‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 83 sur 119 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

fondées : de part et d'autre, on allégaait de justes grief^. Mais les difficultés de la situatfon étaient devenues beaucoup trop graves, pour que la simple retraite de M. Duchâtel, ou celle de M. Guizot, pût toutes les résoudre. On conseillait au roi de sacrifier Fun ou Tautre : il ne se rendit pas à cet avis, n aurait été beaucoup plus sage de les congédier fun et l'autre : mais en cédant sur les personnes, il fallait, pour composer un nouveau ministère, céder encore sur les choses, et le roi ne le voulait pas.

Les chambres étaient convoquées pour le 28 décembre. Dès le 30, un grand nombre de députés étaient arrivés S Paris. L'opposition, presque certame d'être vaincue aux épreuves du scrutin, montrait néanmoins beaucoup d'ardeur, et même quelque confiance. Cette confiance, auraitelle su la justifier? Non, sans doute. Rien ne pouvait faire présager le désaveu du système soit par les ministres, soit par les chambres. On avait parié, pendant quelques jours, d'un changement de cabinet: mais on n'en pariait plus. Les aides de camp du roi n'entretenaient en particulier aucune des notabilités pariementaires. Les ministres paraissaient calmes et assez unis, puisquMls n'affichaient aucun désaccord. Cependant les membres de l'opposition s'abordaient avec un visage souriant, tandis que les conservateurs étaient mornes, taciturnes, et semblaient accablés par le pressentiment d'un grand désastre.

Le 28, le roi se présentait à la chambre et lisait d'une voix altérée le discours du trône. Ce discours ne contenait ordinairement que des phrases vides : on n'y trouvait aucun engagement pour l'avenir, le roi n'aimani pas â s'engager; et, comme il n'était pas plus curieux d'appeler l'attention des chambres sur les affaires présentes, il se

contentait chaque année d'apporter à la tribune quelques banales redites, où Ton avait ensuite beaucoup de peine i trouver la matière d'une controverse. Le discours de 1847 devait ressembler et ressemblait aux autres. Le roi s'exprimait en ces termes sur l'ensemble des affaires extérieures : « Mes rapports avec toutes les puissances étrangères me donnent la confiance que la paix du monde est assurée. J'espère que les progrès de la civilisation générale s'accompliront partout de concert entre les gouvernements et les peuples, sans altérer l'ordre intérieur et les bonnes relations des États. » On ne pouvait moins dire. Pas un mot d'encouragement à l'adresse du pape, de Léopold, de Charles-Albert ; pas une marque de sympathie aux populations italiennes ; pas une plainte sur l'attentat de Gracovie. La Suisse avait, du moins, obtenu les honneurs d'un paragraphe spécial. Il était ainsi conçu : « La guerre civile à troublé le bonheur de la Suisse. Mon gouvernement s'était entendu avec les gouvernements d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, pour offrir à ce peuple voisin et ami une médiation bienveillante. La Suisse reconnaîtra, j'espère, que le respect des droits de tous et le maintien des bases de la confédération helvétique, peuvent seuls lui assurer les conditions durables de bonheur et de sécurité, que l'Europe a voulu lui garantir par les traités. » Soit ! mais avant de négocier cette tardive et vaine médiation, dont la Suisse n'avait entendu parler qu'après la déroute du Sunderbund, qu'avait fait le gouvernement pour prévenir la guerre civile? On ne le disait pas. On ne voulait pas même déclarer pour quel parti l'on avait fait des vœux. Un seul passage de ce discours pouvait servir de texte aux commentaires; c'est celui dans lequel le roi,

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sortant de sa réserve habituelle, blâmait les banquets, et se prononçait contre toute réforme. Voici ce passage : « Au milieu de Tagitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient : c'est que nous possédons, dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de l'État, les moyens les plus assurés de surmonter tous les obstacles, et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la charte, l'ordre social et toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon la charte, les libertés publiques et leurs développements. Nous transmettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui nous est confié ; elles nous béniront d'avoir fondé et défendu l'édifice, à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres. » Ces phrases travaillées, dont tous les mots ont un sens précis, intentionnel, furent seules entendues par la chambre. Sur toutes les autres affaires, le roi se taisait ou s'exprimait avec des réticences calculées : sur l'affaire des banquets, il déclarait énergiquement son avis. Vainement on demandait la réforme; elle ne devait pas être accordée. Et qui, d'ailleurs, faisait tant de bruit autour de cette question frivole? La charte offrant 'toutes les garanties désirables aux intérêts moraux aussi bien qu'aux intérêts matériels, la réforme ne pouvait être réclamée que par des passions, des passions ennemies ou aveugles. Voilà ce que le roi disait, et sa voix affaiblie par l'âge retrouvait quelques sons plus pleins, plus vibrants, pour envoyer cette injure aux convives des banquets réformistes. Elle fut accueillie comme elle devait l'être. Aveugles ou ennemis, tous les orateurs de l'opposition qui avaient pris part à l'agitation réformiste m. 21

