CHAPITRE XIV
gens sans vergogne, pour qui n'existaient ni les règles du devoir, ni les scrupules de l'honneur. On en vint ensuite aux affaires étrangères.
Ce débat fut ouvert par M. de Lamartine. Il parla de ritalie, et, négligeant les détails, esquissant à grands traits, d'après les correspondances diplomatiques, d'après les discours prononcés à l'autre chambre, l'histoire des négociations que M. Guizot avait conduites à Rome, à Florence, à Turin, à Naples, et surtout à Vienne , il n'eut pas de peine à faire voir qu'en tous lieux, en tout temps, depuis l'avènement de Pie IX jusqu'au soulèvement de la Sicile, le cabinet des Tuileries avait servi les intérêts de l'Autriche, et trahi ceux de l'Italie, ceux de la France. M. Guizot n'avail-il pas entendu les malédictions de ces peuples généreux, abandonnés sans défense h la merci de leur farouche ennemi? Il les avait entendues. Ignorait-il nos ardentes sympathies pour la cause de l'indépendance italienne? Il ne les ignorait pas. M. de Lamartine allait jusqu'à supposer que H. Guizot avait encore des principes, et qu'il condamnait lui-même ses propres actes : mais il le montrait enchaîné par les mariages espagnols aux pieds de TAutriche, gémissant de cette servitude, et la subissant néanmoins sans faire aucune résistance. Ainsi, pour marier un de ses lils, Louis-Philippe avait rompu l'engagement de mutuelle défense qu'avaient contracté, le lendemain de la révolution de juillet, la France et l'Angleterre, les deux grands États constitutionnels; il avait ensuite, pour former de nouvelles alliances, permis à l'Autriche de confisquer la ville et le territoire de Cracovie, ce dernier coin de terre oii les débris d'un grand peuple eussent encore une patrie; enfin, il laissait la même
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puissance arriver au centre de l'Italie, et occuper les rou* tes qui canduisent à Rome, à Florence, à Turin. Ce qui voulait dire, en d'autres termes, que le gouvernement du roi avait sacrifié les intérêts séculaires de la France, ses intérêts permanents et même son honneur, au plus misérable intérêt, à une dot, à une affaire d'argent. « Le jour, disait M. de Lamartine, le jour ou vous avez engagé votre politique en Espagne, tout a été à contre-sens dans vos actes. Oui^ de ce jour tout a été contre nature. De ce jour-là, il vous a fallu dire que le Sunderbund était national en Suisse, que la diète était une faction... De ce jour-là, il a fallu que la France, à l'inverse de sa nature, à l'inverse des siècles et de sa tradition, devint gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe à Cracovie, française nulle part, contre-révolutionnaire partout!... » Des acclamations accueillirent ces paroles. L'orateur écartait avec dédain le ministre, pour montrer à tous les yeux, derrière l'agent docile, la main qui le poussait.
Mais le ministre ne fut pas déconcerté. Il avait écrit son plan de défense et s'attendait à de véhémentes interpellations. L'Autriche Técoutait : il fit l'éloge de son gouvernement, qu'il appela modéré, et parla des traités de 1815, que la France avait, dit-il, acceptés, comme renfermant les conditions fondamentales de la sécurité , de la force, de l'existence des États. Thèse nouvelle, qu'il développa plusieurs fois, excitant à dessein les membres de la gauche à des mouvements d'impatience! Il serait descendu de la tribune confus, humilié, s'il n'avait pas blessé les sentiments de la gauche: son outrecuidance ne pouvait être satisfaite que par des marques certaines d'improbation. C'était d'ailleurs un artifice oratoire que de poser la ques-
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tioD en ces termes effrontés. En effet, il était facile de prouver ensuite qu'à Rome, à Florence, à Turin» à Milan, à Venise, on n'adressait pas les mêmes hommages à la modération de l'Autriche, on n'avait pas la même opinion des traités de 1815. Donc la France ne pouvait, sans man-* quer à ses principes, les principes de la grande politique inventée par M. Guizot, inaugurée par le cabinet du 29 octobre, aller offrir un concours amical aux réformateurs italiens. C'était la conclusion d'un impudent sophisme. M. Guizot la couronnait, suivant les règles, par cette phrase sonore : « Je dis que l'intérêt général de FEui'ope, et de la France comme de l'Europe, veut le respect des traités et le maintien de la paix, qui repose sur les traités. Cela n'enchaîne, en aucune façon, la liberté de notre patrie dans l'avenir ; cela n'enchaîne, en aucune façon, ses destinées; l'avenir amènera ce qu'il plaira à Dieu. » — h Cela ne veut rien dire, » lui criait de sa place M. Emile de Girardin. M. Guizot le savait de reste; mais tandis qu'on cherchait à comprendre l'énigme, on ne discutait pas le sophisme. Cela dit, M. Guizot déclamait à outrance contre les révolutionnaires, les radicaux, les républicains de France et d'Italie, tous les adversaires du statu quo territorial, tous ces partisans de factieuses réformes qui prétendaient entraîner leurs gouvernements au lieu de marcher à leur suite. C'était sa péroraison.
