CHAPITRE XV
tience du public accusait Topposition de faiblesse : on disait que les menaces du gouvernement l’avaient ébranlée et qu’elle n’était plus occupée qu’à dissimuler sa retraite. Ces bruits prirent bientôt assez de consistance , pour que l’opposition sévît obligée de rompre un trop long silence. Elle annonça, le 19, même sans avoir trouvé de local, que le banquet aurait lieu le mardi 22, et le lendemain elle fit publier dans les journaux une note pleine de dignité , où elle déclarait que déjà quatre-vingt députés de la gauche avaient pris l’engagement d’assister à cette réunion. Voici les termes de cette note :
« Les députés de Topposition se sont réunis de nouveau, ce matin, afin de délibérer sur la part qu’ils doivent prendre à la manifestation qui se prépare pour le maintien du droit de réunion, contesté et violé par le ministère.
« Après avoir entendu le rapport de sa commission, l’assemblée a reconnu, à l’unanimité, qu’il était plus que jamais nécessaire de protester, par un grand acte de résistance légale, contre une mesure contraire aux principes de la constitution comme au texte de la loi. En conséquence, il a été résolu que, mardi prochain, on se rendrait en corps au lieu de la réunion.
H Une telle résolution est le plus bel hommage que les députés puissent rendre h l’intelligence, au patriotisme, aux sentiments généreux de la population parisienne. Les députés de l’opposition ne sauraient admettre, avec les ennemis de la liberté, qu’un peuple dont on méconnaît les droits, soit condamné à choisir entre l’obéissance servile ou la violence. Ils en sont donc certains par avance, la population tout entière comprendra qu’une manifestation pour le droit contre l’arbitraire manquerait son but si elle ne restait pas paisible et régulière. Paris a fait souvent des efforts héroïques, de grandes révolutions. 11 est appelé aujourd’hui h donner un autre exemple aux peuples, à leur montrer que, dans les pays libres, l’attitude calme et ferme des citoyens respectant la loi, défendant le droit, est la plus irrésistible, comme la plus majestueuse des forces nationales. Deux grands résultats seront ainsi obtenus : la consécration d'un droit inhérent à toute constitution libre,
et U preuve éclatante du progrès de nos mœurs politiques. Les députés de Topposition comptent donc sur la sympathie et sur l'appui de tous les bons citoyens, comme ceux-ci peuvent compter sur leur dévoûment infatigable et sur la fermeté de leurs résolutions. »
Enfin un lieu convenable pour le banquet fut découvert par M. Taschereau , ancien député dTndre-el-Loire, dans une rue presque déserte des Champs - Élysées , la rue du Chemin-de- Versailles, C*était un vaste terrain clos de murs qui réunissait toutes les conditions prescrites pour une manifestation légale. Il fut loué dans la journée du 20, et le 2i , au soir, la tente qui devait abriter les convives était construite.
Cependant, quelques membres du parti conservateur, non plus timides, mais plus prévoyants que leurs collègues, commencèrent à s’interposer, demandant à régler les conditions de ce duel entre le gouvernement et l’opposition. M. de Morny, M. Vitet vinrent trouver M. Barrot, disant que si l’opposition ne pouvait reculer, le gouvernement ne pouvait céder, mais qu’il fallait, de part et d’autre, éviter une collision et abandonner le réglement de cette grosse affaire aux seuls arbitres compétents, les juges correctionnels. L’opposition prétendait que les citoyens avaient toujours eu le droit de se réunir pour prononcer ou entendre des discours politiques ; le ministère produisait des textes qui lui semblaient avoir supprimé ce droit, s’il avait jamais existé. C’était une question à débattre devant les interprètes de la loi. Mais comment leur soumettre cette question? M. de Morny promettait, au nom du gouvernement, que l’opposition pourrait librement se rendre au lieu du banquet, qu’elle ne rencontrerait sur son passage aucun empêchement, que les portes de l’enclos seraient libres et que
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tous les confiés pourraient aller prendre place autour des tables dressées, sans avoir rien à débattre avec la police. Ainsi l’opposition pourrait faire ce qu’elle appelait son devoir. Mais aussitôt après le gouvernement viendrait faire le sien, soit en sommant les convives de se disperser, soit en faisant dresser procès-verbal de la contravention commise, pour assigner ensuite le président du banquet M. Boissel , et avec lui M. Barrot et les plus connus de ses amis, devant les juges correctionnels. Ainsi tout pouvait se terminer sans conflit, sans tumulte, et la susceptibilité des deux partis était également ménagée. Telles étaient les conditions proposées. On ne les rejeta pas. L’opposition s’apercevait enfin que , pour avoir préféré le banquet aux démissions , elle' s’était lancée dans les aventures. On lui montrait une issue, quand elle se croyait dans une impasse : elle s’empressa de témoigner qu’elle acceptait toutes les transactions qui déga-*geaient sa responsabilité, sans engager son honneur.
Cette négociation eut donc un plein succès. On ne devait pas en révéler le secret; mais dans l’état où étaient les esprits, quand on ne rencontrait que des visages troublés, quand l’inquiétude du lendemain agitait la ville entière et rendait chacun attentif aux moindres bruits , quand tant de personnes avaient acquis , par leur zèle , par leur dévoûment , le droit de savoir de quelle manière on traitait en leur nom, il était' impossible de dissimuler longtemps les
termes de l’arrangement qui venait d’étre conclu. L’opposition dynastique craignait que les radicaux ne fussent pas satisfaits. Un contrat passé , dans un tel moment, avec des fondés de pouvoir de M. Duchâtel, cela n’allait-il pas être considéré comme une trahison, ou, du moins, comme une lâcheté? L’opposition dynastique se trompait : ses alliés de
HISTOIRB OB HUIT AMS.
la gauche» jaloux d’étre aussi modérés qu’elle» acceptèrent la transaction. Par ce moyen on pouvait éviter une sanglante mélée, et la question de la réforme» loin d’être écartée» restait à Tordre du jour, même après les différents votes qui semblaient avoir consolidé le système. En outre, les vœux du comité central et des députés radicaux n’allaient pas au-delà d’une solennelle protestation contre le mauvais vouloir de la majorité parlementaire, et» puisqu’il demeurait convenu que la manifestation ne serait pas empêchée» cela leur paraissait suffisant. Us savaient que la garde nationale » les écoles » une masse considérable d’ouvriers devaient faire partie du cortège. Une démonstration pareille était un assez beau résultat pour les contenter. Dans les gouvernements représentatifs » l’opinion » quand elle se manifeste librement, est une irrésistible puissance..
Il y avait sans doute, dans les rangs inférieurs du parti radical, des hommes énergiques et passionnés » qui n’approuvaient guère un arrangement pacifique; mais ou ne les avaient pas consultés, et le cercle de leur infiuence n’était pas alors très-étehdu.
Cependmt un parti beaucoup plus puissant» le part* de de la cour, ne souscrivait pas davantage aux conditions qu’avaient stipulées les envoyés de M. Duchàtel. Le roi était très-mécontent et se plaignait hautement de ne rencontrer autour de lui que des gens sans courage. On ne le servait pas » disait-il , on le trahissait. Les membres de la chambre qui , durant le cours des négociations, avaient été porter des conseils aux Tuileries ou en demander, en revenaient déclarant que lien n’était arrangé. Le public ne tarda pas à l’apprendre.