LE PRÉSIDENT DE LÀ RÉPUBLIQUE
Décrète :
« AiETiaE PREMIER.— L'Assemblée nationale est dis^^ soute.
« A&T. 2. — Le suffrage universel est rétabli. La loi du3i mai est abrogée.
« ART. 3. — Le Peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant.
« Art. 4.— L'état de siège est décrété dans l'étendue de la !'• division militaire.
106 — « ART. 5. — Le conseil d'Etat est dissous.
« Art. 6. — Le ministre de Tintérieur est chargé de - Texécution du présent décret. r>
Rendre la surprise empreinte sur toutes les physionomies présentes me serait impossible; <c c'est crânement jauéf » s'écrièrent, mais sans colère, plusieurs hommes du peuple qui, le pain sous le bras, se rendaient à la taverne ou à leurs travaux.
— «c Napoléon a bien fait, disait un monsieur, de a noiu délivrer d'une chambre aussi déconsidérée et qui « paralysait tout eh France par ses querelles et ses in- « trigues. »
— a Comment Paris et la France vont-ils prendre « cela? » s'écriait un autre.
Mais nulle animation n'éclata dans ce groupe après la lecture de ces trois pièces qui, cependant bouleversaient de fond en comble l'ordre de choses établi en 1848. J'en conclus que je n'avais eu que trop raison de prédire au général Leflô le 21 novembre que ce serait bien en vain qu'il ferait brûler toutes ses gargousses à blanc pour appeler la population parisienne au secours de l'Assemblée à la première velléité du coup d'Etat dont je lui annonçais l'imminence.
Je quittai ce groupe qui, en ce moment, huit heures et demie, était composé d'une cinquantaine de personnes généralement assez calmes et même plus satisfaites que mécontentes de ce coup de foudre politique , et me diri-
geais vers rAssemblée pour en connattre les résultats sur ce point lorsque je fis, devant ThAtel de la Monnaie, la rencontre du colonel Bourjade, secrétaire-général du ministère de la guerre, et qui fut l'un de mes camarades de la garde royale; il parcourait aussi Paris pour juger de l'effet produit par ce coup d'Etat et m'annonça que le général Saint-Arnaud était monté à cheval à cinq heures du matin pour diriger en personne les opérations militaires de cette journée d'Austerlitz dont le neveu de l'Empereur venait de célébrer l'anniversaire par un Irait d'audace sans exemple encore,
— ce II voyage en ce moment dans l'air, m'ajouta le colonel Bourjade, une dépèche télégraphique à tous les préfets et généraux pour leur enjoindïre de réprimer avec la plus grande énergie toute tentative de désordre ou d'insurrection à l'occasion des événements qui s'accomplissent à Paris.
<i Que pensez-YOus de tout cela ?^ me demanda mon ancien frère d'armes. »
— « Que le coup est trop habilement joué et trop vigoureusement exécuté pour ne pas réussir, répondis-je; je doute même qu'il y ait une lutte sérieuse avec les socialistes pris, comme ils le sont, en flagrant délit de stu« peur et d'imprévu. »
Il m'annonga l'arrestation des généraux Changamier, Lamoricière, Bedeau, Gavaignac, Leflô, du colonel Cherras, de M. Thiers et de M. Baze.
Nous nous serrâmes la main en nous séparant.
ce Vous ne pourrez pas arriver jusqu'à la Chambre, Qi'ajouta le colonel, tous ses abords ainsi que les quais et la place Louis XV étant occupés par les troupes. »
Je gagnai le Carrousel par le pont des Saints-Pères, et j'arrivais au pied du phare lorsque je vis le bataillon du 49® de ligne, caserne dans le corps de logis de Tancien état-major de la garde nationale, se mettre en marche, en tenue de campagne, et prendre position dans la cour même des Tuileries.
La place ne présentait encore que son mouvement habituel de passants à neuf heures du matin, et nul groupe de curieux ou de péro.reurs n'existait sur aucun point de cette vaste étendue.
Je ne pus voir le général Magnan ; il était à cheval depuis le matin et présidait au rassemblement des troupes sur les points jugés nécessaires.
Je courus chez mon ami *** pour lui annoncer le fait accompli et qu'il ignorait encore : il le trouva hardi, mais bien jouet il parut néanmoins considérer comme imprudente l'arrestation des généraux que je lui désignai.
