‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 32 sur 198 · CHAPITRE lit · texte numérisé non relu

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pails; les soussignés, éprouvant le besoin de s’y associer, ont ouvert la souscription suivante. »

Cent soixante-cinq députés répondirent immédiatement à cet appel. Leurs noms représentaient toutes les opinions, depuis les conservateurs, Rémilly, Castellane et Fould ; les légitimistes, Larcy, Benoist et Panat, jusqu’aux extrêmes radicaux Garnier-Pagès et Ledru-Rollin.

Cette imposante manifestation devint pour M. Guizot un sujet d’alarmes; il craignit de se voir compromettre devant les puissances étrangères , et fit tous ses efforts pour arrêter un élan d’un dangereux exemple. Ne pouvant réussir par la persuasion, il eut recours à un de ces arguments qui ne dévoilaient que trop bien sa résolution d’abandonner la malheureuse Pologne. « Autant de signatures, di- <i sait-il, données ici , autant de têtes de moins en Pologne. » Ainsi, plus la synapathio excitée en France serait profonde et générale, plus on montrerait de mépris pour cette France en torturant les braves dont elle saluait l’héroïsme. Un ministre disait à la nation qu’elle mettait en péril ceux qu’elle aimait , que sa sympathie était fatale , fatale à ce point qu’une signature se paierait par une tête coupée !

Heureusement pour la France, les paroles de M. Guizot restèrent sans échos, et ne firent impression que sur les hommes accoutumés à n’avoir ni volonté ni sentiments, è prendre un mot d’ordre pour, savoir ce qu’ils devaient approuver ou blâmer, haïr ou aimer. Gens sans entrailles, dévoués à tous les cabinets, et prêts à les renier tous aux jours des défaites.

Malgré les alarmes ministérielles, l’enthousiasme se propageait. L’Ecole normale, l’Ecole polytechnique, l’Ecole

centrale, l’Ecole des jeunes Grecs vinrent successivement apporter leur tribut à la souscription. Le comité central des électeurs de la Seine fit un appel qui fut promptement entendu. De toutes parts les vœux les plus ardents s’élançaient vers les pays du Nord, témoins de luttes héroïques, et la voix de la France entière retentissait comme un puissant encouragement. Malheureusement, toutes ces joies, toutes ces espérances reposaient sur des illusions. Cet immense mouvement élevé par le National aux proportions d’un soulèvement général, n’était que l’infructueuse tentative de quelques âmes généreuses mais imprudentes. Le réveil do la Pologne ne fut que le réveil de son bourreau. Au lieu du jour de la délivrance, on vit se lever les jours sombres de cruelles persécutions et d’abominables forfaits.

Nous avons maintenant à dévoiler les pages les plus hideuses des sanglantes annales de la Pologne, la conspiration officielle des agents de l’Autriche contre les biens et la vio des seigneurs polonais, la mise à prix des victimes, les primes données au meurtre, au rapt, à l’incendie, les massacres commandés par les autorités, les brigandages récompensés par des faveurs impériales, la violation des personnes et des propriétés comptée comme service public, des honneurs rendus à un chef d’égorgeurs échappé des bagnes, et recevant les sourires des généraux et des archiducs. Jamais, aux plus mauvais jours des révolutions, ne se virent tant et de si déplorables excès. Et encore , dans les révolutions, l’attentat ne se commet que par l’absence de l’autorité ; ici l’attentat est médité, dirigé , récompensé par l’autorité elle-même.

Pour bien comprendre les événements de cette époque, quelques explications sont nécessaires.

CHAVirilE 111.

Le partage de la Pologne entre trois puissances spoliatrices avait été suivi de modifications profondes dans la condition des classes agricoles, et ces modifications étaient diverses selon la puissance à laquelle le sort avait attaché les paysans et les terres. Dans la portion échue à la Russie, la condition du paysan s’était améliorée. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne se dissimulait pas que c’était chez les nobles polonais qu’il avait à rencontrer le plus de résistances. Les nobles avaient toujours été à la tête de toutes les luttes pour l’indépendance, de toutes les conspirations, de tous les mécontentements. Il lui importait donc de leur enlever l’appui des classés rurales; et, par politique plutôt que par générosité, il avait accordé aux paysans plus de droits qu’ils n’en avaient jamais eus sous la domination nationale. Ils étaient fermiers libres, cultivateurs jouissant du fruit de leurs travaux , et plus tard l’introduction des dispositions principales du code Napoléon avait été le complément des innovations impériales.

