‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 155 sur 198 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

veille, dans sa réplique sur les affaires d’Italie, il s’était efforcé de paraître libéral, quand M. Thiers avait fait, de son côté, des concessions trop grandes aux intérêts conservateurs; mais dès que M. Thiers, renonçant à se ménager les bonnes grâces de M. de Metternich, ouvrait ses bras au parti de la révolution , M. Guizot , rentrant dans son rôle , rivalisait avec M. de Montalembert en imprécations contre les radicaux, les ennemis des jésuites, contre l’esprit révolutionnaire, l’esprit démagogique, etc., etc. Et, cependant, M. Guizot affirmait, avec une imperturbable assurance, qu’on évoquait un fantôme en parlant de la contrerévolution , qu’il n’avait pas cessé d’étre modéré , que jamais il ne cesserait de l’étrc, et que son parti, le parti modéré, toujours maître de la situation, n’avait pas à prendre grand souci de ses tumultueux , mais impuissants adversaires.

Ce débat se termina , comme le précédent, par un désaveu. Ou les puissances s’étaient inutilement coalisées à la prière de M. Guizot; ou elles devaient intervenir par les armes dans les affaires de la Suisse, pour défendre à la majorité radicale d’opprimer , puisqu’elles s’exprimaient en ces termes , la minorité rétrograde, et de changer les bases du pacte fédéral. Eh bien ! pressé par M. Barrot, sommé de déclarer s’il se réservait d’intervenir en Suisse, harcelé plus vivement encore par M. Thiers, qui lui donnait à choisir entre une conduite ridicule ou une intervention, M. Guizot jura qu’il n’avait pris avec personne l’engagement de pousser plus loin les menaces adressées à la diète.

On était au 4 février, et la discussion de l’adresse continuait toujours, sans qu’on pôt encore en prévoir la fin. L’cj)position était soutenue, dans cette lutte passionnée, par l’ai-

tentioii constante du public. Il y avait bien longtemps que Paris ne s’était autant occupé des affaires politiques. Chaque soir, les journaux qui, les premiers, publiaient les comptesrendus de la chambre étaient avidement recherchés ; dans les cercles, dans les cafés, on lisait à haute voix les discours de M. Thiers, de M. Barrot, et plus ils contenaient de dures paroles contre les ministres et d’allusions contre le gouverment personnel, plus ils étaient applaudis. La majorité de la population parisienne était manifestement en désaccord avec la majorité de la chambre. Le parti ministériel ne voulait pas le reconnaître, mais, par sa conduite, il montrait bien qu’il avait de vagues alarmes. A la chambre même, il obsédait M. Guizot de conseils secrets , d’avertissements épistolaires , et celui-ci , alors même qu’il était bien certain d’avoir toujours derrière lui le plus gros bataillon , n’osait pas prendre de résolutions énergiques, et se contentait d’être audacieux en paroles. M. de Tocqueville disait, il y a peu de jours, qu’il avait senti le vent des révolutions. Tout le monde le sentait comme lui. Mais le gouvernement, aveuglé sur la force et la fidélité de l’armée , avait le ferme espoir de maintenir l’ordre sur la place publique , malgré l’émotion des esprits ; et l’opposition parlementaire, qui voulait demeurer constitutionnelle, se persuadait qu’elle pourrait toujours contenir et dominer l’effervescence de la multitude. Elle s’était d’ailleurs associée , dans ces derniers temps, aux hommes du dehors qui passaient pour avoir le plus d’autorité sur la classe laborieuse ; et ceux-ci de bonne foi, sans aucune arrière-pensée, déclaraient qu’ils n’avaient pas actuellement d’autre dessein que de seconder l’opposition dans son entreprise, et d’arracher au gouvernement les réformes qu’il refusait. Mais ils devaient bientôt apprendre,

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les uns et les autres, que la logique du peuple ne peut être satisfaite que par des conclusions rigoureuses, et qu’elle n’admet ni ces compositions, ni ces atermoiements suspensifs* qui sont recommandés par les philosophes et par les politiques. Mécontent de son sort, jaloux de le rendre meilleur, et persuadé que les réformes réclamées pouvaient être efficaces, il voyait, dans les résistances du gouvernement et dans la complicité des majorités parlementaires, un obstacle devant lequel échouait constamment la bonne volonté de l’opposition constitutionnelle. D’autre part, ce gouvernement était chaque jour convaincu de connivence avec les puissances absolutistes, de perfidie à l’égard des peuples qui combattaient pour conquérir ou leur indépendance ou leur liberté , et vainement l’opposition condamnait , flétrissait cette conduite; ses impuissantes protestations expiraient sur le marbre de la tribune; une majorité recrutée par la corruption approuvait tout , justifiait tout, même le crime. Donc, il fallait renverser ce gouvernement, et se presser de le faire , si l’on ne voulait pas voir les choses aller de mal en pis. C’est ainsi que raisonnait le peuple, dégageant aussitôt des prémisses toutes les conséquences qu’elles pouvaient contenir.

La discussion qui s’éleva sur les passions ennemies et les entraînements aveugles ne fut pas de nature à modifier l’excessive rigueur de ce raisonnement. M. Duvergier de Hauranne, paraissant le premier à la tribune, débuta par une sorte d’appel au peuple : ce fut son exorde. « Après les votes qui ont terminé la dernière session , l’opposition , ditil, eût été bien imprévoyante, bien aveugle, si elle s’était encore flattée de gagner ici sa cause. Heureusement , comme M. Guizot l’a dit si souvent, en delà, au-dessus de

la chambre, U y a le pays, près duquel la minorité est toujours en droit de se pourvoir. C’est ce que nous avons fait, et c’est ce que nous continuons à faire. Que cela soit donc bien compris , bien entendu ; nous ne . venons pas ici plaider devant la majorité contre le ministère; nous venons plaider devant le pays contre le ministère et la majorité. » Le pays écoutait, et bientôt il allait se prononcer.

La plaidoirie de M. Duvergier fut à la fois élégante, spirituelle et passionnée. H avait été prendre place dans les banquets ; il ne s’en défendait pas. Ces réunions étaient légales. M. le ministre de l’intérieur avait exprimé, depuis quelques jours, une autre opinion à cet égard ; mais on lui ferait voir qu’il prétendait substituer l’arbitraire à la loi. « Je tiens, quant à moi, disait M. Duvergier, je tiens les réunions politiques pour légales, pour libres, et, je le déclare hautement, je suis tout prêt à m’associer à ceux qui, par un acte éclatant de résistance légale, voudront éprouver jusqu’à quel point, cinquante-huit ans après notre première révolution, les droits des citoyens peuvent être confisqués par un arrêté de police. » Toutes ces réunions n’avaient pas eu le même caractère, M. Duvergier en convenait, et il reconnaissait qu’on avait tenu, dans quelques-unes, des discours trop véhéments. Mais on pouvait les poùrsuivre, et on ne les avait pas poursuivis. L’opposition constitutionnelle n’avait pas, d’ailleurs, pris part à ces banquets, où ses oreilles délicates eussent été blessées par de trop dures paroles. Quel était donc son forfait? Elle avait agité le pays. Mais , l’an dernier, lorsqu’on parlait de réformes, M. le ministre de l’intérieur ne s’était-il pas fait une arme du silence et de l’indifférence du pays ? Eh bien I l’opposi-

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