CHAPITRE XXII
Convaincu, d'après les dispositions insurrectionnelles dont je venais d'être témoin , qu'un combat était inévitable, je courus au Cirque des Champs-Elysées pour y embrasser, pour la dernière fois peut-être^ mon unique enfant...
A mon arrivée, j'y trouvai le 72* de ligne sous les
armes ; la batterie attelée , les artilleurs en capote et tenue de combat , ainsi que la compagnie du génie attachée à la brigade du général de Cotte.
Le général attendait, pour se mettre en mouvement, le retour de son jeune officier d'ordonnance, chargé de prévenir le colonel du 15* léger d'avoir à se rendre immédiatement, du palais Bourbon, son bivouac, à la place Louis XV, où il devait prendre la tète de la colonne.
Pendant que mon fils accomplissait sa mission, j'allai serrer la main au général de Cotte, et lui dis :
« Mon cher général, vous allez avoir à vos côtés ce (( que j'ai de plus précieux en ce monde après sa mère, « mon fils unique ; permetlez-moi de vous prier de lui « servir de père aujourd'hui , puisque, par ma posi- « tion civile, je ne puis le suivre au combat!... »
Le général de Cotte, en vrai preux, me comprit, et, me serrant fortement la main , me dit : « Comptez sur « moil,.. »
A ses côtés se trouvait, également à cheval, le lieutenant-colonel Loubeau, mon ancien camarade au 5* de la garde.
— « Mon cher Loubeau, lui dis-je, tu as vu naître « mon fils; il va, sous tes yeux, recevoir son baptême a militaire, sers-lui, je te prie, de parrain dans cette a solennité?...
— « Compte sur moi, mon cher de Mauduit, me
« répondit mon aneien frère d'armes; compte aussi « sur le 72*, qui déjà a adopté ton fils... »
Enfin , vers onze heures et demie , arriva l'officier d'ordonnance, après avoir exécuté son ordre et annoncé que le 15® léger se mettait en marche.
J'embrassai mon fils , et n'eus que le temps de lui dire :
ce Hippolyte, fais noblement ton devoir de soldat; « reçois ma bénédiction , et remets-toi à la volonté de <t Dieu!... y>
Que de choses se passaient, en ce moment, au fond demonftmel... J'en appelle à tout père tendre, et surtout à toutes les mères 1... Mais tel est le sentiment du devoir militaire chez un vieux soldat, que je dus étouffer jusqu'au moindre soupir paternel pour laisser à mon fils toute l'énergie qu'exigeait la circonstance.
Dieu m'en a tenu compte , ainsi qu'on le verra bientôt I
Le général de Cotte mit sa brigade en mouvement, ayant à sa droite mon fils, à sa gauche le capitaine Carnet, son aide de camp ; à quelques pas en arrière venaient, également à cheval, le colonel Quilico, le lieutenant-colonel Loubeau, et le chef du 1*' bataillon du 72».
Les tambours , qui d'abord avaient battu la marche, reçurent bientôt l'ordre de cesser, et la colonne continua silencieusement ; ce qui ajouta encore à la gravité
de la circonstance quelque chose de mystérieux et d.^ solennel... En effet, combien de ces braves soldats , pleins de vie, bien qu'à jeun, dans quelques heures n'auront-ils pas cessé de vivre, et cependant l'esprit de parti ne craindra pas, pour incriminer l'armée, d'a^ vancer «c que l'on avait soûlé les soldats pour les forcer a à se battre! »
Quelle infamie et quelle déloyauté politique I...
Je m'arrêtai à l'entrée de l'avenue de Harigny pour y voir défiler la brigade sur la chaussée des Champs- Elysées, qu'elle occupait dans toute sa largeur.
Là s'arrêtèrent également les nombreux curieux qui l'avaient entourée pendant qu'elle prenait ses dispositions de combat, et que les soldats renversaient à la hftte leurs marmites pour les emporter ainsi que la viande à moitié cuite qu'elles contenaient , tandis que d'autres se distribuaient le pain de soupe déjà tout coupé dans chaque gamelle et prêt à recevoir le bouillon : oui, calomniateurs de l'armée , voilà comment on avait soûlé les soldats pour les forcer à se battre /. . . La brigade de Cotte, qui devait subir les combats les plus meurtriers de la journée, a quitté ses bivouacs à jeun et s'est baUue à jeun, et cependant le 72^ allait au feu pour la première fois depuis sa formation.
