‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 65 sur 198 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

rentes, réalisait un double protit sur les deux ojiéralions, et gardait en définitive son numéraire eu éemilant ses eéréales. De son' cdté, la Iwinquo se remboursait sur le eommeree français du montant de ses traites, et le commerce, tout en obtenant des bénéfices considérables, ramenait Tabondance sur la place, et faisait diminuer le prix de la plus précieuse des denrées. Il y avait donc profit pour tout le monde ; et la banque, sortant victorieuse de ses embarras, vil refluer dans ses caisses le numéraire destiné à remonter le crédit public et privé.

, Nous avons un peu anticipé sur les événements pour suivre jusqu’au bout la crise alimentaire et financière. Il nous faut revenir sur la question toute politique des mariages espagnols.

De tous les actes importants de Louis-Philippe, aucun ne lui a valu de la part des hommes politiques plus d’éloges et de blâmes ; sur aucun les opinions n’ont été plus fortement partagées, même parmi les amis de la dynastie d’Orléans. Pour les uns c’éUiit une grande et habile combinaison, digne des beaux temps de Louis XIV ; pour les autres, c’était un misérable calcul de père de famille sacrifiant à l’intérél de, ses enfants les intérêts de deux grandes nations et la paix du monde. Mais pour qui veut rester dans la mesure de la vérité, cette question ne fut ni si grande, ni si jietile. Louis- Philippe ne fut ni si habile ni si cou|)able que l’ont |»rétendu les partis; et s’il y avait dans le fait un peu plus qu’un simple mariage, il y avait beaucoup moins qu’um» grande conception politique. ,

L’abolition de la loi salique en Espagne et le rétablissement de l’ancienne loi nationale qui admettait les femmes au trône, donnait une grande importance au mariage de la

Ü8 lUftTOIRR DE HUIT ANS.

jeune reine, et les deux pays qui, depuis si longtemps, luttaient d’influence dans la Péninsule, la France et l’Angleterre, devaient nécessairement se croire un certain droit d’intervention dans le choix d’un époux royal, de qui pouvaient dépendre de graves intérêts. Louis-Philippe surtout en était vivement préoccupé ; et môme beaucoup avant le temps où l’âge et la nature pouvaient permettre de songer au mariage d’une enfant, il entrait en négociation comme pour ' une chose ^prochaine. Dés avant 1840, alors que la reine Christine occupait encore la régence, cette question s’agitait ' entre eux , la régente y cherchant un moyen d’augmenter sa propre influence,' et, dans cette vue, offrant à Louis-Philippe l)eaucoup au-delà même de ce qu’il demandait. Ainsi pour s’unir fortement avec la France et trouver auprès du roi un appui qui la protégeât contre tous ses ennemis, elle I lui demandait avec insistance un double mariage, celui du i duc d’Aumale avec la reine Isabelle, et celui du duc de Montpensier avec l’infante Louise-Fernande. Cette combinaison d’ailleurs était approuvée par les conseillers de la régente, et les hommes les plus considérables parmi les christinos l’appuyaient de leurs vœux et de leurs influences.

Mais, quelque séduisante que fût cette offre, Louis-Philippe en comprenait tous les dangers. L’Angleterre ne pouvait permettre à un fils du roi de France de s’associer au trône d’Espagne, et Louis-Philippe ne se sentait pas assez fort pour braver ouvertement l’Angleterre. Les grandes luttes de l’ambition n’allaient pas à son caractère; il avait déjà repoussé les ouvertures qui lui avaient été faites suc- < cessi veinent pour placer le duc de Nemours sur les trônes de la Belgique et de la Grèce ; il avait refusé pour lui la main de la reine de Portugal : les mêmes ménagements lui

OHAPITKE V.

au

étaient conmiaiidés à ri‘ganl de l’Espagne. Ses i*é[)onses furent donc positives et absolues en ce qui concernait Tunion de sa famille avec la reine. Quant au mariage du duc de Montpensier avec l’infante, il y donnait son consentement, ne dissimulant j>as combien il y i*encontrerait de satisfaction.

La reine Christine ne se tint pas cependant pour liatliie, et lorsqu’elle était réfugiée à Paris, pemlant la courte domination d’Espartero , elle renouvela ses instances auprès de laOuis-Pliilippe, qui se montra non moins consUmt dans son refus. Cependant, tout en ménageant les susceptibilités britanniques , lorsqu’il repoussiiit pour lui-mémo les avantages do cette alliance, il veillait à ce que la place ne fût pas occupée par un prince livré à l’influence anglaise, qui aurait pu changer toute la situation politifpie do la Péninsule. Il déclara donc à Christine qu’il n’avait pas d’autre désir que de voir choisir l’époux de la reine, exclusivement parmi les princes descendants de Philippe V, dans la ligne masculine. Celte décision, en laissant assez de latitude au choix, excluait les (^obourg (|ue redoutait surtout Louis-Philippe, à cause du patronage britannique.