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$e promirent d'exercer de justes représailles. Tout eeldy pour reproduire ici les sinistres paroles du due de Join^ ville, tout cela devenait très-sérieux.

Une perte domestique, qui fut d'autant plus douloureuse qu'elle n'était pas pressentie, vint atteindre le roi le premier jour de l'année nouvelle. Sa sœur, M*"' Adélaïde, mourut à la suite d'une légère indisposition. Depuis quelque temps, le roi parlait souvent de sa vieillesse, et sentait ses forces défaillir. Sa sœur, née le 23 août 4777, était plus jeune que lui de quatre années. Cette fin subite le frappa comme un avertissement. Ajoutons qu'il perdait à la fois une sœur compagne des dures épreuves de sa jeunesse, et une amie qu'il consultait volontiers sur les choses de' TÉtat ; car l'intelligence presque virile de M™* Adélaïde avait toujours eu du penchant pour la politique.

Ce fut un deuil pour la cour ; mais, dans le publie, b cause de ce deuil fut à peine connue : personne ne s'in* quiétait des affaires privées de la famille d'Orléans. Les affaires publiques suffisaient, d'ailleurs, pour occuper les esprits. Les bureaux de la chambre choisissaient les membres de la commission de l'adresse, et, avant même que eeUe commission^ fût nommée, on annonçait déjà que le débat serait animé, que toutes les v<hx éloquentes seraient entear dues, et que la tribune allait retentir de véhémentes aeeusar tions.

Un événement bien plus considérable que la mort d« W^ Adélaïde, la soumission et la capture d'Abd-el-Kader, annoncée dans la journée du l'^' janvier, ne causa lui-même qu'une émotion légère.

Établi sur les frontières du Maroc» Abd-el-Kader avait

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formé r^mbitieax projet de conquérir ce vaste er&pire, moins, sans doute, par les armes, que par Tinfluence de son nonit Tandis que Tarmée française allait soumettre la griinde Kabylie sous la conduite du maréchal Bugeaud, et terminait cette campagne, au mois de mai, par la prise d'Azrou, Témir travaillait au succès de son entreprise, envoyait sur toutes les terres de Tempereur des missionnaires zélés, qui semaient l'agitation, annonçaient la venue du saint vengeur de l'islamisme, entraînaient les paysans et débauchaient même les principaux officiers de l'armée. De toutes parts, on accourait au-devant de lui. Au nombre de ces transfuges il compta bientôt le fils du précédent empereur, qui, se plaignant d'avoir été dépossédé de son trône par les coupables intrigues de Muley-Âbd-er-Rbaman, venait offrir à un autre prétendant ses services et ceux de ses nombreux ji^mis. Dès queTémir fut à la tête d'une armée, il déclara ses projets et se mit en campagne.

Il eut d'abord quelques succès ; mais l'empereur et ses deux fils étant venus à sa rencontre avec des forces consi* dérables, les transfuges commencèrent à trembler, et quelques tribus, dont la fpi douteuse inspirait des crain? tes légitimes, vinrent d'j&Ues-mémes demander à marcher les premières contre l'émir rebelle. Bientôt les ddux armées furent en présence. Enfermé dans un cercle asses étroit, ayant deyant lui l'isffîperBQf, 'çui s'était avancé lentcr naent, mais en occupani; tous les passages, et derrière lui la frontière française qu'il savait trop bien gardée, Abd-el^ Kader comprit qu'il devait tenter de grands coups. Son armée n'était qu'une poignée d'hommes ; mais ces hommes, habitués au combat, méprisaient comme une vile cohue les nombreuses légions que l'empereur traînait à sa suite. Il se

