CHAPITRE IV
cause à laquelle on est attaché ; que tout le monde en ferait autant, et que ceux qui blâment voudraient être ou corrup- . leurs ou corrompus eux-mémes ; que dès lors c*est un mal dont il n'y a pas h s'inquiéter, un mal auquel il faut se résigner, dont il faut tirer parti pour sa cause. Et ces hommes, je les vois, après avoir ainsi souri au mal, se sourire à euxmêmes , tant ils se trouvent profonds de penser de la sorte
« Pour moi, j’ai vu beaucoup de choses depuis que j’ai participé aux affaires publiques, je suis plusieurs fois entré au pouvoir, j’en suis plusieurs fois sorti, et j’ai vu le flot des intéressés venir à moi, se retirer, revenir, s’éloigner. Cela m’a rendu patient.
« Cela m'a rendu patient, indulgent même : cependant, malgré l’indulgence que l’expérience amène toujours, il y a des choses qui me dégoûtent encore, et il y en a qui m’indignent. Quand je vois des hommes d’une opinion connue la donner pour ce qu’on appelle grossièrement une place ; quand je vois ceux qui reçoivent et ceux qui donnent faire cela devant nous, sachant bien que nous n’ignorons pas le sens de ce marché ; quand je vois de telles choses, cela me dégoûte.
« Il y a quelque chose qui m’indigne encore, qui révolte en moi l’équité naturelle, c’est quand je vois de vieux employés qui ont travaillé toute leur vie sacrifiés à l’ambition d’un député défectionnaire. Quand je vois de telles choses, je me dis que c’est un devoir pressant pour nous, ne pussions-nous corriger qu’une petite partie du mal, de corriger cette petite partie. »
Le mal, continuait l’orateur, allait toujours en croissant. Depuis un an, il y avait eu vingt nominations, dont qua-
HISTOIRR Iffi HVrr
torze de députés fonctionnaires ; c*est ainsi que le gouvernement poursuivait lentement sa marche vers la contre-révolution.
Comparant ensuite l’Angleterre, véritable pays du gouvernement représentatif, à la France , M. Thiers s’écriait : « Serions-nous donc réduits à n’avoir que la fiction du gouvernement représentatif, quand les autres en auront la réalité ! Âh ! il fallait nous le dire en juillet 1830 ! » Est-ce à dire que M. Thiers regrettât sa participation à la fondation du trône de juillet? Non; car il croyait, lui, le gouvernement représentatif possible en France. Il n’avait aucun regret, mais beaucoup restait à faire.
L’orateur terminait par ces remarquables paroles qui étaient comme un engagement solennel avec l’opposition.
« Je me rappelle ici le noble langage d’un écrivain allemand qui, faisant allusion aux opinions qui triomphent tard, a dit ces belles paroles que je vous demande la permission de citer : « Je placerai mon vaisseau sur le pro- « montoire le plus élevé du rivage, et j’attendrai que la « mer soit assez haute pour le faire flotter. »
« Il est vrai qu’en soutenant cette opinion, je place mon vaisseau bien haut ; mais je ne crois pas l’avoir placé dans une position inaccessible. »
Ces paroles étaient courageuses sans doute, elles devaient éloigner pour longtemps M. Thiers de la faveur royale et du pouvoir. Mais en les citant, le National y répondait par ces lignes prophétiques : « Qu’il ne se fasse pas illusion : « quand le flot montera, ce sera dans des jours d’orage, et « le vaisseau de M. Thiers est bien fragile pour résister aux « moindres houles de l’Océan. »
M. Duchâtel tenta de répondre à ce brillant discours : mais
CfLiPITRE iV.
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ses arguments étaient embarrassés de vagues * déclamations et de récriminations maladroites. La condition capitale, à son avis , de la sincérité constitutionnelle, était que le gouvernement fût dirigé dans le sens de la majorité.
Personne, assurément, ne contestait cette vérité. Mais le ministre ne parlait que de la majorité parlementaire, et l’on reprochait précisément à cette majorité de ne pas représenter la majorité du pays, parce que le nombre des fonctionnaires introduits au parlement empêchait la sincérité des votes.
Cependant la chambre se contenta de ce triste argument; les fonctionnaires d’ailleurs décidaient dans leur propre cause. Deux cent trente-deux voix contre cent quatre-vingtquatre se prononcèrent pour le maintien des abus.
En ce moment arrivaient à Paris les premières nouvelles des massacres de la Gallicie. On ignorait les détails; mais il circulait tant de rumeurs sur ces sanglants excès, que tous les esprits en étaient émus. Le 13 mars, M. de Larochejaquélein interpella le ministre des affaires étrangères sur ces cruels événements. Quels détails, demanda-t-il, le ministère pouvait-il donner à la chambre sur la situation des affaires de la Pologne? Qu’avait-il fait pour remplir le vœu exprimé par quatorze adresses des deux chambres?
M. Guizot répondit froidement que les questions posées avaient pour la plupart trait aux actes d’un gouvernement étranger. Le cabinet pouvait donc se dispenser d’y répondre ; mais il ne le ferait pas. Si les faits étaient exacts , il ne fallait pas hésiter à les qualifier de déplorables et de coupables ; provoquer un bouleversement social pour échapper à un danger politique , c’était un crime î «Mais, ajoutait M. Guizot, les révolutionnaires font ces choscs-là; les gou-
vernements i*éguliers ne sauraient se les permettre. » Cette maladroite apologie était la condamnation la plus formelle de la politique autrichienne; car les faits ne tardèrent pas à se vérifier.
Alors M. Guizot changea de langage; ou plutôt il refusa complètement la discussion.
Dans la séance du 2 juillet, à la chambre des pairs, M. le comte de Montalembert dévoila dans toute leur horreur les scènes de la Gallicie. Il n’y avait plus à nier, il n’y avait plus à faire des déclamations sur les révolutionnaires, car ces crimes appartenaient bien à un gouvernement régulier, M. Guizot répondit :
« Des faits qui se rapportent aux affaires , aux actes , à la conduite d’un gouvernement étranger, la chambre comprendra que je n’ai pas à les défendre Nous de-
vons être et nous sommes toujours prêts à discuter nos propres affaires, nos propres actes, dans nos rapports avec les gouvernements étrangers; mais les affaires intérieures, les actes intérieui-s de ces gouvernements eux-mêmes, il ne nous appartient pas de les débattre. Je ne le saurais pas, je ne le poui’rais pas, je ne le dois pas. Je demande seulement qu’on ne tire de mon silence, à cet égard, aucune conclusion, aucune induction. Il ne m’appartient ni de contester, ni d’avouer ce que vient de dire l’honorable préopinant. La discussion, le procès, si on peut se. servir de ce mot, s’instruit et se débat en Europe, devant l’opinion européenne; non pas en France et à cette tribune. Je n’ai point à m’en occuper ici. »
M. Guizot refusait à la Pologne même l’appui d’une parole sympathique ; il abdiquait ce beau rôle de protecteur qui a toujours appartenu à la France, et réservait ses