La ligne masculine de Philippe V comprenait trois fds (le don Carlos, deux fils de don François de Paule, deux princes de Naples , frères de Christine, et un prince de Lucques.

Mais les fils de don Carlos se trouvaient écartés par leurs prétentions personnelles. Soutenant (pie la royauté leur appartenait de droit, aucun d’eux ne pouvait (îonsentir à devenir simplement le mari de la reine, ("’eût été d’ailleurs consacrer une usurpation qu’ils avaient constamment combattue. Ai>r(>s eux cependant, il i*estait six princes

ISO

mariables; cela suitisail aux calculs de Louis-Philippe. I Bien d’accord avec Marie-Christine sur ce point, il fit part | de cette décision aux trois cours de Londres , de Vienne et " de Berlin , eu leur demandant leur acquiescement. Mais r^igenl diplomatique chargé de cette négociation , M. Pageot , échoua dans sa mission ; les trois cours ne voulurent | pas se lier par un engagement. :

Sur ces entrefaites eut lieu la visite de la reine Victoria I

à Eu. Au milieu des fêtes et des compliments de l’hospitalité, Louis-Philippe sut habilement amener la conversa- i lion sur le sujet qui le préoccupait, fit part à la jeune 1 reine de la combinaison qui devait réserver la main d’Isabelle à un .prince de la maison de Bourbon, rappela son propi*e désintéressement, qui lui avait fait repousser les olïres pour son fils , et signala tous les avantages qu’il y aurait à terminer d’un commun accord, entre la France et l’Angleterre, une question aussi importante pour la paix j de l’Europe. La reine Victoria répondit à ces confidences par de gracieuses paroles; ce n’était ni le lieu ni le ' moment des transactions diplomatiques sérieuses; elle fil peu ou point d’objections. Mais lord Aberdeen , interrogé en même temps et dans le même lieu, n’oublia pas son rôle d’homme d’Etat. Tout en protestant de son désir d’agir de concert avec la France, tout en reconnaissant la convenance du mariage d’un prince de Bourbon avec Isabelle, le ministre ajoutait que l’Angleterre ne voulait eependant prononcer aucune exclusion , et ne reconnaissait môme pas à la France le droit de limiter le choix libre du J gouvernement espagnol. Le mariage de la reine d’Espagne, [

disait-il , est une question appartenant exclusivement à 1

l’Espagne, et dans laquelle aucune autre puissance ne

CHAriTKK V.

iU

pouvait intervenir, à moins qu’on ne tentât de la marier à un prince français. Une pareille alliance «^.prouverait sans aucun doute une sérieuse opposition de la part de toutes les puissances européennes ; car, en augmentant la puissance de la France, elle pourrait, dans l’avenir, compromettre la tranquillité des autres Etats. Sauf une alliance avec un prince français , le droit de l’Espagne de faire un choix par elle-même lui semblait inattaquable.

Tel était l’état de la question au moment des conférences d’Eu pour ce qui regardait le mariage de la reine. Louis- Philippe renonçait à toutes prétentions pour ses iils, mais limitait les choix aux princes de Bourbon; lord Aberdeen ne mettait aucun obstacle à ce qu’un de ces princes fôt accueilli ; mais ne reconnaissait pas à la France le droit de veto pour tout autre prince.

Cependant il n’avait pas encore été question du mariage du duc de Montpensier avec l’infante. Ce n’est qu’en t844, lors de la visite de Louis-Philippe à Windsor, que lord Aberdeen fut informé des désirs du roi à cet égard. Celuici néanmoins ajouta que son fils n’épouserait l’infante que quand la reine serait mariée. Lord Aberdeen répliqua : a Et quand elle aura eu un enfant? — Soit, reprit Louisa Philippe, Je no demande pas mieux; car si la reine « devait rester stérile, l’infante deviendrait l’héritière né- « cessaire ou inévitable, et cela ne ferah pas mon compte (1 plus que le vôtre. Mais pourtant il faut un peu de réci- « procilé dans cette affaire , et si je vous donne vos « sécurités, il est juste qu’en retour vous me donniez les « miennes. Or, les miennes sont que vous ferez ce que a vous pourrez pour lâcher que ce soit parmi les descen- « dants de Philippe V que la reine Isabelle choisisse son

loi

« époux, cl que la candidature du prince Léopold de « Saxe-Cobourg soit écartée. — Volontiers, répondit lord c( Aberdeen ; nous pensons , comme vous , que le mieux « serait que la reine prît son époux parmi les descendants « de Philippe V. Nous ne pouvons pas nous mettre en « avant sur celle question, mais nous vous laisserons faire ; « nous nous bornerons à vous suivre , et, dans tous les « cas, à ne rien faire contre vous. Quanta la candidature c< du prince Léopold de Saxe-Cobourg, vous pouvez être « tranquille sur ce point; je réponds qu’elle ne sera ni « avouée ni appuyée par l’Angleterre , et quelle ne vous « généra pas. »

