Bresson, qui serait verba volant ^ même s'il le faisait complet, « ce qu'il ne ferait probablement jamais, maisqnece désaveu sot/ remts « j}ar écrit à la reine Christine, de manière à ce qu'on ne puisse jamais ff essayer de nier le positif ou d'en contester la notification. »
Mais en ce même jour, le 24 juillet, M. Guizot envoyait au roi communication de la dépêche de Palmerston, datée du 19 juillet. Il ajoutait dans sa lettre : « Ha première impression, en recevant ceci, est que nous devons nous attacher plus que jamais à notre idée actuelle : Cadix et Mont'pensier. »
Louis-Philippe lui répondit le 25 :
« Mon cher ministre,
« La lecture des pièces que j'ai reçues de tous ce matin, à neuf heures « et demie, et que je vous renvoie immédiatement, me laisse sons « l'empire des plus pénibles impressions, non pas que je m'attendisse « à mieux de lord Palmerston, mais parce que j'espérais qu'il ne se
« serait pat mit ti prompUmest à décoavtrl. Mon imprttsion aetQ«Ua « ett qa*il faot lai rendre coup pour coap, et le prendre tout de saite
« corps à corps Jarnac a parlé à merveille; mais actuellement
a nous avons k préparer, selon moi, ooe riposte h cette étonnante et « détestable dépêche, dont je crois qae Doas poorrons faire fortement « repentir lord Palmerston. »
Cependant le déplaisir de Louis-Philippe ne Tentraîne pas encore à revenir sur sa déternaination. Car il ajoute dans la même lettre :
« Tout ceci doit nous presser encore pins de faire parvenir è la reine » Christine le désaveu de la simultanéité. Pins nous avons de man- » vaise foi à craindre, plus il importe que les cartes qne nous avons en » main soient nettes, et qu'on ne puisse pas nous accnser d'avoir deux » langages, et d'être exposés an parti qu'on pourrait en tirer contre » nous. »
Enfin, il écrit dans le post-scriptum :
« Je vous conjure de ne pas accoler, dans vos lettres à Bresson « Cadix et Montpensier ; cette accolade sent trop la simultanéité, et « eUe est trop désagréable à tons les miens, et ne me convient pas « mieux qu'à eux. »
M. Guizot s'aperçoit qu'il s'est trop avancé. Cependant il cherche avec ménagement à combattre les timidités du roi.
« Je suis tout à fait d*avis, écrit-il dans une lettre do même jour, que « le roi ne doit pas s'engager è ta simultanéité des deux mariages, et « que, tout en manifestant l'intention de faire celui de monseignenr le « duc de Montpensier, c'est seulement loisque celui de la reiue sera « conclu, qu'on doit traiter définitivement de l'autre; mais je prie en « même temps le roi de réfléchir con.bien la situation est en ee moment % délicate, tendue, critique. 11 va se faire évidemment un grand eflort « pour le Cobourg. Notre parade contre ce coup, c'est Cadix et Mont' « jMnsier. Naiïaiblissons pas trop cette parade au moment luême oii « nous avons besoin de nous en servir. »
GBAFITRX V. iBO
Il résulte assez clairement de ces lettres, que M. Guizot sa regardait comme entièrement dégagé des conventions arrêtées avec le cabinet anglais, tandis que Louis-Philippe hésitait encore. Il est vrai de dire qu'il n'avait jamais désiré la simultanéité des deux mariages ; il ne la désirait pas da« vantage après la dépêche du 19 juillet; mais les circonstances l'y entraînèrent, et il ne se crut plus tenu aux promesses faites à lord Aberdeen, en présence des agressions de lord Palmerston«
En effet, lorsque Marie-Cbristine et ses conseillers virent que le ministre entreprenant de l'Angleterre présentait officiellement comme son candidat le prince de Cobourg, ils s'effrayèrent de l'influence que pourrait avoir ce mariage accompli par une pareille main. L'ex-régente n'oubliait pas que c'était aux intrigues britanniques qu'elle avait dû son expulsion et le triomphe d'Espartero: elle ne se dissimulait pas que Bulwer et Palmerston étaient prêts à seconder les progressistes* et quoiqu'elle eût eUe*même provoqué cette combinaison du temps de lord Aberdeen, elle vit combien elle devenait menaçante pour elle sous le patronage de lord Palmerston. Il entrait donc dans ses vues de contraindre Louis-Philippe à se prononcer. La simultanéité des deux mariages lui avait été promise par M4 Bresson ; il lui impor*» lait de l'obtenir définitivement pour s'assurer la puissante protection de la France. Dès lors, à toutes les ouvertures qui lui furent faites sur le mariage de la reine avec don Francisco, duc de Cadix, elle subordonnait son consentem<»nt au mariage simultané de l'infante avec le duc de liontpensier* Un ajournement, selon elle, compromettait le second mariage et le rendait peut-être impossible ; il fallait 9e prononcer sur l'heure et se prononcer sur les deux unions
à la. fois, Tune étant la condition sine quâ non de l'autre. Elle laissait même pressentir qu'à défaut d'une prompte acceptation, elle ne pourrait plus résister à la pression de l'Angleterre et de ses agents, et qu'elle se verrait contrainte d'accepter le prince de Cobourg. Il est probable aussi que H. Bresson, pour réparer sa propre erreur, exagérait les inquiétudes et les exigences de Marie-Christine.