— ce C'eût été bien plus dangereux encore, lui répondis-je, de ne pas s'assurer de leurs personnes avant toutes choses, car tels que je les connais, ils se seraient crus obligés de se jeter aux barricades et de s'y faire tuer. »
A peu de distance de là, je rencontrai M. D***, ami intime et chaud partisan de la politique de M. B"
il se rendait chez lui en toute hâte, <x où, me dit-il, m va aviser à ce qui se fasse, »
~ a Voilà, lui répondis-je, où nous a menés la sotte politique de notre parti depuis vingt ans I. . . )>
— « Ce n'est pas le moment de récriminer, reprit M. D***, venez avec moi chez B***.
— « Certainement non, car je suis enchanté de ce qui se passe. s>
Là-dessus nous nous quittâmes, lui pour se rendre auprès de son ami, et moi pour continuer mes explorations historiques.
11 était, en ce moment, dix heures. Que de choses s'étaient déjà passées depuis quelques heures seulement! Personne ne revenait de son étonnement, et Ton voyait souvent deux individus de connaissance s'arrêter l'un devant l'autre, se regarder d'un air ébahi, et la langue paralysée ; j'en ai souri plus d'une fois, ce jour-là, dans mes courses d'observateur.
Je courus chez le comte H , un de mes amis,
pour lui faire part de la grande nouvelle qui réalisait un projet dont je m'étais si souvent entretenu avec lui bien avant son exécution ; elle était déjà parvenue, mais sans détails exacts, jusqu'à lui ; nous nous en réjouîmes ensemble, car, pas plus que moi, il n'avait d'estime et de respect pour le Parlement, et pour ce chef-d'œuvre de la Constituante que Ton prétendait nous présenter pour jamais comme un objet à vénérer.
Je déjeunai à la h&te avec mon ancien camarade de
captivité, et revins sur le cbarop de bataille du moment, pour eD suivre avec attention toutes les phases.
Il était midi.
La physionomie de Paris avait pris une autre expression depuis ces deux heures.
Ce coup de tonnerre avait» réveillé toute la population ; son sang, d'abord engourdi, reprenait sa circulation, et chez quelques-uns commençait à tourner à Tétat de fièvre.
De cent pas en cent pas, et particulièrement aux débouchés des rues, on rencontrait des groupes de .quinze, vingt, trente et jusqu'à cinquante individus, la tête penchée et Toreille attentive au discours d'un orateur en plein vent, et souvent à la discussion animée de deux rivaux politiques.
Le mouvement du boulevart commençait à rappeler la marée montante. Lorsqu'un vent tournant à la tem* péte la prend à son flux, elle ne tarde pas à devenir houleuse.
Telle me parut devoir être bientôt le boulevart depuis la Madeleine jusqu'à la porte Saint-Martin; mais par une singulière particularité, je n'y découvris que peu ou point de casquettes et de blouses; qu'étaient-elles donc devenues , elles, qui toujours sortent de terre comme des fourmis à pareils jours?. ..
Cette circonstance me frappa et confirma mes impressions, déjà si profondes, sur l'impopularité du Parlement chassé, si irrévérencieusement, par le nouveau César.
Devaot le ministère des relations eitérieurea, je fis la reDcoDtre de Tud des fils de monsieur "**, excellent jeune homme, maïs naturellement élevé dans la politique peu éclairée du fauboi^rg Saint<Germain. Il me parut un peu étourdi de l'explosion de cette bombe, à laquelle il était sans doute loin de s'attendre ; il avait si souvent entendu faire des gorges chaudes autour de lui sur le crétinisme et sur Vincapacité du président de la république qu'il devait y croire : d'ailleurs, on aime tant en ce monde à voir les objets au gré de ses désirs, et si rarement tels qu'ils sont en réalité I...
Ainsi donc, à ses yeux, le prince Napoléon « ne de- « vait être qu'un sot, un aventurier, célèbre seulement d par ses extravagances de Strasbourg et de Bou- « n logne. »
J'avais cependant bien souvent démontré h son père, que le prince Louis n'était rien moins que ce que nos frofonds hommes d*Etat voulaient qu'il fût. Mais faites entrer une appréciation vraie dans des cerveaux aussi rebelles à tout ce qui ne flatte pas leurs petites passions et surtout leur orgueil I . . .
