‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 17 sur 198 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

l-il pas émouvoir par les clameure de la presse. 11 esl vrai qu’il n’avait plus besoin d’intimider le cabinet des Tuileries.

M. Guizot trouva donc à son retour les esprits non moins irrités qu’à son départ; on blâmait en outre ce meme voyage de Windsor, dont il s’enorgueillissait, et qui. semblait plutôt un acte de condescendance que de .sérieuse politique. On eût aimé plus de dignité à la suite d’un dissentiment, moins de promptitude à remercier quand on avait le droit de faire des reproches.

Parmi les conservateurs eux-mémes, l)eaucoup se plaignaient des embarras créés au gouvernement par les malheureuses affaires du droit de visite et des Marquises, On se lassait de M. Guizot, et môme ceux qui l’admiraient le plus accusaient son impopularité. Puis venaient les compétiteurs, qui trouvaient qu’il tenait bien longtemps la phace convoitée par leur ambition. Enfin Louis-Philippe luiiiiéme s’impatientait de voir constamment ajourner la ques tion de la dotation : M. Guizot lui semblait, à tout prendi*e, avoir plus souci de son portefeuille que des intérêts de la couronne. Il répugnait, en effet, au ministre de se compromettre dans une affaire pécuniaire déjà jugée plusieurs fois par la chambre, et dont les avantages ne pouvaient compenser les dangers. Mais le roi y revenait toujours avec une maladroite persévérance, malgré les résistances de ses plus fidèles serviteurs, qui s’étonnaient de voir un prince réputé habile rechercher une lutte sans dignité, où les échecs le frappaient directement dans son orgueil et dans ses affections. Aucune considération cependant ne pouvait vaincre ses obstinations à ce sujet : il est vrai qu’il y voyait aussi une question de principes, en quoi il avait raison;

et l’on ne peut assez admirer raveugleiiient des conservateurs qui marchandaient un droit inhérent à la monarchie.

L’article inséré dans le Moniteur du 30 juin n’avait pas eu l’efFct qu’en attendait le roi. Et cependant quelque temps après, le ministre de l’intérieur recevait l’ordre de sonder .de nouveau l’esprit des départements. De nombreuses lettres confidentielles furent expédiées à ce sujet par M. DuchAtel. Mais tous les efforts étaient inutiles, tant que le premier ministre se maintiendrait dans une réserve sans courage. Aussi M. Guizot était-il vivement attaqué par les familiers du château, auxquels venaient en aide les rivaux (jui aspiraient à sa succession. L’approche de la session semblait favorable aux intrigues. Les mécontentements excités par la maladroite affaire de Pritchard et par le traité du Maroc étaient autant de reproches adressés au ministre dirigeant. On SC plaignait de son impopularité, qui rejaillissait sur le commerce, et il se formait autour du monarque un parti de dévoués qui voulaient appeler au ministère des complaisances plus souples et des cœurs plus zélés. Le plus actif était M. de Mon talivet, grand partisan de la dotation, en sa qualité d’intendant des dépenses royales, et peu satisfait de l’influence de M. Guizot, en sa qualité de favori. Un rival était tout trouvé dans M. Mole, tombé victime de la dotation et prêt à demander une revanche. Quelques hommes du centre gauche, MM. Vivien, Dufaure, Passy, pouvaient le seconder, et l’on espérait, par cette transaction, obtenir de M. Thiers, sinon une alliance effective, au moins un silence protecteur. On faisait aussi grand fonds ’ sur la coopération de M. Bugeaud, devenu, par ordonnance royale, duc d’Isly, et apportant au ministère la gloire de lauriers fraîchement cueillis.

M. Guizot était au courant de ces menées, et tout en affectant une orgueilleuse indifférence, les combattait par de prudents amis, de complaisants journalistes et de sérieuses manoeuvres dans les coulisses du château. M. Duchâtel le secondait parce qu’il devait tomber ou rester avec lui, et les députés conservateurs présents à Paris s’agitaient en tous sens pour savoir à quel ambitieux ils allaient apporter leurs votes. Mais l’approche de la session, qui était le signal de toutes les rivalités, était en môme temps la sauvegarde de M. Guizot. Son incontestable talent de tribune assurait un défenseur habile à la politique royale, et Louis- Philippe n’était pas homme à sacrifier des avan- Uiges certains à quelques répugnances personnelles.

L’ouverture des chambres d’ailleurs allait être une épreuve nouvelle. Si M. Guizot triomphait à la tribune et au scrutin , le moment n’était pas venu de repousser ses services ; s’il succombait sous le poids de sou impopularité, la couronne aurait bon air à le sacrifier.

L’opposition, et surtout l’opposition radicale, ne prenait guère intérêt à des luttes qui ne pouvaient que changer les instruments d’un système funeste sans rien altérer du système. Il y avait cependant un avantage dans ces dissensions : elles allaient amener comme renfort contre le ministère les rivaux déçus, les ambitieux de second ordre. et tous ceux qui espéraient gagner quoique chose à un ciiangeinent. C’est ce que ne tardèrent pas à démontrer les premières séances parlementaires.

La session fut ouverte le 20 décembre ; la discussion de l’adresse commença, à la chambre des pairs, le 13 janvier, et les rivalités personnelles se révélèrent aussitôt par une attaque habilement combinée* M. Molé était le chef reconnu

IllSTOmK lÆ HUIT ANS.

'îï

(le cette nouvelle coalition; à lui appartenait le droit de porter les premiers coups. Prise «l’armes d’autant plus significative, que, depuis quatre ans, M. Mole avait gardé un silence absolu. Aussi, les premières explications durentelles porter sur ce changement d’attitude. Conservateur, dit-il, de cœur et de conviction, il n’avait pas cru devoir, par ses paroles, porter la désunion dans les rangs de la majorité. J1 s’était lu jusqu’à ce jour par respect pour son parti, par respect pour lui-m«"me. En ce moment toutefois, des insinuations injurieuses, des reproches d’intrigue, de coalition , marques évidentes de craintes trop bien fondées, d’une désorganisation trop évidente, appelaient une éclatante protestation.

En caractérisant la politique de M. Guizot, son adversaire rencontra une expression heureuse et qui demeura consacrée, tant elle était vraie : « Vous faites, lui dit-il, une politique partout et toujours à outrance, même dans les faiblesses. » Il y avait, continua M. Molé, dans tous les actes du ministre des affaires étrangères, une exagération qui l’entraînait jusqu’aux dernières conséciuences, au risque de provoquer contre des principes ainsi forcés une inévitable réaction. M. Guizot voulait la paix; mais il montrait tant d’ardeur, tant d’entraînement à la maintenir, il se montrait prêt à tant de sacrifices pour la conserver, que l’étranger pouvait tout obtenir de lui en le menaçant de la guerre. Il voulait l’alliance anglaise, mais il en exagérait les conséquences; il en parlait de façon à la compromettre, à susciter contre elle la susceptibilité nationale, à donner aux Français, contre celte alliance si désirable, des préventions qui pourraient devenir un sérieux embarras pour l’avenir.

Page 1