CHAPITRE Xlli
voyait offrir sa soumission. Elle fut immédiatement acceptée.
Le lendemain 23, Abd-el-Kader se rendait au marabout de Sidi-Brahim, où il était attendu par le colonel Montauban. Les généraux Lamoricière et Cavaignac ne tardèrent pas à les joindre, et, une heure après, Abd-el-Kader était dans le village de Nemours, l’ancien Djemma-Ghazaouat, en présence du gouverneur-général de l’Algérie, le duc d’Aumale.
Ayant déposé ses sandales sur le seuil , Abd-el-Kader fut introduit devant le prince , et lui dit : « J’aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd’hui ; j’ai attendu l’heure marquée par Dieu. Le général m’a donné une parole à laquelle je me suis fié. Je ne crains pas qu’elle soit violée par le fils d’un grand roi comme le roi des Français. » Il offrit ensuite au duc d’Aumale un cheval de soumission.
Cette parole, que le général Lamoricière avait donnée, et qui fut confirmée par le duc d’Aumale, était un engagement téméraire. Avant de se soumettre, Abd-el-Kader avait demandé qu’on le conduisît à Alexandrie ou à Saint-Jeand’Acre. L’occasion qui se^présentait pouvait échapper; le général Lamoricière n’était pas certain que tous les défilés des montagnes fussent gardés par nos troupes; il craignait et avait lieu de craindre que l’émir, voyant sa condition rejetée, ne prît sa course à travers le désert, pour en revenir un jour recommencer la guerre sainte à la tète d’une autre armée; il promit ce qu’on demandait, s’estimant heureux peut-être de faire à si bon compte une prise de cette importance. Mais le gouvernement ne devait pas ratifier cette promesse. Embarqué, dans la soirée du 24, sur le • Solon avec ses femmes, ses enfants et ses serviteurs, Abd-
el-Kader était rendu, le 25 au matin, dans la* rade de Mersel-Kebir. Il fut de là dirigé sur Toulon, pour être interné dans une ville du territoire français.
• En recevant cette grande nouvelle, le ministère s’empressa de la répandre. Des crieurs publics l’annoncèrent dans les rues de la capitale, avant même qu’elle fût parvenue aux journaux ordinairement les mieux informés. On se réjouit d’apprendre que nos possessions d’Afrique étaient désormais délivrées de leur plus redoutable ennemi ; mais aucune voix ne fut entendue adressant au gouvernement les actions de grâces dont il se montrait avide.
On ne s’inquiétait que des prochains débats de la chambre élective.
La commission chargée de rédiger l’adresse fut composée de MM. Bussières, Muret de Bord, Plougoulm, .Vitet, Couture, Saglio, d’Angeville, d’Haussonville, d’Haubersaert. M. Guizot n’eût pas fait lui-même d’autres choix. Il éiaix donc satisfait : la majorité lui restait fidèle. Il n’avait plus qu’à SC préparer à soutenir les vains assauts de la minorité. On accusait le ministère d’avoir compromis au dehors le nom de la France en de honteuses intrigues; M. d’Haussonville était là pour répondre que notre diplomatie avait fait des prouesses. On l’accusait d’avoir, au dedans, avili les fonctions publiques en pratiquant ou en patronnant la corruption; M. d’Haubersaert devait aisément confondre cette calomnie. M. Guizot s’entretenait dans cet espoir, quand un nouveau procès fut l’occasion d’un nouveau scandale.
Un sieur Petit, ancien directeur des postes, sollicitait, en . 4844, la recette particulière de Corbeil. Le secrétaire intime de M. Guizot, M. Génie, lui fit savoir que le titulaire do
CHAFITRB XIII •
cette recette allait obtenir de ravancement ; mai» que, pour obtenir sa place, il fallait mettre à la disposition du gouvernement une démission de conseiller à la cour des comptes, Au début de cette négociation, le gouvernement n’avait besoin, disait M, Génie, que d’une charge de référendaire de seconde classe; il s’agit plus tard d’une charge de référen*»daire de première classe; enfin, M. Petit apprit avec douleur qu’il n’aurait la recette de Corbeil qu’en livrant une charge de conseiller-maître. Décidé, toutefois, à faire les plus grands sacrifices, M. Petit rechercha ce qu’on lui demandait et se présenta quelque temps après à M. Génie
avec une démission de conseiller-maître : il l’avait obtenue
en signant un engagement de six mille francs de rente, ré-
versible sur la tête de la femme du conseiller démissionnaire. En conséquence, il avait été nommé receveur à Corbeil, le 24 décembre 4844. Voilà ce que M. Petit racontait lui-méme, ne dissimulant aucune circonstance, n’épargnant aucune preuve ; et, pour expier sa faute, il se démettait d’une fonction acquise par de tels moyens,
Ainsi, d’une part, il était avéré que les charges de la cour des comptes étaient l’objet d’un ignoble trafic. D’autre part, on apprenait que le gouverneraeni vendait des recettes particulières pour récompenser, avec le prix de cette vente, des services occultes, des dévoûments d’un ordre subalterne.
Cette révélation produisit un grand effet. Quand M. Guizot avait connu l’existence du mémoire accusateur, il avait envoyé M. Achille Fould près de l’honorable avocat que le sieur Petit avait chargé de ses intérêts. Mais cette démarche n’avait pas eu de résultat. On demandait la suppression du mémoire ; M. Petit, croyant que son honneur l’obligeait à
tout dire, n’avait pas voulu consentir à cette suppression.
Occupé de tant d’autres affaires, M. Guizot fut accablé par ce coup. Avait-il ignoré jusqu’alors ces honteuses transactions? On devait en douter, puisqu’elles avaient eu lieu dans son cabinet. M. Duchâtel, que n’épargnaient pas les amis de M. Guizot, ne fut peut-être pas très-sensible aux chagrins de son collègue. M. Hébert feignit de n’avoir pas même ouï parler de cette affaire. Quant à M. de Salvandy, ce personnage à la fois grave et facétieux, il venait de descendre un instant des hauteurs sublimes où les génies méconnus aiment à chercher une retraite, et, pour servir à sa manière la cause commune, il avait suspendu le cours de M. Michelet. Puis il était rentré dans le repos. Le plus grand désordre régnait dans son empire ; le conseil royal était insurgé contre son outrecuidance ; les professeurs des collèges adressaient aux chambres des pétitions où ils dénonçaient vertement sa tyrannique impéritie : mais il s’en inquiétait peu. L’Académie française venait de le satisfaire, en plaçant M. Vatout sur le fauteuil de Massillon.
La discussion de l’adresse s’ouvrit le iO janvier à la chambre des pairs. A la chambre des députés, la commission n’avait pas encore, à cette date, terminé la rédaction de son projet.