CHAPITRE XIV
M. Thiers, ayant retracé toutes les phases de cette lutte, se demandait ensuite comment M. Guizot avait pu, dans ces dernières circonstances, adopter la cause des cantons rebelles. Rien ne l’obligeait d’intervenir dans les affaires intérieures de la Suisse. Bien mieux, il s’en était mêlé sans en avoir le droit.
La Suisse se gouverne comme elle l’entend ; c’est un Etat ^ libre, qui ne doit ses institutions qu’à lui-même et qui peut les changer quand il lui plaît, puisqu’il les a faites. M. Guizot violait donc le droit des gens, lorsqu’il rédigeait ces arrogantes dépêches, auxquelles la diète répondait dans les termes les plus convenables, en déclarant quelle était prête à faire tous les sacrifices pour défendre son indépendance. Mais ce n’est pas tout; M. Guizot ne s’était pas arrêté à cette folie. Les deux partis en venant aux mains, M. Guizot était allé coaliser les grandes puissances contre le parti le plus fort, le parti qui défendait la meilleure cause, la cause des principes, des intérêts français. Politique absurde! disait M. Thiers.
Et il ajoutait : « Mais on insiste, en disant que les hommes qui viennent de triompher en Suisse sont radicaux, car on croit avoir tout dit en les accusant de radicalisme. Je ne suis pas radical, messieurs ; les radicaux le savent bien, et il suffit de lire leurs journaux pour s’en convaincre. Mais entendez bien mon sentiment; je suis du parti de la révolution, tant en France qu’en Europe; je souhaite que le gouvernement de la révolution reste dans les mains des hommes modérés; mais quand ce gouvernement passera dans les mains d’hommes qui seront moins modérés que moi et mes amis, dans les mains des hommes ardents, fussent les radicaux, je n’abandonnerai pas ma cause pour
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cela, je serai toujours du parti de la révolution. » M. Thiers dit ces mots avec une grande énergie. Le bras tendu, la tête levée vers la tribune des journalistes, il semblait adresser la paroler à M. Marrast , qui n*avait pas goûté son discours sur les affaires dltalie, et qui avait exprimé cette opinion avec quelque aigreur. L^opposition tout entière applaudit : M. Marrast lui-même, et la plupart des journalistes assis près de lui , joignirent leurs applaudissements à ceux de rassemblée.
Ce que cela voulait dire, c*est que M. Thiers conviait en France, en Europe , toutes les factions dissidentes du parti révolutionnaire à déposer leurs mutuelles rancunes, a désavouer leurs prétentions exclusives, pour résister avec ensemble aux entreprises de l’autre parti. En Suisse, en Italie et même en France, l’influence n’appartenait plus à ce parti mitoyen que la révolution de 1830 avait vu naître à l’ombre des fictions constitutionnelles , et la plupart des adhérents de ce parti étaient allés s’enrôler sous les enseignes contre-révolutionnaires. En déclarant qu’il refusait de les suivre, en offrant son concours aux plus ardents amis de la révolution, M. Thiers signalait toute la gravité de la situation. Quand les partis intermédiaires dominent les autres, on a la paix : cet élément naturel, nécessaire, des so- . cîétés libres, c’est-à-dire des sociétés civilisées, l’opposition est contenue dans la limite des droits qui sont réservés à toute minorité : dès que les partis intermédiaires s’effacent, disparaissent, les partis extrêmes se heurtent l’un contre l’autre, et la guerre commence.
M. Thiers avait si bien apprécié le véritable éhit des cho-
ses, qu’on vit M. Guizot s’abandonner, pour lui répondre, à toutes les fureurs du zèle contre-révolutionnaire L’avanI- *