Dans la Pologne prussienne, les améliorations ne furent pas si promptes; mais elles furent plus radicales. Pendant longtemps, les terres furent cultivées au profit du seigneur. Mais, en 1817, voulant s’attacher les paysans par des liens qui ne pourraient être rompus, et afhnblir en même temps l’influence des seigneurs , le gouvernement de Berlin fit une loi qu’aucun gouvernement révolutionnaire n’aurait peut-être osé imaginer; il fit une véritable loi agraire. Le tiers des biens jusque-là cultivés par les paysans au profit des nobles, fut confisqué et distribué aux cultivateurs en toute propriété. On alla plus loin : jusque-là, il n’était pas permis aux nobles de vendre leurs propriétés territoriales; cette intcrdictioJi fut abolie, et 1«

gouvernement s’empressa de fournir aux paysans les moyens de conclure avec leurs anciens maîtres un arrangement à l’amiable pour acheter à prix débattu la propriété des deux autres tiers restants ; et afin de faciliter la conclusion et l’exécution de cet arrangement, on leur accoi*dait pour payer un délai de vingt-cinq ans.

C’était un fait immense : un déplacement partiel de la propriété dans tout un pays, effectué par le gouvernement lui-méme au profit des classes rurales, une foule de cultivateurs appelés à la liberté, au droit de propriété et à tous les avantages qui en résultent, c’était plus qu’il n’en fallait pour assurer à la Prusse la sympathie de tous ces hommes régénérés. Les nobles eux-mêmes, après les premiers moments de surprise, s’accoutumèrent assez promptement à cette révolution nouvelle. Car, si d’un côté on les avait dépouillés d’un tiers de leurs biens, de l’autre la faculté de les vendre ajoutait une valeur considérable aux deux tiers restants, en appelant les capitaux disponibles des autres classes d’habitants. En somme, si h^ avantages matériels peuvent compenser la perte de la nationalité, la Pologne prussieime avait considérablement gagné en bien-être et en richesses.

11 en était tout autrement dans la Pologne autrichienne, et surtout dans cetUi portion qu’on appelle la Gallicie. L’infioeuce du gouvernement ne s’y était fait sentir que pour aggraver la condition et des nobles et des paysans. À l’ancien état de tutelle exercée par le seigneur» de clientelle acceptée par le cultivateur, on substitua un état mixte qui devint une source de colères et de haines réciproques.

Le paysan ne cultivait plus au profit des seigneurs» il est vrai. Les seigneurs mêmes étaient tenus de lui livrer une

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CüAPlTUE !1L

« ertaine portion de terre dont les fruits lui appartenaient. Mais le paysan était obligé à une rétribution payable eu corvées; mais le paysan ne devenait jamais propriétaire, ne pouvait acquérir de nouvelles terres; et s'il abandonnait celle qu'il exploitait, elle était dévolue à un autre paysan, qui devait l’accepter avec toutes les charges qu’elle entraînait, la corvée, les redevances, la juridiction seigneuriale. De sorte qu’en réalité, si le paysan n’était pas attaché à la glèbe, la glèbe était attachée au paysan.

D’un autre côté, les nobles seuls ayant le privilège de }K)sséder les biens-fonds, n’avaient pas le droit de les vendre, et voyaient dépérir la valeur de leurs propriétés immobiles et soustraites à la concurrence. Ils présentèrent successivement de nombreuses pétitions au conseil aulique, afin d’étre délivrés de ce privilège onéreux. Après plusieurs années de vaines sollicitations, le conseil aulique consentit enfin à suspendre le privilège, mais à titre d’essai seulement.

L’expérience se fit durant quelques années, au grand avantage de tout le pays. Mais le gouvernement autrichien ne tarda pas à s’apercevoir qu’il commençait à se former dans la société une nouvelle classe, celle des propriétaires non nobles, et que cette classe acquérait une indépendance de position importune au gouvernement. En effet, le petit luxipriétaire , une fois l’impôt payé , n’ayant ni titres ni faveurs à demander , commençait à nourrir des idées peu

favorables au despotisme autrichien. Le gouvernement prit l’alarme; et, par un édit impérial de 1819, le privilège suspendu fut rétabli. Une seule exception fut faite en faveur des bourgeois de Léopol, dont la majorité est d’origine autrichienne allemande.

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Cependant la corvée devenait aussi un sujet de contestations entre les nobles et Tes paysans. Voici en quoi elle consistait : la terre appartenant aux nobles, les paysans ne pouvaient la cultiver qu’à titre de fermiers; mais au lieu de payer leur fermage en argent, ils s’acquittaient en journées de travail sur les terres appartenant directement au château. Ce mode vicieux de fermage était un désavantage pour les uns et les autres.

