CHAPITRE Vtl
la misère, les alarmes populaires s'étendaient de proche en proche. Tons' les départements de Tonest et du centre étaient dans une agitation fébrile, la circulation des grains isterrompue, les magasins de céréales dévastés, les personnes mêmes livrées aux violences. Au milieu de janvier, des troubles sérieux avaient éclaté à Tours; des bateaux de blé avaient été pillés : à Laval, la population soulevée avait taxé elle-même le blé à 4 fr: le double décalitre, et les vendeurs avaient été obligés de le livrer à ce ' prix sur le marché, sans que Tautorité pût s'y opposer : à Rennes , au Mans , à Mayenne , à Nevers , on avait pris les armes. Partout, des ouvriers en troupes parcouraient les campagnes demandant du pain et du travail ; des mendiants par centaines épouvantaient de leurs exigences les fermes isolées. Dans plusieurs communes du département de l'Indre, des bandes nombreuses envahissaient les maisons des propriétaires pour les forcer de signer un engagement de livrer le blé à 3 francs, au lieu de 7, le double décalitre. Ceux qui ne voulaient pas faire cette concession tombaient victimes de leur refus. Un propriétaire avait été assassiné à Buzançais, un autre à Bélabre. A Châteauroux, les ouvriers du chemin de fer avaient fait irruption sur le marché, armés de leurs instruments de travail ; la force armée dut intervenir pour les disperser. Partout éclatait la guerre civile, guerre d'affamés qui accusait l'imprévoyance du gouvernement. La troupe sévissait, mais n'empêchait pas les désordres de se reproduire : il fallut demander aux chambres un crédit extraordinaire pour accroître l'effectif de l'armée dans les divisions territoriales de l'intérieur; cet accroissement mit en activité seize mille hommes de plus, et ajouta par conséquent aux dé^
penses publiques une somme de seize millions, qui eussent été bien mieux appliqués au soulagement des misères.
On voulut aussi, par un sévère exemple, terrifier les populations et contraindre le malheur à la patience. La cour d'assises de l'Indre, appelée k juger les accusés de Buzançais, de Bélabre et de Châteauroux, frappa sans miséricorde. Trois condamnations à mort, quatre condamnations aux travaux forcés à perpétuité, dix-huit aux travaux à temps, telle fut la terrible garantie offerte à Tordre et à la propriété. On avait espéré que le pouvoir royal exercerait, en ces tristes circonstances, son droit de grâce ou de commutation. L'ignorance et la faim sont de mauvaises conseillères, mais de puissantes atténuations. On ne le jugea pas ainsi ; et, le 16 avril, l'arrêt de la cour d'assises de l'Indre était exécuté sur la place publique de Buzançais, au milieu d'une population morne et consternée, qui n'avait pour les victimes que des sentiments de commisération. Le gouvernement avait voulu donner une leçon : elle fut tout autre que celle qu'il avait méditée. Des haines profondes contre les propriétaires succédèrent, dans le cœur des villageois, au drame de Buzançais, et plus d'un excès socialiste y prit son origine.
Au milieu de ces difficultés intérieures et extérieures, le ministère manquait d'ensemble et d'accord. Déjà il s'y était fait un changement partiel par la mort de M. Martin (du Nord), survenue le 11 mars. M. Hébert l'avait remplacé : ses ardentes poursuites contre la presse, et sa haine pour toute idée libérale lui avaient mérité cette faveur. Pour un ministère qui se plaisait à provoquer les passions plutôt qu'à les calmer, le choix était plein de logique. Mais deux départements ministériels des plus considérables, la guerre et la