‹ Révolution militaire du 2 décembre 1851: précédée de "la Vérité quand même àChapitre 30 sur 54 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Après cet exposé exact des scènes parlementaires , conséquences anodines du 2 décembre, je dois reprendre le cours de mes pérégrinations à travers la foule houleuse des boulevards.

L'agitation croissait à mesure que je me rapprochais du café de Paris. Là, je rencontrai le capitaine *** à qui je rappelai la journée du 23 février 1 848 , en le retrouvant à pareille heure dans des circonstances aussi solennelles.

Je le vis très-exaspéré contre l'auteur de cette atidacieuse violation de sa chère Constitution, car tout homme d'esprit qu'il soit, il a la naïveté de croire à l'éternité comme à l'inviolabilité des constitutions républicaines, plus encore peut-être qu'à celles de Dieu, car je le crois un peu de l'école voltairienne et très-admirateur de Georges Sand.

Le boulevard, depuis la rue de la Ghaussée-d'Antin

jusqu'à la rue Montmartre n'était obstrué que par la fashionparisienne, rouge, blanche ou tricolore. Je n'y comptai même pas vingt individus en blouse ou costume d'ouvriers.

Des groupes nombreux et compacts se tenaient aux débouchés des rues ; on y discutait avec animation et même avec menaces contre ceux qui se faisaient les apôtres du coup d*Etat.

Une reconnaissance de lanciers passe la lance au port d'armes et se dirige vers le boulevart Saint-Denis.

Elle est accueillie par mille cris répétés de Vive la RépubligiAe, sortant de bouches qui n'étaient rien moins que républicaines. Mais n'importe!... en révolution, les mots d'ordre et de ralliement ne sont très-souvent que mensonges et roueries.

L'attitude de cette patrouille fut calme, imposante ; j'augurai dès ce moment que l'armée ferait payer cher aux Parisiens les affronts de 1830 et les humiliations de 1848.

Mon cœur de soldat s'en réjouit!...

— ce Eh bien I Mauduit, me dit un ancien frère d'armes que je rencontrai devant le passage de l'Opéra, vous devez être satisfait?... « Voilà le coup d'Etat que vous « souhaitiez tant^ accompli; comment allez-vous vous « en tirer, car les choses ne se passeront pas aussi pai- (X. siblement que vous le pensez!... »

— « Oui, mon cher ***, je me félicite d'avoir tout mis « en œuvre pour délivrer mon pays des 750 orgueilleux « qui jouaient à l'intrigue politique à nos dépens et

<c pour nous inféoder encore au char de l'Orléanisme « dont j'ai eu mon comptant pendant dix-huit ans. »

— « Vous voulez donc l'Empire T

— «c J'accepterai tout excepté TOrléanisme, et quant au socialisme, je saurai le combattre et non fuir devant lui. »

« Je veux d'abord voir Tannée prendre sa revanche «t de 1830 et de 1848, après cela Dieu fera le reste I » Ce langage ne parut guère du goût de mon ancien frère d'armes, et cependant il eût dû l'être, car il a le cœur soldat comme moi, mais telle est l'influence atmo* sphérique de certains salons, qu'elle vous trouble sou* vent la raison comme le cœur I . . .

Q était en ce moment deux heures après midi.

Je me promenai jusqu'à trois heures en serpentant au milieu de cette foule de bonne compagnie, étudiant son esprit, ses intentions et ses vœux. Ses sentiments étaient évidemment hostiles au Président et à l'armée ; je le déplorais, car là se trouvaient un grand nombre de personnes pour qui l'uniforme doit toujours avoir un caractère sacré, quelle que soit l'épreuve à laquelle soit soumis l'homme qui le porte ! . . .

L'esprit de parti ne devrait jamais aller jusqu'à méconoaltre la vertu du devoir militaire. .. Mais hélas 1 de DOS jours quelle vertu est à l'abri de la haine politique?...