Là aussi je me trouvai, pour la première fois, en présence des avant-postes de l'armée.
Une compagnie d'infanterie stationnait sur le côté gauche du boulevart, avec des vedettes en observation aux angles des rues Neuve-du-Luxembourg, des CapucineSt Caumartin et de Sèze, pendant que des patrouilles de 40 et 50 hommes, sous le commandement d'un
officier, poussaient des reconnaissances jusqu'à la hauteur de la rue de la Paix seulement.
L'attitude des soldats était calme, celle des officiers méditative ; ils me parurent comprendre la haute gravité de leur mission.
Une section de grenadiers commandée par un lieutenant gardait la maison de M. Odilon Barrol, que Ton supposait peut-être devoir devenir un lieu de réunion pour les représentants dispersés par l'ouragan du matin.
Il n'en fut rien , et je n'ai jamais compris, je l'avoue, l'importance que l'on a toujours voulu chercher dans cette orgueilleuse grenouille politique.
Enfin, le brave homme s'amuse à voir prendre au sérieux, depuis vingt ans, ses bulles de savon, qui, au moindre souffle de l'air atmosphérique , disparaissent comme celles des enfants de six ans I...
La circulation était complètement interceptée à la hauteur de la rue Duphot, que l'on avait laissée toutefois libre pour se rendre de la ligne des boulevarts à la rue Saiot-Honoré; mais depuis la Madeleine jusqu'à la rue de Rivoli, toutes les issues étaient gardées militairement par des pelotons de chasseurs à pied, et à quelques pas en arrière l'on voyait des colonnes profondes d'infanterie, massées et l'arme au pied. Même calme, même attitude chez l'officier et le soldat ; il y avait dans leur aspect quelque chose de solennel et surtout de peu rassurant pour qui serait tenté de provoquer le combat; jamais, à aucune époque, je ne vis l'ar-
mee aussi imposante par sa tenue et Texpression de sa physionomie ! . . . Le Prince avait su l'élever à la hauteur du rdie qu'il l'avait appelée à jouer le 2 décembre.
Sur le Marché-auX'-Fleurs, je rencontrai mon ancien frère d'armes de régiment, le baron de ***, l'un des membres du Parlement.
— « Eh bien! mon cher de ***, m'écriai-je en l'abordant, qu'allez-vous faire?...
— a Nous ne pouvons que protester contre cet acte de violence I... *
— « Celte protestation sera sans effet, à en juger d'après Teiamen que je viens de faire de l'esprit de la capitale.
— « Nous ne pouvons cependant pas, convenez-en, mon cher de Mauduit , nous laisser chasser ainsi sans protestation?
— « Triste ressource , mon cher de ***, pour un corps politique sans vie depuis longtemps I...
— « C'est pour nous un dernier devoir à remplir envers nous-mêmes comme envers nos commettants; après cela advienne que pourrai... »
Mon frère d'armes parlait en homme d'honneur et de loyauté qu'il est; mais je l'ai plus d'une fois entendu déplorer avec moi l'aveuglement d'une assemblée qui, malgré sa nullité désespérante, prétendait néanmoins à la suprême dictature.
Je serrai la main à mon vieil ami, et continuai mes études philosophico-politiques.
Arrêté dans la rue Duphot par un autre frère d'armes
de régiment, le capitaine***, nous devisions sur ces événements , lorsque passa près de moi l'un de mes anciens collaborateurs de la Sentinelle, M. ***, devenu l'un des plus ardents, mais aussi des plus honnêtes et plus loyaux représentants de la Montagne. c< Quoi !... vous ici, mon cher ***, m'écriai-je en lui serrant la main , je vous croyais certes déjà à Vincennes ou à Mazas ; vous surtout qui disiez sans cesse, et à qui roulait l'entendre, qu'avant peu vous enfermeriez le Président dans le donjon de Vincennes I...