Les seigneurs réclamèrent vivement et à plusieurs reprises, et le conseil dut céder à leurs sollicitations. Il permit l’échange de la prestation en nature contre des bons payables en argent; mais les convenlions à ce sujet furent entourées de tant de formalités coûteuses, que seigneurs et paysans préférèrent conserver provisoirement l’ancien régime.

Cependant les Etats de Gallicie présentèrent de nouvelles réclamations, et, comme la cour de Vienne les laissait sans réponse, les Etats eurent recours à la présentation d’un postulat (vœu officiellement formulé) dans lequel, s’appuyant sur l’abolition de la corvée dans l’archiduché d’Autriche, ils demandaient que la même mesure fût étendue à la Gallicie. A cela, le conseil aulique répondit que l’abolition de la corvée ferait naître entre les propriétaires et les paysans de nouveaux rapports qui auraient besoin d’être régularisés par des opérations cadastrales, et que le gouvernement manquait des fonds nécessaires pour cet objet. Indignée de ce subterfuge, la noblesse déclara, dans la réunion des Etats dë 1845, qu’elle supporterait les frais nécessaires pour cette régularisation.

Cette proposition était restée sans réponse. Il n’entrait pas en efict dans les vues du gouvernement d’apaiser les

CIIAPlTftE ni.

difficultés nées et à naître entre les nobles et les paysans. Sa politique constante avait été au contraire d’entretenir et (i’envenimer les Inaines; elle n’y réussit que trop bien à l’aide d’une organisation administrative combinée avec la plus infernale habileté.

Depuis le temps de Joseph II, c’étaient les seigneurs qui étaient chargés d’exercer vis-à-vis des classes rurales tout ec (ju’il y a d’onéreux, d!oppressif, de cruel dans le système autrichien. Ainsi, la noblesse était chargée du recrutement, de la levée des impôts, de radiiiinistration de la jiolice judiciaire, de l’administration de la justice en première instance et de l’application des peines corporelles; tout ce qui, dans tous les pays du monde, représente l’autorité dans ses rigueurs et son impopularité, était là, forcément, l’apanage de la noblesse. Le noble devenu percepteur, recruteur, officier de police, n’était [ilus, pour ses anciens clients, qu’un agent d’oppression, odieux délégué d’un gouvernement tyrannique, tandis que, de son côté, responsable de l’impôt pour lequel le gouverneinent prenait hypothèque sur ses biens, responsable du recrutement pour lequel il était obligé de remplacer les réfractaires, le noble se trouvait dans la cruelle alternative, ou d’user de sévérités obligées envers les paysans, ou de subir les vexations et les confiscations du gouvernement.

Pour ajouter aux mésintelligences, les autorités autrichiennes se réservaient le jugement de toutes les contestations entre les nobles percepteurs et les ]>aysans contribuables, Les impôts avaient été progressivement augmentés, et, comme il arrive d’ordinaire, les luéconlentements retombaient bien plus sur l’agent direct qui forçait au paiement, m,

(jue sur le gou\ ornement qui fixait la quotité. Les Autrichiens avaient soin d’entretenir les haines. En cas de réclamation pour surtaxe, le paysan était tenu de s’adresser aux autorités du cercle. S’il y avait lieu à dégrèvement, l’administrateur autrichien en donnait directement avis au paysan. Dans le cas contraire, le seigneur était forcé d’exiger le paiement, de sorte que l’administrateur autrichien n’apparaissait jamais qu’à titre de bienfaiteur, laissant au noble le caractère ostensible d’agresseur. Aussi l’opinion était-elle généralement répandue chez les paysans qu’au seigneur ils devaient tous leurs maux, au gouvernement tous leurs soulagements ; car toute augmentation de contribution leur était signifiée par l’un, tout dégrèvement par l’autre.

11 en résultait que les nombreux employés du gouvernement, tous autrichiens, avaient plus d’action sur les paysans que leure chefs nationaux. Depuis le staroste (capitaine du cercle) jusqu’au plus bas employé, chacun mettait en œuvre l’intrigue et la calomnie pour enflammer les haines et conduire les paysans au dernier paroxysme d’une aveugle fureur. On avait été jusqu’à leur faire pressentir le partage entre eux des terres seigneuriales, et l’exemple donné par la Prusse leur permettait d’espérer que ces promesses ne seraient pas vaines.

D est maintenant facile de voir quelles profondes différences s’étaient établies, après le partage, entre les trois régions de l’ancien royaume de Pologne. 11 est facile de comprendre combien ces modifications sociales rendaient difficile un mouvement d’ensemble en cas de résistance ou

d’insurrection. Dans les provinces soumises au régime

russe, le procès entre le maître et le paysan n’était pas

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