Je m'entretins quelques instants avec un parent du héros des Deux-Mondes. Il était d'une exaspération extrême et ne parlait que de prendre ses armes et ses

cartouches contre cet attentat audacieux. Sa colère se sera sans doute bien vite calmée en présence de l'altitude imposante des troupes, comme aussi de l'ihdififérence du vrai peuple à Témotion des habitués du boulevarl. L'allié d'un semi-Washington doit être forcément républicain : Noblesse oblige!... Je ne l'ai pas revu depuis et ne saurais dire comment sa vertu républicaine a supporté cette rude épreuve

Je quittai la ligne des boulevarts pour entrer dans les rues avoisinant la place de la Bourse et le Palais- Royal.

Je voulais tout voir, tout entendre, pour mieux apprécier et juger, car Je suis historien chroniqueur et ne m'en rapporte pas à tout le monde.

L'agitation n'existait que sur les boulevarts ; les rues , comme le Palais-Royal, foyer ordinaire des insurreC'* tions, étaient presque désertes; quelques boutiques étaient fermées, les autres ouvertes ; on avait seulement fait l'économie d'une partie du gaz. A Paris, le commerçant calcule toutl... sait profiter de toutl...

Je* revins sur les boulevarts à cinq heures. Il était temps de rentrer chez moi, étant sur pied depuis huit heures du matin, et cependant je voulais les parcourir jusqu'à la Bastille avant de me reposer de mes fatigues du jour I...

Aux débouchés de la rue et du faubourg Montmartre, la physionomie des groupes avait un caractère différent de ceux du boulevart des Italiens.

Ici, le socialisme paraissait dominer; les gamins étaient en jeu, car sur le trottoir de droite, près la rue Vivienne , j'en vis une cinquantaine poursuivant de leurs cris malins de vive l Empereur, deux pauvres diables dont Tun avait un cache-nez en laine rouge, et qui peut-être avaient maladroitement fait du zèle en faveur de Napoléon, là où son étoile n'était point encore en odeur de sainteté.

Les discussions étaient très- vives dans les groupes; chacun prêtait Toreille; mais le mouvement des voitures, qui là se croisent en tous sens, ne permettait guère de tout entendre.

Là , cependant , des sifflets significatifs frappèrent mon oreille; des cris sinistres, avant-coureurs d'événements tragiques, retentirent; des orateurs d'estaminet faisaient des frais d'éloquence : c'était un spectacle digne des Variétés, dont cinquante pas à peine le séparait.

Du boulevart Poissonnière à la porte Saint-Denis, il 7 avait peu de groupes; mais ici les cris et les sifflets et les à has les JUatapoils! dominaient; les discussions étaient étouffées par les huées : le licenciement de la cinquième légion a donné le mot de l'énigme à qui ne connaîtrait pas l'esprit éminemment révolutionnaire de ce quartier.

A peine arrivé là , j'aperçus, à la pâle lueur des réverbères, car presque toutes les boutiques étaient ferméeSy une colonne d'infanterie marchant silencieusement sur la chaussée. Je ne pus d'abord distinguer le

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numéro du régiment, lorsqu'un adjudant-major s'éCant arrêté près de moi, je vis que c'était le 33* de ligne, c'est-à-dire la brigade Martin de Bourgon, qui rentrait à ses casernes.

Le passage de cette longue colonne fut salué par les cris de vive la République! vive la Constitution ! à bas le tyran! C'était le premier cri de ce genre qui eût encore frappé mon oreille.

Je remarquai avec plaisir encore l'attitude imposante et silencieuse de ces bataillons au milieu de cette population en émoi.

A la porte Saint-Martin , comme aux débouchés du faubourg et de la rue du Temple, les groupes paraissaient animés des mêmes sentiments.

Tout à coup, un cabriolet lancé à fond de train passa sur la chaussée, en ce moment complètement libre de voitures et de piétons.

