‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 68 sur 119 · CHAPITRE VIII. ti · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. ti

Terrible ^u^ment! que la chambre ne voulut pas comprendre, et qui se justifia plus promptement que ub h pensait Torateur.

On avait pu croire que les consenateurs progressiste» se prononceraient pour la réforme. M. Blanqui vint en leur nom désabuser la chambre ; ils avaient voté pour la lecture; du projet, ils devaient voter contre la prise en considération. Nous ne sommes pas, ajoutait M. Blanqui, des traîtres qm se sont introduits dans la place pour la livrer à Tennemi». mais des siuitinelles vigilantes qui donnent Talarme quand,, la garnison s'endort.

Malgré cette espèce d'amende honorable, M. Guizot fit à cette fraction indisciplinée une sévère et orgueilleuse admonestation, f Je ne crois pas, dit-il» que les tiers partis servent aux intérêts du pays, à la considération et à la force de ceux qui les composent. » Puis, jetant un défi aux délinquants, il leur ouvrait dédaigneusement les portes de l'opposition : « Nous aimons mieux, ajoutait-il, soutenir notre politique avec une majorité moins forte que l'affaiblir avec une majorité plus nombreuse. »

Le^ mutins étaient avertis ; on s'aperçut au vote que la leçon avait profité.

Quant au fond de la question, U. Guizot répéta ce qu'iil avait déjà dit en 1842. Il ne trouvait à la proposition au^ cun motif sérieux. Point d'intérêts réels et importants qui aient besoin de réformes pour être satisfaits. Point de convictions, point de sentiments publics qui les sollicitent et qui les provoquent. « J*ai beau chercher» disait-il, la pro* poâtion de M. Duvergier de Hauranne n'est encore à mes yeux qu'une machine de parti, qu'une fantaisie de l'esprit. »

Était-ce aveuglement? était-ce opiniâtreté? Assurément,

le premier ministre ne comprenait rien de ce qui se passait en France.

Le scrutin sembla le justifier. Une majorité de 98 voix, 252 contre 154, repoussa la prise en considération.

Mais tous les avantages de la discussion avaient été pour Fopposition; les suffrages extérieurs protestaient hautement contre les décisions du Palais-Bourbon, et chaque succès du cabinet ressemblait aux victoires de Pyrrhus. « Quoi qu'on fasse désormais, écrivait le National en # rendant compte du scrutin, ce système électoral est ff jugé! la discussion Ta mis au néant! Il peut durer en- <f core, à l'aide de la force brutale qui le maintient ; il « peut durer, il ne vit plus. La réforme n'est plus qu'une (( question d'opportunité ; c'est évident pour tout le monde, « même pour les centres qui l'ont repoussée aujourd'hui. H II faudra qu'ils se résignent à lutter de nouveau contre « le bon sens, la raison, la lumière ; car M. Duvergier ne « se lassera point. Il a la constance, l'esprit de suite, et (( plus que cela, la passion qui soutient et double les « forces. »

Les radicaux avaient tout intérêt à se faire les alliés et les appuis de l'opposition dynastique ; elle devenait, pour ainsi dire, leur avant-garde, et ses vives escarmouches servaient de prélude à des luttes plus sérieuses, à des attaques plus décisives. Quand ils avaient agi seuls, les radicaux, et par leurs imprudences personnelles et par la témérité de leurs doctrines, avaient effrayé la bourgeoisie. Tout se ralliait alors autour du trône; et l'énergie du combat devenait une sauvegarde contre le péril. Mais depuis que la bourgeoisie elle-même était divisée, depuis que la réforme était invoquée sous un drapeau monar-

CHAriTRE Mil. t%i

diique, les radicaux n^avaient plus qu*à laisser fiiire, bien certains de recueillir les profils de la luite, mais n'oubliant pas d'appuyer les lutteurs par leurs encouragements et leurs éloges. Aussi M. Duvergier de Hauranne avait-il grandi par sa glorieuse défaite ; son nom, célébré par tous les organes de la presse opposante, se trouvait invinciblement lié à de nouvelles tentatives, et la popularité qu'on lui assurait en récompense de ce qu'il avait fait, devenait un engagement pour faire davantage.

L'opposition de toutes les nuances était, d'ailleurs, bien décidée à ne pas laisser dormir les questions de réforme. M. Crémieux présenta, le 12 avril, une proposition tendant à ce que la liste du jury, actuellement formée par les préfets, fût désormais composée par une commission des meoibres des conseils généraux des départements. On se souvenait de la scandaleuse histoire des jurés probes et libres. Cependant les bureaux repoussèrent la proposition.

M. de Rémusat fut plus heureux. 11 avait reproduit son ancienne proposition relative aux députés fonctionnaires, en y ajoutant l'amendement proposé l'année précédente par M. Odilon Barrot, concernant les officiers fonctionnaires de la maison militaire et civile du roi et des princes. Les bureaux en autorisèrent la lecture, et, ce qui devait ajouter à l'intérêt de la discussion, c'est que les conservateurs progressistes avaient hautement déclaré qu'ils voteraient pour la prise en considération. Après avoir un instant courbé la tête, ils revenaient à l'indiscipline.

La discussion s'ouvrit le 19 avril.