Quoi qu'il en soit, aux Tuileries on jugea qu'il y avait urgence. Un Cobourg sur le trône d'Espagne était un échec irréparable à l'influence française. De lord Pahnerston, on pouvait tout attendre; sa venue était déjà un signal de troubles ; ses premiers actes semblaient une renonciation à tous les engagements antérieurs. M. Bresson fut autorisé à reprendre la négociation sur les deux mariages simultanés ; la conclusion était prévue d'avance.
Jusque-là le gouvernement français, dans cette question, n'avait manqué ni de franchise ni de dignité. Il ne sut p^s conserver ce rôle jusqu'à la fin, et se jeta dans les voies détournées de la ruse et de l'intrigue. M. Bresson, cachant à Bulwer sa double négociation, lui laissait seulement entrevoir qu'il appuyait don François d'Assise de préférence à don Enrique, duc de Séville, lequel, à défaut du Cobourg, les Anglais mettaient en avant. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Normanby, fit même connaître officiellement à M. Guizot que son gouvernement faisait des démarches pour obtenir la main de la reine en faveur de don Enrique. n n'y avait pas d'objection à faire; ce prince était dans les conditions désignées par le gouvernement français. Aussi M. Guizot répondit que si la reine d'Espagne était amenée à faire choix de don Enrique, ce choix satisferait parfaitement la cour de France. Mais il savaît bien qu'il
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n'avait pas à craindre cette alternative. En effet, la conférence entre M. Guizot et lord Normanby avait lieu le 23 août, et dans la nuit du 26 au 27, la reine Isabelle faisait savoir à ses ministres que son choix s'était fixé sur le duc de Cadix, et immédiatement après M. Bresson demandait officiellement la main de l'infante pour le duc de Montpensier; elle lui fut aussitôt accordée.
Les journaux anglais prétendirent que cette nuit du 26 au 27 fut passée dans de scandaleuses orgies entre les deux reines, l'ambassadeur français et quelques affidés ; que le consentement au double mariage fut arraché à l'ivresse; enfin que cette soudaine détermination devait être attribuée moins à une combinaison politique qu'aux hallucinations de la débauche. Il se peut, sans doute, qu'un joyeux souper ait été la préface ou la conclusion de ce double contrat; ce détail importe peu au jugement de l'histoire. Mais l'impartialité nous oblige de rappeler que le double projet était de^ puis longtemps discuté, que Marie Christine y mettait encore plus d'empressement que Louis-Philippe, et que par conséquent elle n'avait pas besoin d'y être excitée par les fumées du vin. '
Quoi qu'il en soit, les exagérations passionnées des journaux anglais démontraient combien l'opinion publique était excitée au delà du détroit, non-seulement parmi les hommes politiques, mais aussi dans toutes les classes de la population. Il est vrai de dire que le gouvernement français ne sut ni faire preuve de dignité et de franchise, ni se retrancher fièrement dans son droit, ainsi qu'il convenait aux représentant d'une^ grande nation. Des équivoques, des subterfuges, le mensonge même servent à tromper les ressentiments britanniques. M. Guizot, embarrassé de son triomphe, ne
I6t HISTOmE 01 HUIT ANS.
sait commaiit rannoneer à Fambaasadeur anglaia. Eofin, le 1*' septembre, Fayant invité à une cooférenoe, il lui ap* prend que le mariage de la reine avec le duc de Cadix est arrangé. Il ajoute qu'il n'a pas de détails, la nouvelle étant arrivée par la voie télégraphique ; il lui échappe cependant de dire que la reine sanctionnerait en même temps le mariage de sa sœur avec le duc de Montpensier.* — « En même tenaps? s'écrie Normanby . -^ Pas en même temps, répond M* Guizot ; il n'aura pas lieu en môme temps. » Malgré cette proniesse, lord Normanby témoigna tout le déplaisir qu'il ressentait, et ne dissimula pas qu'un pareil événement était de nature à troubler le bon accord qui régnait entre les deu^ pays. Il rappela à M. Guizot la promesse faite à lord Aber<deen de ne pas conclure le second mariage avant que la reine fût devenue mère^ M. Guizot en convint, mais affirma en même temps avoir dit à lord Aberdeen que, s'il voyait quelque danger d'un mariage Cobourg, il se regarderait comme affranchi de cet engagement. Ce danger, suivant lui, était arrivé. En conséquence^ il avait changé de marche en voyant pour la première fois un prince de Cobourg placé sur la liste des candidats.