L'allure précipitée de ce véhicule fixa mon attention ; je ne mis pas en doute que ce fût un émissaire allant au faubourg Saint-Antoine pour y faire arborer l'étendard de l'insurrection.

Pas un soldat y pas un sergent de ville ne se trouvait sur les boulevarts ; l'émeute pouvait donc s'y organiser en pleine sécurité ; elle n'avait pas même à craindre les paternelles exhortations de la garde nationale, puisque l'on avait eu la sage prévoyance de la laisser à ses

Je m'acheminais ainsi plongé dans mes réflexions philosophico-politiques, lorsque, près du jardin Turc,

je rencontrai deux jeunes femmes de mise et tournure distinguées. Je me permis de les aborder et de leur représenter ce qu'il pouvait y avoir d'imprudent à elles à se trouver ainsi seules, à six heures du soir, dans un quartier si éloigné, et dans des circonstances aussi graves.

— « Ah i monsieur, me répondit l'une de ces jolies « femmes, nous ne craignons rieni nous allons au « faubourg Saint-Antoine pour y voir notre frère, ou- « vrier ébéniste , et l'engager à ne pas se mêler à ce «( qui pourrait se passer.

— • « Ce conseil est fort sage, mesdames, et s'il m'é- « tait permis de joindre mes exhortations aux vôtres, « je le ferais de grand cœur ; car malheur à l'ouvrier «c honnête qui se laissera entraîner aux barricades pour « servir de piédestal à quelque méchant intrigant « politique; il n'en saurait être que la dupe ou la « victime. )»

Ces jeunes femmes, à qui mon ruban de légionnaire avait sans doute inspiré quelque confiance, me remercièrent et voulurent bien m'agréer pour leur chevalier jusqu'à la place de la Bastille.

Heureux de protéger ces deux jeunes femmes contre tout danger et toute insulte, nous avions atteint le théâtre Beaumarchais, lorsque des chants démagogiques se firent entendre vers la Bastille. Cinq minutes après nous vîmes défiler devant nous, sur la chaussée, se tenant par le bras et sur trente de front, environ trois cents individus, la plupart en blouses ou bourge-

rons, et marchant au pas précipité, sous le commandement de deux personnages coiffés de chapeaux et couverts de paletots ou redingotes.

Ils entonnaient la Marseillaise, et se dirigeaient vers la porte Saint-Denis.

A quelques pas derrière suivaient un tilbury et le eatiriolet que Je venais de voir passer à toute bride. Mes premières impressions se réalisaient donc.

Ce noyau d'émeute , destiné sans doute à former la boule de neige dans toute la longueur du boule vart, où pas une patrouille ne se promenait encore, se recruta de cinq à six cents autres braillards jusqu'à la porte Saint-Martin, d'où il entra dans cette rue , où cette neige constitutionnelle ne tarda pas à se fondre à la vue d'une simple patrouille de vingt gardes républicains.

Tel fut le résultat de ce premier effort des montagnards en faveur d'une constitution si violemment déchirée, et pour laquelle, disaient-ils, ils mourraient tous jusqu'au dernier I...

Je renouvelai à mes jeunes protégées mes craintes de les voir s'engager dans un faubourg dont l'explosioD me paraissait imminente d'après cet épisode ; mais le sentiment fraternel, comme le sentiment filial, ne connaît aucun danger, et je reconnus deux héroïnes de cœur dans ces deux êtres si gracieux, mais si faibles en apparence.

La place de la Bastille, que Ton devait supposer enva* hie par un peuple en fermentation, se trouvait, au contraire, complètement déserte lorsque nous y arrivâmes^

Jà se termina ma chevaleresque mission ; je pris congé de mes jeunes compagnes, et rentrai chez moi par la me Saint- Antoine, dont le calme me surprit encore, car je n y entendis que quelques refrains de Marseillaise, que des échos m'apportèrent de je ne sais quelle rue.

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