Le soldat français n'est pas de ceux qui ont besoin d'eau^de-vie pour s'étourdir sur le danger. Il aime , au contraire, à se présenter tête levée et le jarret tendu sur le champ de bataille.
Que l'oD demande aux marchands de vin s'il en est toujours ainsi des barricadeiirs qui les envahissent à pareils jours
Je suivis de mes vœux et de mes tristes préoccupalions ces braves soldats, marchant au combat d'un pas si ferme et dans une attitude si imposante par leur silence et leur sérénité.
U était en ce moment midi et demi.
Eo franchissant la chaussée, j'aperçus briller dans le lointain, vers l'Arc de l'Etoile, des casques et des cuirasses; c'était la magnifique division de réserve du général Korte, massée en colonne et prête à se porter partout où sa présence pourrait être utile.
Je me dirigeai vers la place Louis XV, le cœur plein d'émotions faciles à comprendre. J'y retrouvai encore )a brigade de Cotte; elle s'était arrêtée dans la rue Royale pour attendre le 15" léger que je vis, en effet, déboucher du pont.
iu même instant passa devant moi le colonel de Rochefort à la tête de son beau et solide régiment.
Il se rendait au trot pour former l'avant-garde de la colonne du boulevart.
L'attitude des lanciers était m&le et fière ; ils savaient que c'était particulièrement à eux que l'on en voulait depuis leurs manifestations napoléoniennes de Satory, et se proposaient de faire payer cher leurs injures à ceux
qui se permettraient de les accompagner de coups de fusil.
J'admirais Tair martial de ces escadrons, lorsque j'a^
perçus M. L , Tun des hommes les plus initiés aux
affaires personnelles du comte de Chambord ; il m'aborda et sous la colonnade du ministère de la marine, nous eûmes, pendant vingt-cinq minutes, un très-sérieux entretien sur les événements qui s'accomplissaient.
Je saisis cette circonstance pour lui renouveler mes tristes impressions sur la conduite inintelligente des conseillers (le Henri V, qui, depuis vingt ans, n'avaient jamais rien su faire d'à-propos, d'énergique et de réellement utile à sa cause; que tout se bornait chez eux à de misérables intrigues de chancelleries ou de salons, au lieu de s'occuper sérieusement, et avec dévoûment et abnégation, de constituer fortement le parti légitimiste.
Après ces réflexions, je souhaitai le bonjour à M. L. . . , et repris le cours de mes études pratiques des événements dont j'ai entrepris le récit.
Pendant que l'armée de Paris marchait au combat, je me dirigeai, le cœur profondément agité, vers l'église de Saint-Roch ; j'y entrai au monient où le ministre de Jésus-Christ montait à l'autel de la Vierge pour y célébrer le saint sacrifice.
Il était une heure!... - .
Je m'agenouillai, inon front s'inclina, mon cœurs'é-
Wà\, mes yeux se mouillèrent et bientôt des larmes abondantes tombèrent sur mon prie-Dieu I. . .
Les efforts que j'avais faits pour surmonter jusque-là Fagitation de mon âme avaient été poussés à l'extrême ; les sentiments paternels reprirent leur empire, à peine entré dansée mystérieux séjour delà prière et de la méditation.
Je restai ainsi plongé dans une extase indéfinissable pendant près d'une heure...
Là, Dieu seul connut le feu qui me dévorait !.. Je suivais mon fils, je le voyais au milieu d'une fusillade meurtrière!...
a Dieu! protégez mon unique enfant!... Prenez en a pitié son père, sa pauvre mère qui ne survivrait pas «( à un second malheur ; elle n'a point encore quitté le «[ deuil de son fils tué à Rome, il [y a quelques mois à oc peine, après avoir, pendant quinze ans, échappé à « tous les dangers de la guerre d'Afrique. Que ce tribut <c de famille payé au triomphe de la religion sur (K l'hydre révolutionnaire nous soit compté dans vos ara rets suprêmes ; qu'une catastrophe nouvelle ne vienne « point, je vous en conjure, ô mon Dieu ! troubler notre « joie de voir son jeune frère remplir dignement aussi a son devoir de soldat dans cette lutte de la société a contré l'anarchie.
c< Dieu ! protégez l'armée, elle va combattre, comme « à Rome, pour les saintes doctrines contre l'athéisme « et les mauvaises passions?
puissance magique de la prière I j'avais à peine ter-
miné cette invocation que le calme revint dans mon
Ame, la confiance étouffa mes sanglots; je relevai le
front plein d'espérance!