CHAPITRE XIV
liUiifll 1®' Béeembre.
La journée du dimanche , consacrée à Télection du représentant qui devait remplacer le général Magnan, s'était passée au milieu du calme le plus profond ; autviue manifestation n'avait eu lieu à Toccasion du scru* tin, les partisans du suffrage universel avaient borné
leur opposition à la loi du 31 mai, à une simple abstention, et le tiers seul des électeurs avaient retiré leurs cartes, ce qui laissait du doute sur la validité de Télection de M. Devinck, candidat qui, seul, paraissait devoir réunir le nombre de voii voulu.
La matinée du lendemain, 1®' décembre, se fit également remarquer par l'indifférence la plus complète de la part de la population parisienne , au sujet de cette élection ; mais, vers une heure de l'après-midi, une certaine émotion se fit sentir sur les boulevarts à la vue d'un nombre extraordinaire d'ordonnances de lanciers, galopatit, et souvent par groupes de deux et trois.
On s'interrogeait sur les causes de ce mouvement inusité, mais personne ne pouvait s'en rendre. compte; et, vers 3 heures, la foule était nombreuse et avide de connaître le mot de l'énigme. C'était, dit-on, le moyen mis en usage par l'Elysée pour avoir plus promptement le résultat du scrutin, qui> sans doute devait servir de ligne de conduite au Président de la République pour ses projets ultérieurs.
M. Devinck ayant réuni environ cinquante mille voix, son élection était validée.
Il y eut soirée à l'Elysée, comme à Totdinaîre, et rien n'y transpira de ce qui devait se passer quelques heures plus tard; la physionomie du prince Napoléon avait conservé tout son calme, toute son impassibilité habituels, et cependant que de choses devaient agiter, en ce moment, son esprit et son cœur, et qu'il faut savoir être maitre de soi, pour ne rien laisser transpirer en pareilles
coDJoDcturesl. . . Jouer sa tète, sur un coup de dé, et ne rien kisser apercevoir de l'agitation de son âme, an* nonce une force de volonté qui doit assurer le succès à qui en est doué.
A minuit chacun se retira, bien loin de s'attendre au réveil qui lui était réservé
Le palais du Président de la République était silencieux; il ne restait plus d'éclairé que ce qui doit l'être, toute la nuit, pour le service des rondes ; l'on n'entendait plus que le pas cadencé des patrouilles et les qui vive des factionnaires appelant au mot de ralliement les chefs de ces patrouilles. Tout le quartier dormait du sommeil le plus profond, quatre hommes seulement ne dormaient pas :
Le prince Napoléon, Le général de Saint-Arnaud, M. de Morny,
Et le préfet de police, M. de Maupas.
Quel moment solennel pour le Prince et pour ses
trois confidents I Et l'on ne sait ce que l'on doit le
plus admirer de l'audace du projet ou de l'habileté de son exécution.
La plus légère maladresse, une parole indiscrète pouvait tout compromettre. Il y allait pour tous quatre de la vie ou de la mort, car la roche Tarpéienne est près duGapitole : tUeajacta estl . .
A cinq heures du matin, les troupes dormaient en-
core, lorsque tout à coup un ordre transmis à mi-voi: dans chaque chambrée du camp des Invalides, prescri de prendre les armes en silence.
De son côté, le préfet de police distribuait à chacui de ses quarante-huit commissaires son r6Ie et la moyens de le remplir jusqu'au bout.
A cinq heures, le général Saint-Arnaud monte i cheval et se rend auprès des troupes destinées à envelopper le palais de l'Assemblée , ou qui se massent sur la place Louis XY, comme autour de l'Elysée.
Pendant que s'exécutaient ces dispositions militaires, et que, de son côté, H. de Maupas assurait les moyens d'arrestation des soixante-dix-huit représentants ou chefs de clubs et de barricades qui devait précéder le coup de foudre, M. de Saint-Georges, directeur de l'imprimerie nationale, faisait composer sous la haute surveillance du lieutenant-colonel Béville, l'un des officiers d'ordonnance du Prince, les proclamations et décrets que je rapporterai plus loin.
