‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 55 sur 198 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

les appétits ont remplacé les passions, je demande à tout homme de bonne foi de regarder autour de lui et de dire ce qu’il lui en semble.

« Pour moi , je suis convaincu que s’y l’on n’y prend garde , il n’y aura bientôt plus d’administration. Le conseil d’Etat , la cour de cassation, la cour des comptes, les plus hautes fonctions de l’armée, de la (liploraatie, appartiendront aux plus adroits, aux plus obstinés, aux plus iiardis solliciteurs des chambres. Si l’on ne s’arrête pas dans la voie où l’on est entré, les ministres ne gouverneront plus, les préfets n’administreront plus. Quelques meneurs dans les collèges électoraux ou dans les chambres feront la loi au pouvoir. Ou n’aura pas l’autorité de la royauté, comme le rêvent les nouveaux royalistes de 1846, ou l’autorité d’un ministère responsable, comme le veulent ceux qui souhaitent le véritable régime parlementaire , on aura l’empire occulte et <lépravateuv de quelques agents d’intrigue cochés dans le fond des majorités. Quant à moi, partisan décidé de la centralisation administrative, je m’opposerai toujours à ce qu’elle soit ainsi détournée de son but. C’est pour cela que j’ai demandé, et que je ne cesserai de demander la diminution du nombre des fonctionnaires publics dans la chambre des députés.

« Et ce n’est pas seulement l’administration qu’on désorganise par suite des plus étranges choix, ce sont les finances du pays qu’on ruine. Est-il vrai, oui ou non, qu’on a permis aux communes, aux départements, à l’Etat, aux compagnies, de contracter emprunts sur emprunts, afin de tout entreprendre à la fois? Est- il vrai qu’on a livré aux compagnies plutôt qu’à l’Etat l’exploitation des grands travaux publics, pour engager le pays entier dans une masse de spéculations telles que tout le monde fût intéressée à la politique existante, et que chacun vît dans chaque affaire politique, non pas l’intérêt de la France, niais l’intérêt de sa fortune privée , qu’une variation dans les cours pouvait compromettre? Quelqu’un oserait-il le nier?

« A l’origine de ce système qui livre les grands travaux publics à la spéculation, au lieu de les réserver au gouvernement, on n’en a pas d’abord prevu les conséquences, on y est entré par ce qu’on n’osait pas défendre le système de l’exécution par l’Etat. Mais en apercevant ses effets on s’est bientôt ravisé. On a vu que cent, deux cent, trois cent millions jetés de plus sur la place, étaient autant de liens qui attachaient tout le monde à la politique en vigueur, et on s’est hâté de profiter de la découverte, de prodiguer sans mesure ce genre de corruption, le plus dangereux de tous.

lÜH HISTOIRE I»E HUIT ANS.

f< Ainsi rrune part on a paralysé les finances du pays, car aujourd’hui, grâce à cette masse d’emprunts contractés par les administrations locales et les compagnies, grâce aux quinze cent millions dépensés par avance sur la réserve de Tamortissement, il serait impossible au gouvernement de se procurer quelques centaines de millions, s’il en avait subi le besoin ; et de l’autre on a lié à une certaine politique beaucoup d’hommes meme qui ne l’aiment ni ne l’estiment.

« Je dis cela sans hésiter , parce que cela est partout, parce que tous les hommes impartiaux en conviennent, parce que tous reconnaissent que si, pendant dix ans encore, il n’y a pas un calme absolu, la situation du pays deviendra difiicile et certainement périlleuse.

« Condamner dans un certain but, condamner le pays à l’impuissance est coupable et mérite la réprobation de tous les bons citoyens. Mais ce n’est pas seulement la puissance du pays qu’on affecte , c’est son cœur qu’on tend à abaisser. Je le demande à tout homme éclairé, les esprits furent-ils jamais, ù aucune époque, attachés à des objets moins dignes de la France et de ce qui fait la gloire dans tous les temps ?

« Autrefois , au milieu des corruptions du xviii® siècle, qu’un étranger fût transporté en France , il la trouvait tout éprise de la régénération sociale annoncée, promise, par les philosophes. En 1789, on l’eût trouvée tout éprise de liberté absolue; sous l’empire, de gloire militaire; sous la restauration , d’idées constitutionnelles. De quelle noble idée ceux qui viennent visiter la France la trouveraient-ils préoccupée aujourd’hui ?

« Si elle est distraite, dit-on , de toute idée politique , c’est qu’elle est tranquille sur ses droits, c’est que ses institutions sont fondées, c’est que sa situation est assurée dans le monde I •>- Je nie l’un et l’autre. On cherche à lui persuader que tout est fait pour ses institutions et sa grandeur. Quant à moi, je pense, au contraire , qu’elle a encore immensément à faire, et qu’il faut la relever en tenant son esprit sans cesse dirigé vers ce qu’il lui reste à accomplir, tant pour ses institutions que pour son existance extérieure.

« A la théorie du gouvernement représentatif ajouter la pratique ; au texte écrit, si facile à écrire, joindre les mœurs si difîlicilcs à établir; tout en étant dévoué à la couronne, savoir, comme les ministres anglais, résister ù son ascendant; la respecter , la défendre si elle en avait besoin, mais ne point la flatter, ne pas plier la politique du pays à ses , goûts ; tout au contraire, contenir un prince entreprenant, exciter un

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