CHAPITRE XVII
portes à ces hôtes inconnus. Le maître du logis étant arrivé sur ces entrefaites, Louis-Philippe lui demanda les moyens de fuir sans traverser Evreux, car il avait été salué dans les rues d'Anet par quelques cris de Vive le roil et la nouvelle de son passage dans cette petite ville devait être déjà répandue dans Evreux, cité de méchant renom, signalée comme un des foyers du radicalisme.
Mais il n’était pas possible d’éviter Evreux. On pouvait, du moins, rendre la traversée de cette ville moins périlleuse, en franchissant le relais de poste sans s’y arrêter. Le roi monta dans un cabriolet avec son valet de chambre, et le fermier qui les avait accueillis se chargea de le rendre, par des voies détournées, au-delà d’Evreux, sur la route d’Honfleur, et de là sur la côte d’Honfleur, dans un domaine appartenant à M. de Perthuis, ancien officier d’ordonnance du roi, gendre du général Dumas. La berline, attelée de deux chevaux de labour, partit ensuite sous la conduite d’un valet de ferme : elle portait la reine, et les autres membres de la famille royale.
Le temps était humide et froid; un vent âpre, chargé d’une épaisse brume, soufflait du nord-ouest avec une grande violence. Accablé par tant de peines morales, Louis- Philippe fut encore éprouvé par la douleur physique. Vingtquatre lieues séparaient Evreux d’Honfleur, et il fallait faire cette course d’un seul trait, sans changer de chevaux, pour éviter des haltes périlleuses et tromper une surveillance que l’on croyait éveillée sur tous les points du territoire. Le roi, épuisé de fatigue, ne put prendre un instant de repos avant d’avoir atteint le domaine de M. de Perthuis. 11 y arrivait le 26, vers huit heures du matin. La berline, qu’il avait rencontrée près de Pont-Audemer , avait, quel-
ques instants auparavant, déposé la reine sous le même toit.
C'était une modeste demeure, composée de deux chambres et d’un grenier, à peine habitable et nullement protégée, puisqu’elle n’avait d’autre clôture qu’une haie. Le premier soin des fugitifs, dès qu’ils furent en ce lieu, fut de chercher un moyen d’évasion. A qui se confier? A qui demander le passage? Le général Dumas et M. de Perthuis avaient fait au Havre de vaines confidences. La mer était si mauvaise, que les patrons de tous les navires hésitaient à lever l’ancre. On n’avait pas été plus heureux dans une démarche faite près du capitaine du vapeur anglais V Express, qui partait pour Southarapton. On l’avait prié de manœuvrer de manière à rencontrer dans les eaux de Trouville un bateau pécheur qui devait déposer à son bord un illustre exilé ; il avait déclaré qu’il ne pouvait, sous sa responsabilité personnelle, dévier ainsi de la route que ses instructions lui commandaient de suivre. Que de temps perdu dans ces infructueuses négociations ! El cependant il fallait se hiller : l’arrivée subite de ces hôtes nombreux dans la maison, hier déserte, de M. de Perthuis, était l’indice suffisant de quelque mystère; d’un instant à l’autre, la retraite du roi pouvait être connue! Dans cette situation presque désespérée, M. de Perthuis eut recours à son jardinier, homme intelligent et dévoué, qu’il chargea do chercher, de trouver au plus vite un moyen d’évasion.
Celui-ci comjitait parmi ses amis un matelot du port d’iionlleur, autrefois patron du canot delà Belle-Poule, qui, pour ses bous services près du prince do Joinville, avait obtenu les insignes de la Légion-d’Honneur. 11 courut lui demander conseil. Le matelot signala toutes les difficultés