‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 85 sur 119 · CHAPITRE XIV. 3U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. 3U

VU, c'est un ministre autorisant lui-même ces transactions honteuses, et livrant une autre charge au prix d'une démission dont il avait besoin. Depuis que M. Guizot avait entendu les questions indiscrètes de M. de Boissy, il avait eu le loisir de préparer sa défense. Mais toute défense était impossible. La dénonciation était précise, le crime manifeste. M« Guizot ne répondit pas au réquisitoire accablant de M. Barrot; mais, s'adressant à la majorité d'une voix mélancolique et suppliante, il la pria d'interrompre un affligeant débat élevé sur de petits faits par une opposition obstinément agressive.

« Un petit fait! » répliqua vivement M. Barrot. «Comment! vous appelez petit fait, vous ministre politique du cabinet, élevé en cette qualité à la présidence du conseil, vous qui représentez au plus haut degré le pouvoir d'un grand et noble pays, vous appelez petit fait celui d'avoir été chercher un homme et de lui avoir dit : « Nous avons besoin d'une déff mission ; » et de lui avoir ensuite conféré un titre, une place en échange de l'argent qu'il avait dépensé ? Vous appelez petits faits de basses négociations, de coupables entremises, des intrigues de je ne sais quelle nature, quand tout cela se passe à vos portes, dans votre cabinet, à vos oreilles, sous vos yeux... Oh! j'avais bien raison de dire que nous ne nous comprenions plus sur les questions morales... Permettez-moi d'adresser un dernier mot à la majorité. Il faut convenir que vous la mettez à de cruelles épreuves. Il y a, en vérité, dans votre confiance en elle, quelque chose de bien insolent ! »

A cette insolence, la majorité répondit par un vote de confiance. H. Guizot n'avait pas trop présumé d'elle. Elle consentait à se perdre avec lui. « Le cabinet, dit le Natio-

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ff nal, peut battre dee mains ; nous briserons les nôtres pour tf nous joindre à lui ; s'il a des chants, nous avons des hymu nés ; si son âme déborde, la nôtre est inondée ! » Oui, les radicaux pouvaient se réjouir. En eiccusant des actes aussi coupables, la chambre élective enlevait aux réformistes cobstitutionnels leur dernière espérance, et ne leur laissait plus d* autre alternative que de laisser faire la corruption, eu de saisir, pour la combattre, les armes révolutionnaires.

La discussion de l'adresse commença par des escarmou^ ches. L'opposition attaquait; le ministre, dépourvu de troupes légères, et réservant ses forces pour de plus sérieux engagements, ne se défendait pas. Aussi, les discours vifs et même outrageants de MM. Desmousseaux de Givré, Darblay, Ducos, ne purent amener las ministres à la tribune. Cependant, M. Jules de Lasteyrie ayant dénoncé b triste situation des finances, M. Dumon crut devoir lui répondre. Alors la grande bataille commença. H. Tbiers se chargea de la réplique.

L'orateur exposa d'abord l-état du budget. Chaque année les reeettes augmentaient, et Ton avait fondé sur cet accrois* çement annuel des espérances de richesse, ou, du moins, de sécurité. Mais, d'autre part, le$ dépenses devenaient chaque jour plus considérables, et ducun budget n'att^gnait l'équilibre. Un milliard six cents millions' voilà la comme des dépenses : la somme des recettes étant toujours inférieure, il fallait chaque année eouvrir les déficits avee les réserves de l'amortissement. Ainsi, la plus flagrante des irrégularités était Tunique expédient employé pour dissimuler au pays une situation de jour en jour plus grave. Et m n'était pas b»ut : au budget ordinaire et au budget

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extraordÎBaire il conveDaii d'ajouter la dette flettaste, qui déjà s'élevait au chiffre énorme de 780 millions. Situation déraisonnable! disait M. Thiers ! Amortir pendant la paix afin de pouvoir emprunter pendant la guerre ; voilà ee qu'avaient pratiqué, ce qu'avaient enseigné tous les habiles politiques. Au lieu de cela, que faisait-on? Non-seulement on n'amortissait, on n'éteignait aucune dette ; mais, tous les ans, on réglait le budget en déficit, tous les ans on ac* croissait la dette flottante, et déjà l'on parlait d'emprunter, sinon tous les ans, du moins à des intervalles assez rapprochés, pour acquitter les créances à date fixe. C'était aller au rebours de tous les principes. Oii pouvaient mener des finances administrées de telle sorte ? A une catastrophe. Un bruit de guerre, la menace d'une révolution, une nouvelle disette de subsistances, moins que cela peut-être, et tous les créanciers de l'Etat allaient se présenter à la fois ; et l'État obéré ne pourrait satisf;^ire à leurs justes exigences. C'était la banqueroute en perspective. M. Thiers ne prononçait pas encore ce mot terrible ; mais il établissait clairement, et la suite a trop bien prouvé h vérité de ses ealculs, qu'il était impossible au trésor public de résister à un ébranlement, et il conjurait les ministres d'avoir quelque prévoyance, de ne pas léguer > un avenir prochain peut-être d'inextricables embarras.

M. Duchâtel répondit qu'il était plein de confiance ; qua le gouvernement avait C^it de grandes choses, et qu'il n'avait pas, toutefois, dépassé les limites de son crédit, puisque les fonds libres arrivaient de toutes parts dans se^i caisses. Il ajouta que, malgré les sinistres prophéties renour velées chaque année par une opposition chagrine, l'état de la place éjlait excellent, les affaires actives» les d^apit^Qi

abondants, et tous les placements avantageux. Cet optimisme était-il sincère? M. Ducbâtel croyait-il assez fermement à rinaltérable constance de la paix intérieure et de la paix extérieure, pour n*avoir pas d'inquiétude sur les chances | de Tavenir? Il est plus vraisemblable qu'il défendait une j mauvaise cause avec des arguments dont il connaissait la I faiblesse. M. Thiers n'eut qu'à dire un mot pour Taccabler. I Les placements se faisaient avec tant d'avantage, que toutes les valeurs étaient dépréciées ; portées à 900 fr., les actions des chemins de fer étaient descendues à SOO ; les affaires avaient une telle activité, qu'on n'en cotait plus de nouvelles et que les anciennes étaient délaissées : voilà pour le crédit privé. Quant au crédit public, il est vrai qu'il ne paraissait pas encore ébranlé; on pouvait négocier de nouveaux emprunts et trouver des préteurs ; mais n'allait-on pas bientôt atteindre la mesure des charges que le trésor pouvait supporter? En créant chaque jour des nécessités non-' velles, n'allait-on pas arriver, en pleine paix, à cette limite extrême au delà de laquelle on ne rencontre plus que des impossibilités? Cela était évident. "

M. Thiers n'avait pas exagéré la triste vérité. Il n'avait pas tout dit. M. Garnier-Pagës le fit voir, en rappelant que l'État avait emprunté 200 millions aux caisses d'épargne, SOO millions immédiatement exigibles, et qui seraient certainement exigés dans un temps de crise. Ainsi le chiffre de la dette flottante s'élevait réellement à 9S0 millions.

C'était un effroyable bilan. La chambre consacra trois jours à l'examiner, et, pendant ces trois jours, M. Dumon, M. Duchâtel, qui seuls parmi les ministres savaient parler la langue des finances, eurent à supporter les vives agressions, les acerbes démentis de vingt orateurs qui se succédèrent à

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