Deux jours après, lord Normanby revint auprès de M. Guizot pour lui donner communication de la lettre qu'il écrivait à lord Palmerston, et dans laquelle se trouvait re* produite la conversation du T' septembre, et entre autres ces mots : « Les deux mariages ne se feront pas en même temps* » M* Guizot s'empressa d'en reconnaître l'exactitude. Mais il ne tarda pas à se rétracter. Le 83 septembre^ dans une nouvelle conférence, il nia dabord qu il se fût servi de ces expressions; puis, comme l'ambassadeur anglais lui rappelait textuellement ses paroles, il convint qu il pouvait
CIUPITEK T. itt
bien a?oir dit quelque chose dans oe genre; que d'ailleurs le mariage de la reine aurait lieu d*abord : « Ce sera elle, diUl, qui sera mariée la première. » Lord Normanby se récria sur cette singulière interprétation d'une promesse positive. M. Guizot, confus et embarrassé, ne put échapper aux argumentations de son interlocuteur; il rompit brusque-* ment la conférence, en affirmant que rien n'était réglé quant au temps des deux mariages.
Disait-il vrai alors, ou fuyait-il la discussion? Toujours est-il que, deux jours après, le duc de Montpensier partait pour TEspagne» et que le iO octobre, les deux mariages se célébraient le même jour et au même autel.
Aussitôt il se fit une explosion de colères parmi les hom« mes d*Ëtat de la Grande-Bretagne, et leurs ressentiments furent secondés par tous les organes de la presse. Déjà lord Palmerston avait manifesté son mécontentement du choix de don Francisco, avec plus de hauteur qu'il ne convenait à un homme revêtu d'un caractère officiel. En effet, lorsque le chargé d'affaires à Londres, M. Tacon, était allé lui en donner communication, il avait répondu : « Je le regrette « beaucoup. Le gouvernement de S. M. Britannique reçoit « cette communication avec le plus grand déplaisir. » Mais lorsque à ce premier échec se joipit l'annonce des maria* ges simultanés, il ne garda plus de mesure. Une protestation violente avait déjà été adressée par M. Bulwer au ministre espagnol, M. Isturitz. Elle contenait le passage suivant : « Eu ce moment je vois la main d'une jeune princesse de « quatorze ans donnée d'une manière opposée aux repré- « sentations d'au moins une des grandes puissances euro* « péennesy dont l'amitié pour TEspagne est bien connue « dans l'histoire, et dont l'anùtié peut mériter d'être culti-"
164 mSTOIRB DB HUIT Ém,
« ?ée. Je vois ce mariage préparé secrètement, annoncé à « rimproviste» conduit à sa fin avec une rapidité inconce- « vable ; il fait renaître des prétentions qui se combattent, « réveille des traités qui dormaient, menace l'Espagne du « renouvellement de la guerre civile ; il agite enfin et dis- « sont les heureuses et pacifiques relations actuelles de « l'Europe. »
La réponse de M. isturitz ne manqua pas de fermeté. « Le gouvernement britannique, disait-il, qui se montre si « jaloux de l'indépendance de l'Espagne, ne trouvera pas « mauvais que l'Espagne agisse dans les limites tracées par « les lois internationales, c'est-à-dire sans blesser les inté- « rets des autres gouvernements, comme c'est le cas dans « cette question à propos de laquelle l'Angleterre ne saurait « citer aucune violation des traités; le gouvernement bri- « tannique ne trouvera pas mauvais, je le répète, que TEs- « pagne repousse énei^iquement une protestation qui tend « à restreindre son indépendance, et qu'à son tour elle « proteste contre une pareille prétention... Permettez-moi « de dire que le dépôt sacré de l'indépendance espagnole « n'est confié à la vigilance d'aucune nation étrangère : ce « dépôt est gardé par la loyauté espagnole qui s'est mon- « trée inébranlable, même au milieu des plus grandes « calamités. »
n n'y avait pas à se dissimuler qu'au début de son nouveau ministère, lord Palmerston éprouvait un échec qui aurait irrité de moins susceptibles que lui. Aussi mit-il tout en œuvre pour faire partager ses ressentiments aux autres puissances étrangères. Oubliant toute réserve, il dénonça bruyamment à toutes les chancelleries le mariage du duc de Montpensier comme une violation flagrante du traité