Une fois de plus, M. Guizot avait prouvé qu'il avait du talent et de l'audace. Mais pour gagner sa cause devant la majorité de la chambre, il l'avait perdue devant la majorité du pays. Recommander à la France l'infâme complice de Czéla, l'inique envahisseur de Cracovie, l'assassin de la jeunesse milanaise, comme un parfait modèle d'exquise
modération, c'était la révolter ; lui demander une pleine adhésion aux traités de 1815, et l'engager à reconnaître que ces traités avaient été faits pour elle et dans son intérêt le mieux entendu, c*était l'outrager par un monstrueux blasphème. Et, cela rejeté, que restait-il du discours solennel de M. Guizot? Des phrases bien faites, mais vides. Tout ce discours était réduit au néant par cette simple observation de H. Mauguin : « Pourquoi prononcer de si grands mots contre les révolutions? — Mais notre gouvernemeni, nos chambres, nos ministres, la couronne ellemême, est*ce que tout cela n'est pas révolutionnaire ? Estce que vous n'avez pas ici jugé un roi? Est-ce que vous n'avez pas prononcé la déchéance de ce roi? Est-ce que vous trouvez quelque chose de plus révolutionnaire que de prononcer la déchéance d'un roi, de déclarer la vacance d'un trône, de décerner une couronne? Vous êtes un gouvernement révolutionnaire. »
Oui, sans doute, et loin de répudier cette épithète comme une injure, la France l'acceptait comme le plus beau de ses titres. Révolutionnaire avant, pendant, et depuis la date glorieuse de 1789; révolutionnaire dans les livres de ses philosophes et de ses jurisconsultes, révolutionnaire dans ses institutions politiques et civiles, dans ses mœurs, dans ses tendances, dans tous les élans de sa grande âme vers les régions mystérieuses de l'avenir, elle était la révolution elle-même, et ne consentait pas à porter un autre nom.
Pendant qu'à la tribune française M. Guizot osait vanter la modération de l'Autriche, et condamner les nobles desseins d'un peuple qui avait osé secouer ses chaînes et fait pour les briser d'énergiques efforts, des événements nou-
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veaux s'accomplissaient en Italie. A Milan, une émotion eivique excite la fureur des autorités autrichiennes et donne prétexte à d'horribles massacres. A Pavie, une lutte sanglante s'engage entre les troupes étrangères et les étudiants de l'université : dix étudiants restent sur la place. Le gêné* rai en chef de l'armée d'occupation, Radetzky, fait publier en allemand, en hongrois, en italien, en polonais, une proclamation qui se termine par cette abominable phrase : « Mort aux ennemis qui, de leurs mains traîtresses, attentent au bonheur et à la paix des puissances! » La Sicile tout entière est insurgée, et à Palerme, l'insurrection, mattresse de la ville, soutient contre les troupes du roi de Naples un bombardement de quarante-huit heures. Les tempêtes éclatent partout à la fois, et, fidèles aux traditions de leurs races, Ferdinand d'Autriche et Ferdinand de Naples commettent partout d'atroces violences. .
M. Thiers, répondant à M. Guizot, commença fort heureusement son discours en parlant de ces violences. Oui, tout gouvernement établi a le droit de se maintenir; mais, pour exercer ce droit, il ne faut pas qu'il outrage sans pudeur les règles éternelles de l'humanité, de la justice. Parce que des cris s'élèvent, lancer des soldats sur une foule inoffensive, tuer des vieillards de soixante-dix ans sur le pavé des rues, massacrer impitoyablement femmes et enfants, tout ce qui se présente à la pointe de la baïonnette ou du poignard, ce n'est pas user du droit de légitime défense, c'est se repaître d'odieuses vengeances; à ces actes, on ne reconnaît pas un roi, mais un bourreau. L'histoire doit sévèrement condamner ces actes ; elle ne doit pas être plus indulgente pour cet autre tyran, qui fait bombarder pendant quarantehuit heures la ville principale d'un de ses états, parce
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que cette ville réclame des franchises garanties par une constitution mille fois outragée. Les gouvernements, quels qu ils soient, qui violent les droits de l'humanité, ont des comptes à rendre à FEurope. Nous avons une tribune, dit M. Thiers; servons-nous-en pour ceux qui n'en ont pas. Servons-nous-en pour flétrir les meurtriers et pour plaindre leurs victimes.
