‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 35 sur 198 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

fait un usage immodéré de la boisson, les juifs qui ont le monopole des eaux-de-vie, exercent une influence inévitable sur le paysan, dont la seule jouissance est d’aller au cabaret dès qu’il a un moment de liberté. Cependant depuis quelque temps, les seigneurs et les prêtres avaient organisi'* des sociétés de tempérance pour détourner les malheureux cultivateurs de leurs funestes habitudes. Les juifs voyaient diminuer leurs- recettes, et les fureurs de l’avarice étaient venues se joindre chez eux aux haines de religion. Ils étaient dans ces dispositions, lorsque Luxembourg fit répandre parmi eux, par l’entremise de leurs rabbins, des instructions secrètes rédigées par lui etBreiridl. Ces instructions les ongageaientà réunir tous leurs efforts pour agir sur les paysans et les animer contre les prêtres. Les juifs s’empressèrent d’entrer dans le complot; leur commerce devait y gagner ainsi que leur fanatisme.

Dans tous les cabarets du cercle, commencèrent bientôt à se répéter les rumeurs menaçantes qu’avaient propagées les employés et les urlopniki. On y ajoutait des accusations contre le clergé. « Les prêtres, disaient les juifs aux pay- (( sans, s’entendent avec les propriétaires contre vous, et « dans ce but, ils ont organisé des sociétés secrètes de tem- <( pérance, exigeant de vous des serments qu’ils tourneront « contre vous, au profit des seigneurs, tant que ceux-id a voudront vous imposer un travail injuste. Car il est re- « connu que le paysan qui a bu devient courageux et bon « à se défendre ; tandis que la sobriété l’affaiblit, le rend « timide et craintif devant son maître. Aussi espèrent-ils « s’emparer de vous plus facilement quand le jour des mas- « sacres sera venu. »

Le paysan n’était que trop facilement disposé à écouter

los leçons du juif, el so livrait h do nouveaux excès (|ui , troublaient sa raison et ajoutaient à sa misère. Les frayeurs aussi redoublaient, et ne sachant à qui se fier, beaucoup de ces malheureux ne pouvant croire encore que les nobles et les prêtres eussent conjuré leur perte, se portaient en foule devant les commissaires autrichiens qui faisaient des tournées dans les divers districts, et les suppliaient de dire ce que signifiaient toutes ces rumeurs menaçantes. Ceux-ci , entretenaient la terreur et le désordre en confirmant toutes les nouvelles répandues par les juifs. Ils enjoignaient aux paysans : « de bien se tenir sur leurs gardes, déformer des « patrouilles de nuit, pour éviter toute surprise, et de ne (( point craindre d'opposer la violence à la violence, au « premier mouvement agressif des seigneurs. » C’est ainsi que les agents autrichiens allaient partout donnant des leçons de meurtre.

Pendant que l’Autriche combinait avec une si savante atrocité scs projets de destruction, les nobles infortunés qui méditaient une insurrection, faisaient leurs préparatifs avec la plus insouciante imprudence. Le plan de l’entreprise était gigantesque, les moyens misérables. Comme première mesure, ils devaient s’emparer par un coup de main de la ville de Tarnow, et y établir provisoirement un gouvernement national qui servît de point central de ralliement aux autres provinces soulevées à leur exemple. Ils comptaient sur le patriotisme des habitants, sur la jeunesse des écoles, sur la classe des bourgeois, des artisans, des ouvriers et sur la population des villages. Dans leur aveuglement, ils ne savaient rien de ce qui se passait dans les campagnes. Quand ils parlaient de jirendre Tarnow, ils n’étaient pas doux cents conjurés, et la garnison comjitaitdeux mille sol-

CHAIMTRE III.

(lats ; et encore no se donnaient-ils pas la peine de dissimuler leurs desseins. On parlait publiquement de la prochaine insurrection dans Thôtel de Cracovie, voisin de la préfecture à Tarnow, en présence d'employés de la police ; on allait môme jusqu'à faire boire des officiers autrichiens à la prospérité future de la Pologne. Le gouvernement laissait parler, voyait circuler librement les agents de la conspiralion, et n’attendait que le moment où, se livrant d'eux-mêmes, ils ofiriraient le prétexte aux plus féroces vengeances.

Déjà les soldats libérés étaient répandus en armes sur I plusieurs points du territoire ; déjà des paysans armés de haches, de faulx et de fléaux attendaient le signal du massacre. Pour en hAter raccomplissement , Breindl simula I l’intention d'arrêter quelques chefs présumés des conjurés ; tous se décidèrent aussitôt à quitter Tarnow et à tenter un soulèvement dans les campagnes.

Un rendez-vous fut donné dans la nuit du 19 au février 1846, à Lysagora, village situé à trois lieues de Tarnow. Les conjurés devaient y être rejoints par Czechowski, ex-major de l'armée polonaise, avec une bande de cent hommes recrutés parmi les jeunes gens des collèges et renforcés de quelques employés des domaines seigneuriaux.

Les conjurés de Tarnow n’étaient pas plus nombreux; ils s’avancaient par petites bandes qui devaient se réunir en route. Au plus épais de la nuit, par un froid excessif, on aurait pu voir de petits traîneaux glissant au milieu des champs et des forêts sur une neige durcie. Ces traîneaux I amenaient les conjurés vêtus et armés, comme s’il s’était agi d'une partie do chasse. Le froid était excessif et les for- ! çait à frapper aux fenêtres des cabarets isolés sur la roule pour y réchauffer leurs membres engourdis. C'était une poi-

gnée de jeunes gens de conditions diverses ; des propriétaires du voisinage avec leurs employés et leurs serviteurs, des étudiants, quelques artisans. Le désordre était cependant si grand malgré leur petit nombre, que T un d’eux oublia un drapeau dans le coin d’un cabaret; un autre laissa ses munitions chez lui. Mais sur la route, ils ne recueillirent pas les sympathies qu’ils avaient attendues. Dans un village où ils passèrent, ils convoquèrent les paysans pour les inviter à les suivre ; aucun n’y consentit.

Le détachement parti de Tarnow fut renforcé à Laskowa par une autre petite bande commandée par les frères Wiesiolowski. Quelques autres, au nombre d’une quinzaine, étaient déjà arrivés à Lysogora et se reposaient chez le curé en attendant l’arrivée de tous les pelotons.

Mais déjà le gouvernement averti afait pris ses mesures. Une bande nombreuse de paysans et de soldats libérés avait aussi marché toute la nuit, et se présentant à l’improvisle chez le curé, ils surprennent la petite troupe de conjurés, les accablent de coups , les garrottent et les jettent dans la cave d’un cabaret. Au point du jour, les frères Wiesiolowski parurent suivis d’une vingtaine d’hommes au plus. Arrivés à la hauteur du cabaret, et voyant un rassemblement considérable, ils en demandèrent la cause aux paysans. Ceux-ci, croyant sans doute qu’on veut les punir de leur première trahison, se dispersent de tous côtés, et vont s’abriter le long des haies, des maisons, dans les prés, sous les arbres, en poussant des hurlements de rage et de terreur. C’était un avertissement pour les conjurés. Mais ils étaient jeunes et généreux, et ne pouvaient croire à un piège. François Wiesiolowski s’avance vers ceux qui, moins effrayés, se tenaient groupés devant le cabaret, et les presse

Page 1