CHAPITRE
Bruits publics sur une insurrection en Pologne. — Enthousiasme général. — Habileté du National. — Souscription en faveur de la Pologne. — Manifestation des députés. — Alarnjes de M. Guizot. — Triste déception. — Massacres de la Gallicie, — La jacquerie impériale. Complots des autorités autrichiennes contre les nobles polonais.'— Faiblesse de Tinsurrection qui sert de prétexte aux massacres. — Jacques Széla, chef d’égorgeurs. — Il est publiquement récompensé par l'empereur. — Insurrection de Cracovie. — Terreur du général des Autrichiens, Collin. — Sa fuite. — Son retour. — Entrée des soldats des trois puissances h Cracovie.
L’opposition parlementaire luttait vainement contre les décisions d’un scrutin obstinément ministériel , les esprits fatigués n’avaient plus d’espoir qu’en une législature nouvelle, qui, déplaçant les influences, pouvait rendre aux idées de liberté quelques chances favorables ; lorsque tout à coup un événement extérieur vint réveiller les cœurs endormis, et confondre dans une sympathie commune la population tout entière, a La Pologne, la malheureuse et sanc< glante Pologne est debout. Elle fait face à ses oppres- « seurs. Un peuple renaît de ses cendres. » Voilà ce qui se dit dans les journaux; voilà ce que répètent toutes les bouches. Les détails manquent, il est vrai, les bruits sont con-
iradictoires , mais on annonce des succès , et la curiosité publique saisit avidement des nouvelles qu’on n’a pas vérifiées et qu’on est empressé de croire.
Mors se présenta un phénomène étrange , qui prouva quelle est la puissance d’un journal dirigé par une main habile , et quelle émotion peut produire le talent et la verve d’un écrivain parlant au nom d’une cause populaire.
C’était le National qui le premier avait annoncé la bonne nouvelle ; ce fut le National qui devint comme le journal officiel de finsurrection. Des cris d’allégresse, des appels enthousiastes remplirent ses colonnes ; la plume étincelante de M. Armand Marrast se reconnaissait à l’énergie des sentiments, à la fougue des proclamations , à l’éclat du langage. En même temps les faits matériels, habilement disposés, annonçaient lés progrès du parti national; des correspondances particulières insérées dans le journal, traçaient la marche de l’insurrection. Le mouvement paraissait immense : Cracovie était aux mains des insurgés ; le duché de Posen s’agitait sur tous les points ; les provinces appartenant à la Russie se disposaient à braver le czar. Telles étaient en substance les nouvelles que laissait entrevoir le National; que développait M. Marrast avec une verve merveilleuse et inépuisable ; soit qu’il fût lui-même dupe de son propre enthousiasme , soit qu’il voulût, par une agitation calculée, apporter aux insurgés l’appui moral de la population française. Quoiqu’il en soit, ses articles curent un succès immense et un prodigieux résultat. Tous les cœurs furent émus ; chacun croyait ce qu’il désirait, et les sympathies générales se manifestaient sous toutes les formes. Partout on s’interrogeait avec anxiété sur tous les détails d’un mouvement qui étonnait
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par son audace. Dans les régions officielles im'mc on se r montrait inquiet et surpris; dans la chambre, on ne s’en- I tretenait que des Polonais ; dans f enceinte, hors Tenceinte,
i on recherchait avidement les nouvelles , et les plus indif-
rents étaient touchés au récit de quelques faits racontés dans des lettres particulières venues du foyer même de l’insurrection.
Une souscription en faveur des Polonais fut ouverte dans les bureaux du National ; les autres journaux de Paris et des départements l’imitèrent, et quelques jours après les souscriptions se montaient à deux cent mille francs.
^ « Nous ne saurions, écrit le National, rendre un compte
fidèle do toutes les visites, de toutes les lettres, de tous les témoignages ardents, profonds, pathétiques reciieillis par i
nous aujourd’hui en faveur de l’insurrection polonaise. Il est donc bien vrai qu’il suffit d’une sainte cause et d’un intrépide I dévoûment pour que le sang généreux de la France batte dans ses veines et précipite toutes les pulsations de son cœur ! Disons-ledonc àces braves qui combattent là-bas, dix
, contre mille, disons -leur combien leur héroïsme pénètre la France d’admiration! Disons -leur' que des jéunes gens appartenant à toutes les classes, étudiants, commis, ouvrière, sont venus en foule nous exprimer lè désir, non- ' seulement de souscrire pour la Pologne , mais de partir pour aller à son secours! Disons-leur que si demain nous pouvions enrôler des volontaires, une armée française aurait bientôt rejoint les insurgés qui se sont soulevés au nom de la patrie.
« Que la France continue donc à offrir à la Pologne, soutenant avec une admirable intrépidité une lutte inégale, les témoignages de ses fraternelles sympathies ! Non , la
France nest pas trop loin ! elle atteint de ses idées aux extrémités du monde, elle s'unit à la Pologne par ses plus vives , ses plus intimes affections ; elle suit d’un regawl ému cette sœur intrépide qui , toute saignante encore , livre de si vaillants combats ! Si le jour n’est pas venu où les bras et les mains se toucheront comme les âmes , ce jour viendra , nous en avons la certitude ; cette insurrection même en prépare l’avénement, et tous les peuples de l’Europe le salueront en chantant l’hymne de l’alliance et de la fraternité ! »
Les sympathies publiques se manisfestaient, en effet, avec une ardeur toujours croissante. Le 10 mars, des députés de toutes nuances se réunirent dans les bureaux pour offrir à la Pologne leur part officielle de sympathie. Une commission fut nommée; elle se composait de MM. Dupont (de l’Eure), président; Arago, Odilon Barrot, Lamartine, Georges Lafayette, Rémilly, de Larcy, Léon de Malleville, et Vavin , trésorier. Cette commission formula , séance tenante et dans les termes suivants, son appel aux amis de la Pologne :
« Les efforts que la Pologne fait pour recouvrer sa nationalité , dont les titres sont si solennellement inscrits dans les traités , titres que les chambres législatives de la France rappellent chaque année à l’Europe par des votes unaniines ; le courage héroïque que déploient ses populations, qui bravent la mort pour la plus sainte des causes ; la pensée douloureuse que de nouveaux martyrs scellent en ce moment de leur sang leur foi dans la puissance du droit : ces circonstances ont profondément ému la France. Tous les partis, oubliant leurs divisions, se sont confondus dans une même sympathie qui éclate de toutes