Les mesures avaient été prises de telle manière que chaque compositeur était placé entre deux gendarmes mobiles, avec défense de parler à son voisin ; la copie, coupée en losange, ne permettait à personne de deviner ce que l'on composait.
M. le colonel Béville, seul, rassemblait tous ces tronçons d'épreuves et les corrigeait ;^ l'on procéda au tirage avec la même rigidité de surveillance que pour la composition.
A six heures commence l'exécution du coup d'Etat.
Huit personnages devaient surtout Atre enlevés à temps, sous peine de voir tout échouer ; ces personnages étaient, les généraux
Changarnier,
Lamoricière,
Bedeau,
CaYaîgnac,
Lefl6,
Et le lieutenant-colonel Charras ,
Ainsi que leMéphistophelèsde notre siècle, M. Tbiers,
Et enfin Tennemi personnel du Président de la République, rOrléaniste, M. Baze.
Tous les huit sont pris au lit, tant les mesures avaient été habilement concertées , vigoureusement exécutées. Car on devait les supposer tous sur leurs gardes, puisque déjà plusieurs d'entre eux avaient jugé prudent de réclamer un asile mystérieux quelques jours avant. Hais on aime tant à se faire illusion que Ton néglige même souvent de tenir compte d'avis confidentiels donnés par des amis inconnus, comme celui qui, à trois heures du soir, devant Tortoni, fut brusquement corné à l'oreille du beau-père du général Leflô, par un passant» qui se borna à ces trois mots sentencieux : « onze heures-minuit! ï> M. *** n'en comprit d'abord ni le sens ni la por* tée, bien que frappé d'un aussi étrange mot d'ordre, et se borna, à sa rentrée à la questure, à plaisanter avec sa famille sur ce singulier incident ; chacun se coucha plein de sécurité, et cependant quel réveil cet avis écouté n'eA(-il pas évité à cette famille entière I
Le général Leilô, homme de cœur et de résolution, avait été lancé en enfant perdu par les aigrefins et les couards de TAssemblée, et trop chevaleresque pour reculer en présence du danger, il se fit le promoteur d'un défi parlementaire jeté au Président delà République; mais il eût dû assez connaître le personnel de ce Parlement pour savoir qu'il n'était pas de taille à soutenir son défi, et que lui, général, serait abandonné sur le champ de bataille, sacrifié même au besoin pour assurer la fuite de ceux qui l'avaient chargé de ce partel.
Lié d'affection comme de parenté avec ce noble cœur, je lui représentai plusieurs fois les conséquences inévitables de son coup de tôte armoricain ; et dtnant chez lui, en famille, le 21 novembre, je lui annonçai a qu'il a était impossible qu'avant quinze jours, il ne fût pas a à Vincennes, avec plusieurs de ses confrères, à a moins que le Président de la République ne préféa r&t s'y laisser enfermer lui-même , ce qui n'était a guère probable, t»
On se récria d'abord sur mon étrange prédiction, qui n'était chez moi qu'une conviction de date antérieure, ainsi que pourraient l'affirmer au besoin plusieurs des généraux arrêtés le 2 décembre.
*- « Qui oserait 9 me dit-il, violer le sanctiuiire de la législature?.,. »
-r « Moi ! lui répondis-je : que le Président de la république me charge de cette mission et je l'exécute, en plein midi, avec deux bataillons! »
Un éclat de rire accueillit mon exclamation.
— « Je VOUS le dis très-sërieusement, mon cher Leflô, <( repris-je, et je crois assez connaître le caractère du « prince Napoléon pour assurer qu'il saura vous pren- K dre tous au trébuchet et ne se laissera pas prendre « au vôtre. »
— « Le peuple nous protégera, et je prendrai toutes mes mesures pour qu'il soit prévenu à temps, de l'attentat que vous semblez Vous-même approuver à l'avance.»
— a Détrompez-vous , mon cher Leilô ; l'Assemblée s'est trop déconsidérée, pour que le peuple prenne désormais sa défense; il sera le premier à applaudir à votre expulsion, et de plus l'armée vous fera payer, à son tour, les injures lancées de votre tribune à l'occasion des quelques rations de vin qui lui ont été distribuées après les manœuvres de Satory, ainsi qu'on l'a fait à toutes les époques, et notamment aux camps de Compiègne.
a Ma conviction est telle sur votre impopularité, ajoutai-je , que je ne voudrais même pas vous faire les honneurs d'une expulsion par la force... »
— a Et que feriez- vous donc?...
