CHAPITRE XXI
PréiMtratifs de eombat de rarmée Reiii^.
Le général en chef ayant, à minuit, fait rentrer toutes les troupes et tous les postes, Paris se trouva livré aux frères et amis de la montagne et des sociétés secrètes. Les professeurs de barricades eurent donc le champ libre pour en parcourir sans danger tous les repaires et tous les carrefours, et, la canne blanche à la main, d'ordonner les dispositions du combat.
Les quelques barricades enlevées et détruites de huit à dix heures du soir par les patrouilles des généraux Bourgon et Herbillon, dans les rues de Rarabuteau, Beaubourg, Transnonain, Aumaire, du Temple, Saint-Martin et Saint-Denis furent reconstruites en l'absence des troupes et des sergents de ville qui, eux aussi, avaient
reçu l'ordre de rentrer soit à la Préfecture de police, soit à leurs quartiers généraux respectifs.
Le plan du général en chef était de laisser l'armée rouge établir ses lignes de bataille pour voir enfin de face tous ces fiers socialistes dont les menaces anticipées faisaient trembler l'Europe entière.
De huit à dix heures du matin, le centre de Tarraée rouge était établi dans ses positions et s'y croyait assez fortement retranché pour pousser ses grand*gardes jusqu'aux débouchés des boulevarts et des quais.
Les portes Saint-Denis et Saint-Martin, ces deux citadelles de toutes les insurrections parisiennes ne tardèrent pas à être enveloppées par une nuée de gamins de seize à vingt ans et d*hommes à figures sinistres, au milieu desquels se faisaient cependant remarquer quelques individus à tournure plus relevée et paraissant avoir une certaine puissance d'autorité sur ces groupes, car ils distribuaient à chacun d'eux leurs rôles et les points à occuper.
La porte Saint-Denis se trouva bientôt enfermée dans un carré parfait de barricades ; la rue Saint-Deuis fut barrée par une parisienne que l'on renversa après en avoir dételé et renvoyé les chevaux.
Les bases de ces barricades se composèrent toutes de voitures et d'omnibus renversés pêle-mêle et consolidés entre eux par les matériaux que l'on pouvait avoir sous la main, pendant que d'autres soulevaient les pavés et les jetaient au milieu de ces véhicules amoncelés. A midi, tout le boulevarl Saint-Denis et Saint-Mar-
tin était barricadé ainsi que les débouchés de leurs faubourgs ou de leurs rues, telles que les rues de Bondj, Meslay, de Cléry, de la Lune.
A midi cinq minutes , Ton ?it s'établir le poste avancé de Tarmée rouge sur le boulevart Bonne-Nouvelle et prendre position, la droite appuyée à la rue Mazagran et la gauche è l'angle extrême de la rue de la Lune; c'était la tête de pont de l'insurrection que devaient garder une centaine d'hommes armés de fusils, pendant qu'une centaine d'autres, non armés encore, élèveraient le retranchement.
Une multitude de curieux de tout âge et de tout sexe, assistaient à ce spectacle , soit sur le boulevart mêmes soit de leurs balcons, et pas un cri désapprobateur, pas un geste ne s'opposaient à ces préparatifs de guerre civile. C'est toujours ainsi qu'agit le bourgeois de Paris en semblables conjonctures; il se croise les bras, regarde et rit de ces désordres, lorsqu'il ne lui prend pas la fantaisie de jeter son cigare et de se mêler aux dépaveurs pour hâter le drame, dont il sera peut-être la première victime : juste récompense de son imbécilité politique.
Près de deux heures furent laissées à cet avant-poste pour s'établir; neuf voitures de déménagement ou omnibus furent les premiers éléments de ce redan.
Le bureau de l'inspecteur des fiacres, situé à quelques pas fut enlevé et renversé; les colonnes vespasiennes, les bancs, l'escalier qui mène à la rue de la Lune, furent démolis, et les matériaux amoncelés au pied des
voitures. Cent cinquante bras vigoureux se cramponnent à la rampe, la secouent, et finissent par l'arracher an risque de se voir écraser sous une montagne de pierres de taille ou de gravois.
Pendant ce temps, un monsieur très-bien vêtu était monté sur l'échafaudage de la maison eu construction au coin de la rue Mazagran, et là, le cigare à la bouche, il s'amusait, avec toute l'impassibilité d'un philosophe, à couper toutes les cordes qui liaient entre elles, depuis le sol jusqu'au sommet, toutes les parties de cet échafaudage; en quelques minutes tout s'écroula, et l'entrée du boulevart sur ce point se trouva en un clin d'œil barricadée : que Ton dise encore que le citadin de Paris n'a pas le génie du désordre, et l'amour de la destruction I . . .
Une lunette fut établfe à la hauteur du poste Bonne- Nouvelle, et observait la rue Hauteville et les boulevarts Montmartre et Poissonnière; elle fut construite également avec des voitures et des débris de vespasiennes et de persiennes arrachées de leurs gonds, où depuis ▼ingt-quatre heures à peine elles avaient été placées.
A deux heures, cette partie du boulevart était prête à recevoir le choc de l'armée.
Le drapeau du poste évacué fut planté sur la barricade principale, et solidement attaché au sommet qu'il dominait à la hauteur de 12 à 15 pieds; il n'y avait plus qu'à le défendre, c'est ce que je dirai bientôt.
Parmi les défenseurs se faisait remarquer une femme
du peuple, armée d'un sabre, passé en bandoulière sur ses épaules; elle s*était blessée h la main en travaillant à une barricade. Un homme en blouse et arnnéd'un fusil se présente, et fait aussitôt l'office de chirurgien en pansant Tamazone du boulevart Bonne-Nouvelle.
Pendant cet incident, un vieillard à cheveux blancs descend sur la chaussée. De la main gauche il s'appuie péniblement sur une canne, tandis que de sa tnain droite il tient un fusil et vient prendre sa place parmi les défenseurs de la barricade. Cet octogénaire était sans doute l'un des derniers débris des vainqueurs de la Bastille!... Le brave homme! que de constitutions n'at-il pas vu, depuis lors, fouler aux pieds; et il a va/Ma naïvelé de croire que. par son dévoûmeni, il pourrait préserver celle de 1848 du naufrage commun : quelle illusion révolutionnaire!
Un épisode non moins semi-comique se passait au même instant sur l'une des barricades de la porte Sainji-Deuis. ''
l5neJeanne'd*Arc démagogique s'était posée en héroïne du cirque olympique sur le sommet d'une barricade, et là, sous la protection de deux chevaliers en bourgerons et au port d'armes, elle lut de toute la puissance des poumons d'une femme libre la proclamation de la convention rouge ^ sortie de Tofficine monlagnarde du faubourg Saint-Antoine.
Voici ce chant du cygne, je ne saurais, en historien fidèle, en priver la postérité :