‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 54 sur 198 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de Taïti, plus près de la guerre que nous n'y avions jamais été; car nous avons été placés dans cette alternative, ou de payer a M. Pritchard , qui avait fait égorger nos soldats, une indemnité , ou d'en venir avec l'Angleterre à une lutte immédiate et sanglante.

« Les hommes de la paix ont donc conduit la France dans un vrai coupe-gorge, gratuitement, sans motif, sans intérêt aucun, et ils n’ont su l'en tirer qu’en lui faisant subir une des plus grandes humiliations quelle ait jamais essuyées.

« Et il fallait une telle maladresse pour compromettre la paix , car elle tient aujourd'hui à de si grands intérêts, que personne dans le* monde ne souhaite et ne peut souhaiter la guerre. C'est une assertion ridicule, que de prétendre que la paix tient à tel ou tel ministre. Le continent n'est plus assez uni et a de trop grandes alTaires pour vouloir prendre l'initiative contre nous. La Russie a la Pologne, l'Autriche a la Gallicie et l'Italie à conserver. Si les hommes d'Etat de ces pays voulaient la guerre, ils seraient insensés, et ils ont prouvé qu'ils ne l’étaient pas. La Prusse a des embarras intérieurs qui l’absorbent. L'Angleterre tout entière désire ardemment la paix à cause de l’Inde , à cause de l'Amérique, à cause de son commerce. Elle n’a rien à nous contester ; la guerre serait pour elle un non-sens.

« La paix est dons la force des choses. De 1830 à 1836 elle a été le mérite de ceux qui la maintenaient; elle n'est aujourd’hui le mérite de personne. On peut la mêler seulement de plus ou moins d’amertume, on y peut mettre Pritchard ou non , mais on ne peut pas la troubler à moins de le vouloir, en passant le Rhin , et en envahissant la Tamise' spontanément.

a Laissons les afiaires du dehors, passons ù celle du dedans.

« L'ordre n'est pas plus que la paix le privilège de quelques hommes. L’ordre pouvait être considéré en 1831, 1832, 1833, comme le mérite des hommes qui gouvernaient; mais aujourd’hui l’ordre se maintient de lui-même, il n'est plus le résultat de l’énergique résistance du gouvernement, mais du calme rentré dans les esprits. Pour le maintenir, il suffit de ne pas le troubler soi-même. On peut en citer un exemple éclatant, c'est le recensement.

« L'ordre en effet a été troublé uue seule fois depuis six ans : par qui? Par le pouvoir. Il s’agissait, au moyen d'une meilleure répartition de certains impôts directs, de les rendre plus productifs sans les rendre plus pesants. Mais il fallait , pour reviser les valeurs imposables , ou accepter, suivant l'usage établi . le concours des maires , ou demander

un article de lui qui permît de se passer d’eux. Loin de là, on a voulu uominenccr le recensement sans les maires et sans un arliclè de loi : les populations ont résisté, et on a été obligé de recourir à la force , de tuer quelques citoyens , citoyens égarés , mais égarés par la faute du pouvoir; et puis on s’est hâté de revenir en arrière et d’abandonner le recensement. Le sang a été répandu et cependant le gouvernement a reculé !

« Les soutiens par excellence de la paix, qui, par leurs ridicules conquêtes de l’Océanie, nous ont conduits si près de la guerre , dans l’affaire du recensement , nous ont valu le seul trouble sérieux qui ait eu lieu depuis six ans, trouble ensanglanté sans que force restât au gouvernement.

« L’ordre n’est donc pas plus que la paix le privilège des hommes qui gouvernent , l’ordre ne serait pas mis en péril avec ceux-ci plutôt qu’avec ceux-là. .>Iais voici la vérité rigoureuse de la situation. Un parti qui veut se faire de la paix et de l’ordre un mérite exclusif, s’est établi au pouvoir : il y a vieilli, et, comme tous les partis qui ont vieilli au pouvoir, il l’exploite à son profit.

« Qu’il veuille y rester, rien de plus naturel ; mais que pour y rester il calomnie ses adversaires , et les accuse d’être les ennemis de la paix et de l’ordre , on peut raisonnablement trouver qu’il excède son droit. Cependant je lui pardonne pour ma part. Mais voici qui est moins pardonnable à mon avis, car cela tend à miner tout gouvernement ; c’est de conférer sans mesure, sans aucune retenue, toutes les fonctions publiques, dans un but exclusivement politique, c’est de se prêter ainsi aux vices du régime électif, et de les accroître en les surexcitant.

« Mais cette corruption dont vous accusez les ministres actuels, me disent leurs défenseurs, vous en avez été accusé vous-même. Et à ce sujet, on veut bien me rappeler les calomnies que j’ai essuyées en servant le gouvernement actuel. Je réponds d’abord qu’en me plaignant de l’abus des fonctions publiques, je ne fais rien de plus que ce que faisaient, en 1839, MM. Guizot et Dnchâtel, lorsqu’ils accusaient M. Molé de corruption, accusation fort injuste, si l’on compare ce qui se passait en 1839 à ce qui se passe en 1846. Je réponds ensuite que je n’ai présidé aux élections qu’une fois, en 1834, au lendemain d’émeutes sanglantes, et qu’alors le zèle des citoyens alarmés suffisait, sans que nous fussions obligés de nous en mêler, pour nous donner une immense mi^orilé. Mais aujourd'hui que les passions sont éteintes, que

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