— « Le voici :
« Demain paraîtrait dans le Moniteur et sur les murs de Paris un avis motivé qui préviendrait MM. les représentants que leurs passeports sont visés à la préfecture de police pour retourner dans leurs départements respectifs, avec indemnité de route, et que quatre heures leur sont accordées pour s'y conformer. »
— « Vous nous croyez donc tombés bien bas dans l'opinion publique pour tenir un pareil langage? »
— m Oui, et surtout depuis votre aplatissement du 17 novembre par le fait même de votre propre vote, d
— « Vous n'êtes guère rassurant, ni guère aimable pour nous, mon cher Mauduit, me répondit le général I^flô.
— « Tenez-vous sur vos gardes , car évidemment vous devez être le premier arrêté, si, comme je le pense, le Président de la république comprend la position que vous lui avez faite. »
Je me retirai à dix heures du soir, mais sans Tavoir convaincu de la possibilité de mes prévisions, car le 2 décembre, c'est-à-dire huit jours après cette conversation en famille, se passait la scène que je vais rapporter telle qu'elle a eu lieu. Elle honore son caractère personnel et prouve l'énergie de ce soldat breton ainsi que sa fatale illusion :
Vers six heures du matin, le beau-frère du général Leflô, témoin, huit jours avant, de mes pressentiments, entra brusquement dans sa chambre à coucher; le général dormait profondément, ayant passé une partie de la nuit dans les bureaux de la questure.
.— « Adolphe, lève-toi!...
— (( Pourquoi cela? répliqua vivement le général.
— <cll y a là un monsieur qui te demande. »
— « Quel est ce monsieur? »
— « Je ne sais; mais la maison est pleine de soldats. D
À ces dernières paroles, entrait M. Bertoglio, corn* missaire de police.
— <x Général, j'ai des pièces à vous communiquer. »
— « Je comprends, monsieur; vous êtes conspirateur et vous venez m'arréter. »
— « Je viens remplir un devoir! »
— <K Dites un acte de trahison! »
— « Vous êtes accusé, général, de complot contre la sûreté de l'Etat, i»
— «c C'est bien! »
Toute résistance était impossible, le général était nu, sans armes, et l'on entendait le cliquetis des fusils dans son antichambre.
Le général embrassa sa femme et s'habilla. Obligé de passer dans son cabinet pour y prendre quelques objets de toilette, il en fut empêché par le commissaire de police qui lui dit : <c Général, si vous me donnez votre parole d'honneur que vous ne tenterez pas de vous échapper, je ne vous suivrai pas. »
— <K Non , monsieur, je ne m'engage pas vis-à-vis de traîtres! Accomplissez votre acte! )»
Le commissaire suivit, en effet, le général Leflô qui se revêtit de sa tunique africaine, dans l'espérance qu'il pourrait exercer encore ainsi quelque action sur des troupes favorablement disposées pour l'Assemblée, et se jeter à leur tête. Le général s'était , en effet, acquis une brillante renommée militaire sous cet uniforme.
— '(( Où allez-vous me conduire , demanda le général?;.. A Vincennes sans doute, pour m'y fusiller^... »
Le commissaire ne répondit pas k cette question. Des cris se firent entendre dans l'antichambre, c'était le fils du général, enfant de huit ans, qui, réveillé en sursaut, se précipite, en chemise, à travers les soldats qui encombrent les appartements, parvient jusqu'à son père que Ton emmenait prisonnier, et se jetant aux pieds du commissaire, s'écria les mains jointes :
« Ah I de grâce, de grftce, monsieur Bonaparte, ren- « dez-moi, rendez-moi mon pèrel... »
En donnant à sa femme éplorée, le dernier baiser d'adieu, le général lui dit à mi-voix :
« Tflche de faire tirer un coup de canon?. .. » Ce fut sa dernière illusion...