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mit à leur tète et les conduisit, durant une nuit sombre de décembre, sur un des camps marocains. Ce camp fut livré presque sans résistance. Mais le jour venu, les fuyards se rallièrent, et l'intrépide agresseur se vit contraint de faire une prompte retraite. Il se retira vers la Malouïa, rivière qui, coulant du sud au nord, va se jeter dans la Méditerranée à quelques lieues de la frontière française. Il fut poursuivi non sans quelque vigueur. S*avançant à la hâte et par fortes masses, les milices impériales occupaient toutes les issues, couronnaient toutes les éminences. Il ne pouvait faire aucune diversion, il ne pouvait pratiquer aucun stratagème, et, resserré chaque jour dans un espace plus étroit, il commençait à désespérer de sa fortune.

Arrivé sur les rives de la Malouïa, il prit la résolution de la traverser, espérant ainsi rompre le cercle qui le tenait emprisonné. On était au 21 décembre. Ayant tout préparé pour le passage de la rivière, il se mit en mouvement; mais aussitôt les phalanges marocaines se précipitèrent sur sa faible troupe et engagèrent un combat qui parut un instant décisif. Cependant après avoir fait de grandes pertes, désormais irréparables, Âbd-el-Kader franchit la rivière et se dirigea, sans rencontrer d'autres obstacles, vers nos possessions. Son projet était de fuir au plus vite avec les meilleurs de ses cavaliers et de regagner le désert. Il se rendrait alors chez les Beni-Snassen, tribus dévouées, et, laissant en paix Tempereur, il recommencerait à guerroyer contre les chrétiens.

Le général Lamoricière fut informé de ce projet, on le soupçonna. Aussitôt il fit garder tous les chemins. Dans la nuit du 22 décembre, deux cavaliers se présentèrent aux avant-postes français, déclarant qu' Abd-el-Kader les en-

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voyait offrir sa soumission. Elle fut immédiatement ac-^ ceptée.

Le lendemain 23, Abd-el-Kader se rendait au marabout de Sidi-Brahim, où il était attendu par le colonel Montauban. Les généraux Lamoricière et Gayaignac ne tardèrent pas à les joindre, et, une heure après, Abd-el-Kader était dans le villaga de Nemours, l'ancien Djemma-Ghazaouat, en présence du gouverneur général de TÂlgérie, le duc d'Aumale.

Ayant déposé ses sandales sur le seuil, Abd-el-Kader fut introduit devant le prince et lui dit : « J'aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd'hui ; j'ai attendu l'heure marquée par Dieu. Le général m'a donné une parole à laquelle je me suis fié. Je ne crains pas qu'elle soit violée par le fils d'un grand roi comme le roi des Français. » Il offrit ensuite au duc d'Aumale un cheval de soumission.

Cette parole, que le général Lamoricière avait donnée, et qui fut confirmée par le duc d'Aumale, était un engage-* ment téméraire. Avant de se soumettre, Abd-el-Kader avait demandé qu'on le conduisit à Alexandrie ou à Saint-Jean-* d'Acre. L'occasion qui se présentait pouvait échapper; le général Lamoricière n'était pas certain que tous les défilés des montagnes fussent gardés par nos troupes ; ii craignait et avait lieu de craindre que l'émir, voyant sa condition rejetée, ne prit sa course à travers le désert, pour en revenir un jour recommencer la guerre sainte à la tète d'une autre armée ; il promit ce qu'on demandait, s'estimant heureux peut-être de faire à si bon compte une prise de cette importance. Hais le gouvernement ne devait pas ratifier cette promesse. Embarqué dans la soirée du 24, sur le SoJon avec ses femmes, ses enfants et ses serviteurs, Abd-

el-Kader était rendu, le 28 au matin, dans la rade de Mersel-Kebir. Il fut de là dirigé sur Toulon, pour être inteiDé dans une ville du territoire français.

En recevant cette grande nouvelle, le ministère s'empressa de la répandre. Des crieurs publics l'annoncèrent dans les rues de la capitale, avant même qu'elle fût parvenue aux jourtiaux ordinairement les mieux informés; On se réjouit d'apprendre que nos possessions d'Afrique étaient désormais délivrées de leur plus redoutable ennemi ; mais aucune voix ne fut entendue adressant au gouvernement les actions de grâces dont il se montrait avide.