On le voit : la question n’était plus entièrement la même qu’en 1843. Le mariage de l’infante amenait des complications cl en même temps des concessions nouvelles. Louis- Philippe s’engageait à faire ce mariage ’ non-seulement après celui de la reine , mais encore après provenance d’enfant. De son côté , lord Aberdeen promettait de ne |ias appuyer la candidature d’un Cobourg, sans cependant reconnaître positivement le droit que prenait la France d’exclure tout autre prince qu’un descendant de Philippe V.

Quoi qu’il en soit, le cabinet des Tuileries vil ou feignit de voir dans ces conversations un contrat qui liait les deux parties, ou devait les dégager toutes deux, si l’une manquait à sa ]>aroIe, ou simplement interprétait d’une manière dilféreiite les* engagements pris.

Peiulant ce temps, la reine Marie-Cliristine, entrant dans les vues de Louis-Philippe, cherchait à négocier le mariage d’Isabelle ])armi les princes descendants de Philippe V. Ses préférences personnelles étaient pour son frèi’e, le comte

I by ffl.jile

(.IIAITIIIE V. 15:)

d’Aquila. Mais ce prince avait jeté ses vues ailleurs, et se maria bientôt avec la princesse du Brésil, doua .lanuaria. Dès lors la préférence de Christine passa à son frère cadet, le comte de Trapani. Mais la candidature de ce prince sou* leva en Espagne de graves mécontentements ])armi les progressistes et même parmi beaucoup de modérés. On le représentait comme un liomine faible de corps <^t d’esprit, livré aux superstitions les plus fanaticpies, qu’il avait |»uisées dans le couvent des jésuites à Rome, où son éducalion venait a peine de s’achever. Les ageiUs anglais ajoutaient à l’irritation, dans la persuasion où ils étaient (jue le comte do Trapani était un candidat de Louis-Philippe. L’ambassade anglaise à Madrid était alors occupée par M. Bulwer, diplomate de l’école de Palmerston, actif, entreprenant et faisant passer avant toute autre considération les intérêts britanniques. Appuyant les progressistes sans s’engager avec eux, il les aidait h créer des embarras au trône et se servait de leui's journaux pour couvrir ses ruses diplomatiques. Sa main était dans toutes les intrigues, son or au fond de tous les mouvements, toujours placé avec fruit, et ra|>portant de gros intérêts à la cause anglaise. Il se fit dès l’abord l’écho complaisant des op])Ositions qui se manifestaient contre la candidature du comte de Trapani, les excitant même par ses influences et gagnant au sein des cortès une foule de partisans. Les répugnances des hommes politiques, appuyées des hostilités de la jiresse, se signalèrent avec tant de vivacité, que Marie-Christine, etfrayée d’une résistance aussi prononcée, se laissa tout à coup gagner par les conseils ou les menaces de M. Bulwer, et rejeta publiquement sur Louis-Philippe la responsabilité de la candidature de Trapani. Une lettre adressée au journal Vilein. Ht

raldOf le 6 juin 1846, par M. Rubio, secrétaire particulier (lu duc de Rianzarés (c’était le nouveau titre de M. Munoz, mari de la reine-mère), apprenait au public que le prince impopulaire avait été imposé par le cabinet des Tuileries. L’accusation n’était pas fondée et témoignait ou une étourderie impardonnable ou une profonde ingratitude envers Louis-Philippe. Ce prince en fut vivement irrité, et ne laissa pas ignorer ses sentiments à sa royale cousine. Une correspondance très-aigre s’ensuivit entre eux, et Marie-Christine eut peine à faire accepter d(?s excuses, qui , d’ailleurs, étaient assez mal justifiées.