Quels sont, en effet, ces gens que Ton égorge à Palerme, à Milan, à Pavie, que Ton menace à Florence, à Ravenne, à Ferrare, que Ton espère atteindre un jour à Rome et à Turin ? Ces gens, sur lesquels les gouvernements absolus voudraient épuiser tous les réservoirs de leur colère, ce sont de nobles émules de ces autres révolutionnaires qui ont pris la Bastille en 1789, et renversé, en 1830, un gou** vernement violateur des lois. M. Thiers le prouve bien : (( On dit que c'est nous qui remuons le monde depuis cinquante années..., depuis plus de trois cents années. Oui, nous sommes ces grands criminels qui ont proclamé, avec Descartes, la liberté de penser, qui ont proclamé, avec Bossuet, l'indépendance de l'Église; qui, avec Montesquieu et Voltaire, ont, comme on l'a dit, restitué ses droits au genre humain. Nous sommes ces grands criminels, j'en conviens avec orgueil pour mon pays. Mais, heureusement pour l'humanité, nous ne sommes pas les seuls criminels de ce genre. Quand l'Angleterre produisait Bacon, quand l'Allemagne produisait Leibnitz, elles prenaient aussi rang parmi ces grands criminels. Nous sommes, il est vrai, les plus grands!... » C'est donc à notre exemple que les Italiens demandent des réformes aux princes animés de l'esprit libéral, et qu'ils se soulèvent contre d'exécrables tyrans. Qu'avons-nous fait, cependant, pour leur témoi-
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gner notre sympathie? On dit que les traités de 1815 sont un obstacle invincible à tout ce que pourrait tenter notre bonne volonté. Ces traités, la France doit les observer, mais en les détestant. Et FAutriche les observe-t-elle ? Us disent que Tltalie, à Texception des terres lombardes, sera composée d'États souverains, «t Gela veut dire, ajoute M. Thiers, que le Piémont, Parme, Modëne, Florence, Rome, Naples sont indépendants, qu'ils peuvent se donner les constitutions qu'il leur plait, quand il leur plaît, dans la mesure qu'il leur plait de choisir, et que personne n'a le droit d'intervenir. » Pourquoi donc le gouvernement fran* çais a-t-il permis aux Autrichiens d'entrer à Parme, à Modëne? Pourquoi souffre-t*il que, de près ou de loin, ils menacent Rome, Turin et Florence ? C'est, dit-on, un de leurs dangers [que d'avoir pour voisins des peuples libres, on en convient ; mais puisque la France supporte bien le voisinage du pouvoir absolu, il faut que les gouvernements absolus supportent le voisinage de la liberté.
Discutant ensuite, l'une après l'autre, toutes les raisons alléguées par M. Guizot pour justifier sa coupable condescendance à l'égard de l'Autriche, M. Thiers les réduisait au néant, et concluait en ces termes : « Maintenant, la politique que vous abandonnez, je voudrais que l'opposition fût assez puissante pour la recueillir... et si ma voix pouvait être écoutée par les Italiens, je leur dirais : Soyez unis ! peuples, princes, soyez unis!... Que toutes les populations qui s'étendent de Turin à Florence, à Naples, a Palerme, forment un seul^ tout, et qu'elles se présentent à l'ennemi commun, ayant à leur tête Pie IX avec les clés de saint Pierre à la main, et Charles-Albert avec la vieille épée des ducs de Savoie. Dans cette attitude vous serez respectés.
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Mais sMl en pouvait être autrement ; si Ton voulait attenter à vos droits et à votre indépendance, croyez-le bien, le cœur de la France n*est pas glacé. Oui, la France est vieiQe de gloire, mais elle est jeune de cœur, et si elle reconnaissait clairement quelque part la liberté et Findépendance de TEurope menacées, vous ne la trouveriez pas dégénérée, car elle n'est dégénérée que dans Fopinion de ceux qui la croient faite à leur imagel... Et ce jour-là, vous seriez sauvés ! »
Énergique dans les termes, le discours de H. Thiers était, au fond, assez modéré. Il accusait le gouvernement dindifférence k Tégard de Tltalie ; mais il ne lui demandait pas de recommencer l'entreprise d*Ancône et d'opposer le drapeau de la protection à celui de l'oppression. M. Thiers avait été ministre : il n'avait peut-être pas désespéré de l'être encore, et, craignant de trop s'engager, il ne manifestait que des sentiments. M. Guizot s'empressa de souscrire aux sentiments de M. Thiers ; il blâma comme lui les princes qui ne se montraient pas assez avares du sang de leurs peuples ; il déclara comme lui que la présence des Autrichiens à Parme, à Modène, était un fait irrégulier : cependant, puisqu'on ne l'avait pas mis en demeure de changer de conduite, il ne s'expliqua pas à cet égard.
Hais comment poyvait-il accorder des sentiments révolutionnaires et des actes rétrogrades? C'est ce que lui demanda M. Barrot. Orateur éloquent, pathétique, M. Barrot n'a pas ordinairement, dans ses discours, assez de précision : il porte de rudes coups à ses adversaires, mais il ne sait pas les serrer de près, leur fermer la retraite et les contraindre à demander merci. Sa rhétorique est excellente, sa logique défectueuse. Il ne connaît pas l'usage de cet instrument perfide que les anciens lutteurs lançaient