-^ « Je n'ai été retenu que pendant une demi-heure ce matin chez le général Lamoricière, pendant que Ton procédait à son arrestation, n'ayant point été reconnu ; ou peut-être n'avait-on pas de mandat exécutoire contre moi, je me suis échappé : et me voilà, mon cher de Mauduit, étudiant la physionomie de Paris , car cela ne se passera pas aussi bénignement qu'on le pense. y>
— « Je vous trouve tout au moins bien imprudent, mon cher ***, vous si reconnaissable et qui devez être si connu dès agents du pouvoir ; je vous trouve bien imprudent de vous promener ainsi tète levée dans les rues, car évidemment vous ne devez pas être oublié dans les arrestations. Croyez-moi donc : mettez- vous à l'abri pendant cette bourrasque. Quand on a fait, comme moi, près de quatre années de captivité diverse pour la défense de ses opinions, on n'est pas tenté de conseiller à ses amis de s'y exposer. »
Je souhaitai bonne chance à mon cher montagnard, qui le chapeau sur l'oreille prit la direction du boule-
vart pendant que je prenais celle du jardin des Tuileries dont toutes les grilles étaient fermées.
Une demi-heure s'était à peine écoulée que je re* Irouyai à la hauteur de la rue de la Ghaussée-d'Antin, mon fier représentant. Il était plus audacieux encore que dans la*rue Duphot; il venait d'apprendre que plusieurs de ses confrères s'étaient formés en berceau conventionnel, et que les chefs de toutes les sociétés secrètes, non enlevés du lit, à six heures, étaient en par* manence.
— « Cela prend bonne tournure, me dit M. ***, nous aurons des barricades ce soir, et à demain la bataille.
— « J'en doute fort, mon cher, car je ne vois pas votre milice habituelle disposée à descendre dans la rue.
— « Soyez certain de ce que je vous dis, m'ajoutat-il : la cour de cassation et les représentants viennent de mettre Louis-Napoléon hors la loi, et de déclarer traître quiconque oserait le seconder.
— a Vous vous abusez étrangement, mon cher ***» et sur votre position, et sur votre autorité parlementaire ; je vous réitère donc mon conseil de tout à l'heure : ne vous promenez pas aussi triomphalement, ne rentrez surtout pas chez vous, et mettez-vous à l'abri.
— a C'est ce que je vais faire, » me répondit-il. Malheureusement il n'en fit rien. Il avait commandé
$00 dîner et ne voulut pas le laisser au chat, et à peine ayait-il pris son dernier verre de Médoc ou de Cbam-
bertin, car tout démocrate qu'il soit, du moins dans ses discours, mon ex-collaborateur aime la bonne chère et le bon vin, et, socialiste par excellence, dans son salon Ton ne marche que sur du velouté, du tigre, de la pan* thère, du renard ou du lion. Il avait donc à peine achevé son repas sjbaritique qu'entrèrent dix trouble" fête précédés du commissaire chargé de le conduire à Mazas, où l'attendaient une couchette et des verrous protecteurs contre toutes les mauvaises chances des barricades
Mais, comme ce pauvre monde ne se compose que de contrastes qui souvent s'entre-choquent et se brisent pendant que mon montagnard m'annonçait si fièrement la mise hors la loi de Louis-Napoléon, et sa fin tragique dans les fossés de Yincennes, le Prince passait tranquillement devant le front d'ube partie des quarante mille soldats qu'il avait su associer à sa fortune!
Avec de pareils amis, Louis-Napoléon pouvait sans crainte remplir sa tflche.
Vers dix heures, en effet, le prince Napoléon était monté à cheval, accompagné des maréchaux Jérôme Bonaparte, Exelmans, du ministre de la guerre, du général en chef, du général commandant les gardes nationales, du général Schramm, et d'un certain nombre d'autres généraux, d'officiers et même de quelques représentants.
Le prince passa devant le front des troupes disposées ainsi qu'il suit :
Avenue de Marigny, brigade Canroberl; Champs* E^lysëes, brigade Reïbell, division de réserve du général Korfe; place Louis XY, brigade de Coite; Assemblée nationale, brigade RipiTl; quai d' Orsay » brigade Forey; Tuileries, brigades Dulac et Bourgon.
Partout, sur son passage, le Prince était accueilli avec empressement, souvent même avec enthousiasme par les troupes, et par la population avec une sympathie tempérée par la surprise; mais nulle manifestation mal* veillante n'éclata sur son passage.
Pendant cette revue, les généraux Sauboul, Uarulaz et Courtigis , tenaient leurs brigades sous les armes, et prêtes à marcher.
Chacun aura son tour et son rôle, dans ce drame politique, comme sur un champ de bataille ; je vais bientôt en donner la preuve.