CHAPITRE XiV
Disenssion de l'adresse à la chambre des pairs : MM. d'Alton-Shée» de Boissy^ de Mootalembert. — Projet d'adresse de la chambre des dépalés. — Discnssioo sur Taffaire Petit. -~ Discassioo du projet d'adresse. — Fioances : MM. Thiers, Duchâtel, Garnier-Pagès. —* Les intérêts moraux : MM. de Tocqueville, Billant. — A flaire d'Italie : MM. de Lamartine, Gnizot, Mauguio, Thiers, Barrot. — > Affaire suisse : MM. Thiers^ Guizot, Barrot. -— Affaires intérieures; les banquets : MM. Duvergier de Hauranne^ Duchâtel, Barrot, de Rémnsat. — Rejet des amendements. — Le ministère triomphe.
Il n*était pas dans les habitudes de la chambre des pairs de faire de longs discours sur Tadresse. On ne pouvait discuter à l'occasion de Tadresse que des affaires de gouvernement, et, nommés par le roi, les membres de cette chambre regardaient comme un devoir de leur chaîne d'approuver tout haut, en ces affaires, même ce qu'ils blâmaient tout bas. Comment, d'ailleurs, agiter des questions de cet ordre, sans s'émouvoir, sans se passionner? et la pairie, composée d'hommes parvenus, pour la plupart, aux limites de l'âge, ne pouvait aimer que les discussions caloies, les froids discours. Cependant, au mépris de l'u-
sage et des convenances, cette chambre consacra huit longues séances à l'examen de l'adresse rédigée par M. de Barante, et de véhémentes apostrophes retentirent sous les voûtes étonnées de ce palais du sommeil.
C'est M. d'Alton-Shée qui commença le tumulte. Ce jeune pair avait, dans un autre temps, servi sous les enseignes de M. Guizot ; mais, ayant récemment changé de parti, il venait offrir à ses nouveaux amis le gage éclatant d'une résolution désormais irrévocable. Il avait été ministériel ; il ne voulait plus même être compté parmi les opposants dynastiques; il était devenu tout d'un coup, sans transition, radical, révolutionnaire, factieux ; il outrageait les rois ; il poussait les peujples à la révolte; il faisait l'éloge des combattants de Saint-Méry ! Ce langage était bien dur pour la pairie : le discours de M* d'Alton-Shée fut) à son jugement, le plus grand des scandales. Après M. d'Alton-Shée, on entendit M. de Boîssy, qui, jaloux de faire encore plus de bruit que son jeune collègue, attaqua le ministère sur les questions intérieures et porta le premier à la tribune les accablantes révélations du mémoire Petit. Quel que fût l'agresseur, il fallait répondre, et M. Gulzot était bien empêché de justifier ce criminel négoce des fonctions publiques. II se retrancha derrière des équivoques, écartatit la question principale, et plaidant les circonstances atténuantes sur la question secondaire ; mais, sur ce point même, il fut accablé par les déclarations successives de M. Mole, de M. Passy, de M. d' Argent. Ils avaient, disaletit-ils, été ministre^?, et jamais ils n'avaient autorisé ces honteux trafics. La chambre des pairs ne retrouva le calme de ses délibérations qu'après avoir éootité MM. de Broglie et de Saint- Aulaife. Ils approuvaient 6ans réserve la conduite tenue par M. Guistoten Suisse,
en Italie, etti'auraiem pas» à sa place, mieux fait qye lui^ On devait les croire. Mais après eux, M« de Montalembert prit la parole. Il ne venait pas accuser le cabinet d'avoir fait en Suisse de la politique autrichienne; il lui reprochait, au contraire, d'avoir mollement servi la bonne cause, la ûàUM des jésuites, et d'avoir eu de coupables faiblesses pour les radicaux de Genève et de Berne. C'était une étrange ac* cusation* L'orateur la développa dans un sermon d'une violence outrée. On savait bien que le style parénétique a des licences particulières, qu'il tolère les plus grands éclats de voix, les antithèses forcées, les images cyniques, les imprécations échevelées, les fureurs épileptiques ; mais, depuis les tristes jours de la Ligue, jamais, non jamais, une assemblée délibérante n'avait entendu rien de pareil à ce que M. de Montalembert venait de réciter. « Je demande, disait en terminant M. de Montalembert, que les honnêtes gens ouvrent enfin les yeux, et sachent à quoi s'en tenir sur les périls de la situation. » La situation était, en effet, bien grave, bien périlleuse, puisque le langage du noble pair était celui que l'on tient sur les bornes des carrefours, durant les sanglantes mêlées des guerres civiles.
L'adresse présentée par M. de Barante n'était qu'une servile contrefaçon du discours du trône. On la modifia sur un point important. Si le discours du trône ne parlait ni du pape, ni de l'Italie, c'était une omission calculée : la chambre des pairs n'accepta pas cette réserve et envoya des félicitations aux princes réformateurs* Malgré cette concession faite aux sentiments delà minorité, 23 voix se prononcèrent encore contre la prose adulatrice de M. de Barante. Une opposition de 23 voix, à la chambre des pairs, c'était un fait nouveau «
3i0 HISTOIRE DE HUIT ANS.
On devait prévoir qu'à la chambre des députés le combat serait vif. Le rapporteur de l'adresse, M. Yitet, lut son projet dans la séauce du 17. Il modifiait le discours du trône d'une manière insignifiante, en ce qu'il substituait les entratnements aveugles aux passians aveugles, et parlait à la fois de ritalie et de la Pologne. Ainsi M. Barrot, au jugement de la commission et de M. Yitet, n'avait pas été passionné^ mais entraîné : il avait fait une débauche avec les radicaux, mais on reconnaissait que cela n'avait pas altéré la sérénité de son âme ! Ne devait-il pas être touché de ce bon témoignage? M. Barrot eut à peine entendu M. Yitet, qu'il demanda la parole pour annoncer des interpellations au président du conseil, sur les étranges transactions révélées par M. Petit. En même temps, M. Dupin déposa sur le bureau de M. Sauzet, président de la chambre, un projet de loi sur la vénalité des charges. On allait donc avoir, avant la discussion de l'adresse, un engagement préalable sur les méfaits de la corruption.
L'ordre du jour en amena deux. M. Richond des Brus, soumis à la réélection après avoir été nommé médecin inspecteur des eaux de Néris, avait obtenu des électeurs de la Haute-Loire le renouvellement de son mandat. Mais l'administration s'était trop occupée des affaires de son candidat, et l'on produisait à sa charge une série de faits révoltants. L'opposition demandait que l'élection de M. Richond des Brus fût annulée. Elle ne put l'obtenir.
M. Barrot fit ensuite Thistoire des négociations qui avaient précédé la nomination de M. Petit à la recette particulière de Corbeil. Il y avait eu, disait-on, d'autres ventes de charges à hi cour des comptes : c'était un vieil abus. M. Barrot l'accordait. Mais ce qu'on n'avait pas encore