Après l'exposé de M. de Rémusat, M. Duchâtel prit la parole pour reproduire encore l'argument désespéré, la question de cabinet. Assurément, la peur est la plus com-

Stî HISTOmS DE HUIT ANS.

plaisante des passions : avec elle il n'est pas besoin de Tarier ses arguments; il suffit d'effrayer d'abord et d'effrayer. ensuite, et les mêmes simagrées peuvent toujours servir. Cette fois cependant il fallait frapper fort ; car les conservateurs dissidents avaient des velléités d'audace. Aussi, eurent-ils les honneurs de la discussion.

D'abord M. Desmousseaux de Givré divertit la chambre par qfuelques traits fort pénétrants décochés contre MM. Guizot et Duchâtel ; leur disant en termes peu déguisés que si là majorité avait eu besoin d'eux, l'an dernier, pour vivre, c^ étaient eux maintenant qui avaient besoin de la majorité. « Si nous avions le malheur de les perdre, ajoutait-il avec malice, nous nous en consolerions avec là certitude qu'ils ne manqueraient pas d'héritiers. »

Tint ensuite M. Billault, qui mit en cause, avec un esprit remarquable, cette fraction juvénile si inquiétante pour le cabinet.

Après quelques considérations générales, l-orateur ajoutait:

<f Quant à la question de cabinet, je sais que c'est une arme devenue fort usuelle entre les mains de M. le ministre de l'intérieur

<( Autrefois quand une majorité était difficile, douteuse, de cinq à six voix, la question de cabinet avait des périls qu'on ne se souciait pas d'affronter.

« Par la même raison qu'on ne voulait poser nulle part alors la question de cabinet, on veut la poser partout aujourd'hui. Et voici pourquoi : il y a au milieu des amis du cabinet je ne sais quel ferment qui l'inquiète; oui, il y a dans la majorité des députés nouveaux qui se figurent que leur opinion est leur propriété, que leur Opinion leur ap*

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partient, et qui ne veulent pas se laisser exproprier, même pour cause d'utilité publique.

« Comment procède-t-on à leur égard? On commence par leur faire remarquer qu'il y a inopportunité* Vous voulez, leur dit-on, des réformes financières? ce n'est pas le moment; ne parlez pas du sel, ne parlez pas des postes. Vous voulez des réformes administratives? attendez, attendez. Vous voulez des réformes politiques? Oh! pas du tout....

« Cela ne les satisfait-il pas? On leur dit : Vous êtes ministériels, vous voulez conserver le ministère, son excellent système, la grande politique... Eh bien! prenez garde ; vous allez le tuer !

« Quand on leur tient ce langage, ils sont effrayés du résultat; ils n'ont pas cette intention homicide; ils ne veulent pas tuer le ministère. Ils voudraient au contraire le faire vivre, et vivre avec lui : mais cependant ils insis^ tent ; ils voudraient aussi qu'il fit quelque chose. Alors la question du cabinet reste posée comme la question sine quâ non:

« Voyez comme sont accueillis tous ceux qui veulent quelque progrès...

« Ici on leur a adressé des admonitions paternelles ; mais au dehors on a eu moins de ménagements, et du mot indépendant^ en passant par imprévoyanty on est arrivé au mot intrigant. Du reste, ce n'est pas la première fois qu'on applique le mot intrigue à la manifestation d'une opinion libre et indépendante.

« Et, effectivement, si le nouveau parti conservateur avait le courage de naître, avait le sentiment de sa force, que le ministère comprend bien, lui, voici ce qui arrive-

rait : il y a dans Fancien parti conservateur des Iiommes résolus, qui pensent que Ton ne fait pas tout ce qu*on pourrait faire, qui sont fatigués d*être ainsi traînés à la remorque, qui pourraient entrer dans le nouveau parti et lui donner de la force. Il y a donc péril actuel et péril prochain.

« Nous allons assister à ce curieux spectacle, si les conservateurs nouveaux ont le courage de leur situation. Je sais quelles sont les craintes qu'on leur attribue ; ils sentent, dit-on, qu'ils n'ont pas l'autorité de la parole, qu'ils n'ont pas l'éloquence suffisante pour planter leur drapeau.

« Je ne pense pas que ces craintes soient fondées. Les situations produisent les hommes ; mais, en tout cas, en admettant que Tautorité de la parole leur manque, ils auront l'autorité du vote ; et qu'ils soient sûrs, s'ils viennent à la tribune dire au cabinet : « Si vous ne faites pas cela, « vous n'aurez pas nos votes, » qu'on les trouvera éloquents, trop éloquents. »

Cet appel direct aux conservateurs progressistes les obligeait à s'expliquer. M. de Castellane se fit leur interprète. Après avoir signalé l'urgence de quelques réformes, l'orateur ajoutait :

« Tout le monde reconnaît donc, en définitive, qu'il y a quelque chose à faire, môme M. le ministre de Tintérieur, qui regarde la question comme une simple question de limites. Si c'est une question de limites, qu'on nous dise donc, à nous qui voulons sérieusement faire quelque chose, ce qu'on veut faire, quand et comment on le voudra ! Que le ministère vienne nous dire ce qu'il veut et quand il le voudra ! Y a-t-il une époque précise de la législature ac-

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