CHAPITRE XVII
Faite du roi. — La famille royale sar la place de la Concorde. •— Saint-Cloud, Trianon, Dreux. — Le domaine de M. de Perthuis. — Tentative d'évasion à Trou ville : divers contre- temps. — Le viceconsul anglais vient mettre le paquebot VExpress h la disposition du roi. — Évasion. — Conduite du gouvernement provisoire. — Louis- Philippe à Claremont. — Sa mort. — Le système des dix-huit années.
Ayant traversé le jardin des Tuileries, le roi , la reine, quelques membres de leur famille et quelques personnes de leur suite arrivèrent à la grille qui s’ouvre sur la place de la Concorde. Les voitures qui devaient les recevoir n'étaient pas au pied de l’obélisque^ lieu désigné pour le départ, et la place était occupée tout entière par une foule d’hommes armés, que venait d’exaspérer l'agression subite et meurtrière de quelques gardes municipaux. La famille royale ne s’engagea pas sans terreur au milieu de cette foule. Cependant, au spectacle d’une aussi grande infortune, le sentiment de la commisération saisit tous les cœurs : on ne vit plus le roi, mais le fugitif; et quand il se livrait sans dé-
fense à tous les outrages, pas une main ne fut tendue pour le menacer, pas une voix ne s’éleva pour le maudire. Un régiment de cuirassiers, qui stationnait sur la place de la Concorde, fit un mouvement pour aller à la rencontre de la famille royale et lui frayer un passage. — c( Messieurs, disait un officier, épargnez le roi ! » — <c Nous ne sommes pas des assassins, » répondit une voix au milieu de la foule; « qu’il parte! » — « Oui! oui! qu’il parte! qu’il parte ! » crièrent en même temps mille voix. Quand on fut près de l’obélisque, on attendit les voitures. Elles avaient été saisies par le peuple sur la place du Carrousel et livrées aùx flammes. La situation du roi devenait affreuse; il était à la merci d’une vengeance ou d’une aveugle fureur, quand on vit arriver par le quai deux petites voitures à un cheval et un cabriolet que conduisait une nombreuse escorte. Quinze personnes s’entassèrent dans ces voilures, et l’on partit à la hâte, sous la protection d’un régiment de cava« lerie commandé par le général Régnault de Saint-Jeand’Angely. .
On se rendait à Saint-Cloud. Mais le roi n’avait pas l’intention d’y faire un long séjour : persuadé qu’à la nouvelle de son abdication la paix serait faite , il comptait se retirer dans le château d’Eu et finir ses jours dans cet asile , observant de loin la suite des affaires, donnant des conseils, et participant encore de quelque manière au gouvernement du pays. Mais il n’était pas facile de gagner le château d’Eu. Les troupes étaient retenues à Paris : il eût été certes bien imprudent de s’aventurer sur les grandes routes, et de traverser sans aucune défense des villages, des villes dont les dispositions n’étaient pas connues. D’un autre côté, le séjour de Saint-Cloud n’offrait pas beaucoup de sûreté. Le
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général Dumas amena deux voitures publiques, qui transportèrent les fugitifs jusqu’à Trianon.
A Trianon, les périls étaient moindres. Cependant il n’était pas prudent de s’y arrêter ; la présence de la famille royale en ces lieux ne pouvait être longtemps ignorée, etj comme la ville de Versailles était dégarnie de troupes, on restait à la merci d’une agression. Il fallait donc fuir encore et à la hâte. Le roi seul paraissait menacé. Quelle crainte pouvaient avoir les autres membres de la famille royale ? Dans Paris même, sous la protection de la régente , car on la croyait aux Tuileries recevant déjà les hommages empressés des anciens et des nouveaux courtisans, ils n’auraient eu, pensait-on, rien à redouter. Mais, dans l’intérêt du roi, on ne devait pas voyager sur les routes en si nombreuse compagnie. H fut décidé que le général Dumas se rendrait à Versailles , qu’il louerait deux spacieuses berlines, et que ces deux berlines se sépareraient aux portes de Trianon, pour se rejoindre au château d’Eu. Alors une difficulté grave se présenta. Le roi s’était enfui des Tuileries, laissant sur un des meubles de son cabinet la somme de 330,000 francs en billets de banque, et il était sans argent; la bourse de la reine ne contenait que quelques pièces d’or ; les autres membres de la famille n’étaient pas mieux pourvus. Etrange fortune! Roi le matin, au milieu d’une cour fastueuse, disposant à son gré d’un immense revenu, Louis-Philippe allait chercher le soir un lointain asile pour lui, pour les siens, et la faible somme qu’il fallait dépenser pour ce voyage, il ne l’avait pas! Le général Dumas alla chez un ami qui demeurait à Versailles, lui fit un emprunt de 1,200 francs, et conduisit à Trianon les deux berlines impatiemment attendues.
Le prince Auguste de Saxe-Cobourg, sa femme la princesse Clémentine , leurs trois enfants et la princesse Marguerite, fille du duc de Nemours, montèrent dans une des voitures, avec M“® Angelet, dame de la reine, et le docteur Pigache : Louis-Philippe, Marie-Amélie, sous le nom de M. et M"“® Lebrun, le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours et le reste de la famille prirent place dans Tautre berline et dans Tune des voitures publiques louées à Saint- Cloud. Ce dernier convoi fut dirigé vers le château de Dreux, asile funéraire de la maison d’Orléans. La reine voulait aller pleurer et prier quelques instants sur la tombe de l’aîné de ses fils.
Louis-Philippe passa la nuit au château de Dreux. Le lendemain, 25 février, en se levant, il apprit que la révolution ne s’était pas arrêtée devant le berceau d’un enfant, que le dernier débris du contrat de 1830 avait été mis en pièces et que la république était proclamée. Il n’y avait donc plus, en France, un seul toit qui pût être une sûre retraite pour ce roi chassé du trône, pour cette famille, associée tout entière à sa disgrâce, après avoir partagé sa longue prospérité. La moins sûre peut-être était le château d’Eu. Le roi résolut de gagner quelque point de la côte et d’y chercher une voile qui pût le conduire en Angleterre. Le duc de Montpensier , la duchesse de Nemours et ses deux fils partirent dans la direction de Granville. Le roi, la reine et M. de Rumigny prirent la route de Verneuil, passèrent par Anet, La Roche-Saint- André, et s’arrêtèrent au déclin du jour aux portes d’un petit château, situé près d’Evreux, où ils allèrent demander l’hospitalité. C’était la propriété d’un agent du roi pour la forêt de Breteuil ; mais il était absent avec toute sa famille : un fermier ouvrit les