CHAPITRE XIV
avec tant d'adresse, et dont les mailles étroites, emprisonnaot rennemi, le livraient sans défense au tranchant du glaive. Si, dans cette rencontre, H. Barrot avait poussé M. Guizot, avec plus de vigueur, il l'accablait. Répondant à M. de Lamartine, M. Guizot avait fait parade d'un cynique mépris pour les sentiments, les instincts, les préjugés de la France révolutionnaire. Dans sa réponse à M. Tbiers, il s'était trop abandonné au charme dangereux de l'ironie, et l'orateur avait compromis le ministre. M. Barrot devait, en signalant la différence des discours tenus en ce jour et la veille, infliger à M. Guizot la honte d'une condamnation prononcée par lui-même. II essaya de le faire; mais au moment où il fallait écraser l'ennemi, il le laissa prendre la fuite. Cependant, M. Barrot ne descendit pas de la tribune sans déclarer, aux applaudissements de la gauche, que si l'Autriche osait renouveler l'attentat de Ferrare, il y aurait « nécessité, obligation, devoir d'honneur pour la France de s'yopposer, au besoin même par les armes. » Et M, Guizot fut bien empêché de le contredire.
Ce fut la conclusion de ce débat. Il n'en devait pas sortir un acte ; cependant et les orateurs de la majorité et les ministres furent obligés de reconnaître, au moins par une adhésion tacite, que la France ne pouvait, sans manquer à ses devoirs, laisser pénétrer TAutriche dans les États souverains de l'Italie. M. Guizot avait eu, dans sa lutte avec M. Thiers, un succès oratoire, mais au prix d'un désaveu. Tout le monde avait fini par adresser des encouragements aux révolutionnaires italiens, et des malédictions à leurs farouches oppresseurs. C'était un échec pour le gouvernement personnel, ébhec d'autant plus grave, que ses ministres, affichant d'abord la plus hautaine assurance, ne s'étaient
plus défendus, après deux jours de combat, qu*en laissant croire qu'ils étaient prêts à faire ce qu'on les accusait de n'avoir pas fait.
Autre échec sur l'affaire suisse. C'était une affaire terminée ; on ne pouvait plus craindre ni d'irriter les passions, ni de conseiller une conduite que soi-même on n'aurait peut-être pas tenue ; les paroles n'engageaient plus à rien. Aussi, M. Thiers se montra-t-il, sur l'affaire Suisse, net et ferme dans ses conclusions.
Depuis soixante ans, deux partis se disputaient la Suisse, comme la France, le parti de la révolution et le parti de la contre-révolution. Celui-ci, qui d'abord était le plus nombreux, avait vu chaque jour décroître son influence ; mais bien éloigné de se soumettre, comme il le devait, à la force des choses, il s'était révolté contre elle, et avait d'abord formé des brigues, puis suscité la guerre civile pour ressaisir l'autorité perdue. Or, s'il avait obtenu quelques succès dans ses coupables entreprises, ils ne lui avaient guère profité. L'autre parti, favorisé parles dieux, n'aurait eu rien à faire pour établir sa prépondérance, s'il avait toujours été patient ; mais il s'était laissé quelquefois emporter par les provocations contre-révolutionnaires, et avait combattu. En définitive, soit par les armes, soit par les voies pacifiques, ce parti avait conquis l'autorité. Le dernier combat n'avait pas été long : le parti de la révolution n'avait eu qu'à montrer les forces redoutables dont il pouvait disposer, pour mettre en fuite l'ennemi. C'était un résultat dont la France devait se réjouir. Désormais la paix de la Suisse était assurée : en outre, elle l'était au profit des révolutionnaires, c'est-à-dire au profit du parti français et au préjudice des rétrogrades, parti d'ultramontains et d'Autrichiens*
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M. Thiers, ayant retracé toutes les phases de cette lutte, se demaudait ensuite comment M. Guizot avait pu, dans ces dernières circonstances, adopter la cause des cantons rebelles. Rien ne l'obligeait d'intervenir dans les affaires intérieures de la Suisse. Bien mieux, il s'en était mêlé sans en avoir le droit.
La Suisse se gouverne comme elle l'entend ; c'est un État libre, qui ne doit ses institutions qu'à lui-même et qui peut les changer quand il lui plaît, puisqu'il les a faites. M. Guizot violait donc le droit des gens, lorsqu'il rédigeait ces arrogantes dépêches, auxquelles la diète répondait dans les termes les plus convenables^ en déclarant qu'elle était prête à faire tous les sacrifices pour défendre son indépendance. Mais ce n'est pas tout ; M. Guizot ne s'était pas arrêté à cette folie^Les deux partis en venant aux mains, M. Guizot était allé coaliser les grandes puissances contre le parti le plus fort, le parti qui défendait la meilleure cause^ la cause des principes, des intérêts français. Politique absurde! disait M. Thiers.
Et il ajoutait : « Mais on insiste, en disant que les hommes qui viennent de triompher en Suisse sont radicaux, car on croit avoir tout dit en les accusant de radicalisme. Je ne suis pas radical, messieurs ; les radicaux le savent bien, et il suffit de lire leurs journaux pour s'en convaincre. Mais entendez bien mon sentiment; je suis du parti de la révolution, tant en France qu'en Europe; je souhaite que le gouvernement de la révolution reste dans les mains des hommes modérés; mais quand ce gouvernement passera dans les mains d'hommes qui seront moins modérés que moi et mes amis, dans les mains des hommes ardents, fussent les radicaux, je n'abandonnerai pas ma cause pour
cela, je serai toujours du parti de la révolution. » M. Thiers dit ces mots avec une grande énergie. Le bras étendu, la tête levée vers la tribune des journalistes, il semblait adresser la parole à M. Harrast, qui n'avait pas goûté son discours sur les affaires d'Italie, et qui avait exprimé cette opinion avec quelque aigreur. L'opposition tout entière applaudit :H. Marrast lui-même, et la plupart des journalistes assis près de lui, joignirent leurs applaudissements à ceux de l'assemblée.
Ce que cela voulait dire, c'est que H. Thiei*s conviait en France, eii Europe, toutes les factions dissidentes du parti révolutionnaire à déposer leurs mutuelles rancunes, à désavouer leurs prétentions exclusives, pour résister avec ensemble aux entreprises de l'autre parti. En Suisse, en Italie et même en France, l'influence n'appartenait plus à *ce parti moyen que la révolution de 1830 avait vu naître à l'ombre des fictions constitutionnelles, et la plupart des adhérents de ce parti étaient allés s'enrôler sous les enseignes contre-révolutionnaires. En déclarant qu'il refusait de les suivre, en offrant son concours aux plus ardents amis de la révolution, M. Thiers signalait toute la gravité de la situation. Quand les partis intermédiaires dominent les autres, on a la paix : cet élément naturel, nécessaire, des sociétés libres, c'est-à-dire des sociétés civilisées, l'opposition est contenue dans la limite des droits qui sont réservés à toute minorité : dès que les partis intermédiaires s'effacent, disparaissent, les partis extrêmes se heurtent l'un contre l'autre, et la guerre commence.
M. Thiers avait si bien apprécié le véritable état des choses, qu'on vit M. Guizot s'abandonner, pour lui répondre, à toutes les fureurs du zèle contre-révolutionnaire. L'avant-