On ne s'inquiétait que des prochains débats de la chambre élective.

La commission chargée de rédiger l'adresse fut composée de MM. Bussières, Muret de Bord, Plougoulm, Vitet, Couture, Saglio, d'Angeville, d'Haussonville, d'Haubersaert. M. Guizot n'eut pas fait lui-même d'autres choix. 11 était donc satisfait : la majorité lui restait fidèle. Il n'avait plus qu'à se préparer à soutenir les vains assauts de la minorité. On accusait le ministère d'avoir compromis au dehors le nom de la France en de honteuses intrigues; M. d'Haussonville était là pour répondre que notre diplomatie avait fait des prouesses. On l'accusait d'avoir, au dedans, avili les fonctions publiques en pratiquant ou en patronnant la corruption ; M. d'Haubefsaert devait aisément eonfondre cette calomnie. M. Guizot s'entretenait dans cet espoir, quand un nouveau procès fut l'occasion d'un nouveau scandale.

Un sieur Petit, ancien directeur des postes, sollicitait, en 1844, la recette particulière de Corbeil. Le secrétaire intime de M. Guizot, M. Génie, lui fit savoir que le titulaire de

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cette recette allait obtenir de raVâDoemeDt; mais que, pour obtenir sa placOi il fallait mettre à la disposition d(i gouvernement une démission de conseiller à la cour des comptes. Au début de cette négociation, le gouvernement n'avait besoin, disait H. Génie, que d'une charge de référendaire de seconde classe ; il s*agit plus tard d'une charge de référen* daire de première classe ; enfin, M. Petit apprit avec dou** leur qu'il n'aurait la recette de Corbeil qu'en livrant une charge de conseiller-maitre. Décidé toutefois à faire les plus grands sacrifices, M. Petit rechercha ce qu'on lui demandait et se présenta quelque temps après à H. Génie avec une démission de conseiller^mattre : il l'avait obtenue en signant un engagement de six mille francs de rente, réversible sur la tête de la femme du conseiller démissionnaire. En consé^ quence, il avait été nommé receveur à Corbeil, le 24 décembre 1844. Voilà ce que M* Petit racontait lui-même, ne dissimulant aucune circonstance, n'épargnant aucune preuve ; et, pour expier sa faute, il se démettait d'une fonction acquise par de tels moyens.

Ainsi, d'une part, il était avéré que les charges de la cour des comptes étaient l'objet d'un ignoble trafic. D'autre part» on apprenait que le gouvernement vendait des recettes particulières pour récompenser avec le prix de cette vente, des services occultes, des dévouements d'un ordre subalterne.

Cette révélation produisit un grand effet. Quand M. Guizot avait connu l'existence du mémoire accusateur, il avait envoyé M. Achille Fould près de l'honorable avocat que le sieur Petit avait chargé de ses intérêts. Mais cette démarche n'avait pas eu de résultat. On demandait la suppression du mémoire : M, Petit, croyant que son honneur l'obligeait b

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toiU dire, n'avait pas voulu consentir à cette suppression.

Occupé de tant d'autres affaires, M. Guizot fut accablé par ce coup. Avait-il ignoré jusqu*alors ces honteuses transactions ? On devait en douter, puisqu'elles avaient eu lieu dans son cabinet. M. Duchâtel, que n'épargnaient pas les amis de M. Guizot, ne fut peut-être pas très-sensible aux chagrins de son collègue. M. Hébert feignit de n'avoir pas même ouï parler de cette* affaire. Quant à M. de Salvandy, ce personnage à la fois grave et facétieux, il venait de descendre un instant des hauteurs sublimes où les génies méconnus aiment à chercher une retraite, et, pour servir à sa manière le cause commune, il avait suspendu le cours de M. Michelet. Puis il était rentré dans le repos. Le plus grand désordre régnait dans son empire ; le conseil royal était insurgé contre son outrecuidance; les professeurs des collèges adressaient aux chambres des pétitions où ils dénonçaient vertement sa tyrannique impéritie : mais il s'en inquiétait peu. L'Académie française venait de le satisfaire, en plaçant M. Yatout sur le fauteuil de Massillon.

La discussion de l'adresse s'ouvrit le 10 janvier à la chambre des pairs. A la chambre des députés, la commission n'avait pas encore, à cette date, terminé la rédaction de ce projet.

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