M. Bulwer, eu habile diplomate, s’empressa de proüter d’une querelle intérieure dont il avait eu la confldence. La vanité blessée de la reine lui venait en aide; l’ambassadeur,' qui avait si longtemps comploté avec ses ennemis, devint son complice contre la France. Non-seulement Trapani fut sacrifié, mais aussi la politique de Louis-Philippe et la branche masculine de Philippe V. De concert avec Bulwer et par son entremise, Marie-Christine écrivit au duc régnant de Saxe-Cobourg, à l’effet de lui deinandei' la main de son cousin, le prince Léopold de Saxe-Cobourg, pour la reine sa tille. Heureusement pour le roi des Français, les tories qui dirigeaient le cabinet de Londres étaient moins ardents que leurs agents diplomatiques. Lord Aberdeen jugea que la loyauté lui commandait d’avertir Louis-Philippe d’une démarche qui pouvait troubler les bonnes relations des deux cabinets ; il ajoutait en môme temps que ni la reine Victoria, ni le prince Albert, ni le gouvernement ne donneraient appui ou encouragement à la demande de la reine Christine. Lord Aberdc^en fit j>lus. M. Guizot lui ayant représenté qu’on avait droit de réclamer de lui le désaveu

CHAFITHE V.

positif des agents anglais, dont les intrigues avaient amené celte démarche de la reine Christine, une sévère réprimande fut adressée à M. Bulwer. Celui-ci était sur le point de donner sa démission , lorsque le ministère tory, battu à la chambre des communes sur un bill qui avait pour effet d’augmenter les rigueurs contre l’Irlande, annonça sa l’etraite le 29 juin.

Dans le ministère nouveau, présidé par lord John Russell, le portefeuille des affaires étrangères était confié à l’homme qui s’était le plus signalé par ses ardentes inimitiés contre la France, lord Palmerston. II n’était pas à présumer que la question espagnole dût offrir entre ses mains de plus faciles accommodements. En effet, peu après son installation an for eign~officet le 19 juillet, lord Palmerston envoyait à M. Bulwer ses instructions sur l’affaire d’Espagne. Cette dépêche, écrite d’ailleurs sur un tout autre ton que celles de lord Aberdeen, ne fut pas, selon l’usage toujours suivi par ce dernier, communiquée avant l’envoi au représentant de la France à Londres. Elle était déjà partie lorsque Palmerston en donna connaissance au comte de •larnac. On y lisait le passage suivant : « Les candidats à la main de la reine d’Espagne sont réduits à trois, savoir : le prince Léopold de Saxe-Cobourg, don François d’ Assise; iluc de Cadix, et don Enrique, duc de Séville. »

En voyant le nom du prince de Cobourg placé sur cette liste, et placé en tête, eh {U’einière ligne, le comte de Jarnac fut stupéfait. 11 dit au ministre que c’était contraire aux assurances constamment données par son prédécesseur. Il avait été formellement convenu que l’Angleterre ne prêterait aucun appui aux Cobourg ; il avait été expressément déclaré par la France qu’elle enteiKlait maintenir le dioix

HISiOlUK UE Htn VNS.

(lu candidat parmi les princes de la maison de Bourbon, et voilà que l’Angleterre non-seulement reconnaissait officiellement la candidature du prince exclu, mais semblait lui réserver la première place ! Le comte de Jarnac n’eut pas de peine à démontrer que tous les engagements antérieurs se trouvaient rompus, et que la question se présentait désormais sous un tout autre aspect. A toutes ses observations, lord Palmerston répondit que la pièce était envoyée, et tout en protestant de ses désirs de rester en de bons rapports avec la France, il ne voulut en rien se rétracter.

Ce bruscjue changement dans l’état des choses avait une portée d’autant plus grande, qu’au moment môme, Louis- Philippe venait de se prononcer très-énergiquement contre M. Bresson, notre ambassadeur à Madrid, qui, malgré ses instructions formelles, avait enjoint et obtenu la simultanéité du mariage des deux princesses avec don Francisco et le duc de Montpensier.

•La volonté de Louis-Philippe, à cette époque, est si clairement exprimée,.qu’il est utile de donner quelques extraits (le ses lettres.

Le io juillet, il écrivait à M. Guizot :

« 3Iou étonnement est d'autant plus grand que Bresson se soit ainsi « compmniis sur la simultanéité des dciu maria<ies, qu'il les savait dia- « inétralemcnt contraires à ma volonté, et autant à la résolution du « duc de Montpcjisier et de toute ma famille, qu'il a dit lui-inéme n'y « avoir pas été autorisé par vous, et qu’il a recours, pour justifier une (( pareille incartade , à faire des commentaires sur les lettres de « Dosages et de Glucksberg

« Il résulte de tout ceci qu’un désaveu formel est indispensable.

« Comment le foire est la seule question à examiner Le donner

« promptement et nettement sur la simultanéité et sur la conclusion

Page 1