‹ Révolution militaire du 2 décembre 1851: précédée de "la Vérité quand même àChapitre 47 sur 54 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Opérations de la brigade du général

Le général Dulac, qui commandait la réserve d'infanterie de l'armée de Paris, composée de la garde républicaine, des deux bataillons de gendarmerie mobile et d'une batterie d'artillerie, reçut Tordre de prendre, pour la journée du 4 décembre, le commandement des 19* et 51^ de ligne, détachés des divisions Levasseur et Renault, et d'occuper la Pointe-Saint-Eustache, ainsi que le quartier des Halles.

Le 5U de ligne se rendit le premier à son poste, et lè^ le colonel de Lourmel s'établit militairement, car il comprit toute l'importance de cette position. Les mouvements stratégiques des divisions Carrelet et Levasseur devant avoir infailliblement pour résultat de refouler sur

la Pointe-Saînt-Eustache udb grande pertie des fuyards de Tannée rouge.

Vers deux heures de l'après-midi, le général Dulac reçuUdu général en chef Tordre de se rendre, de sa personne, avec une section d'artillerie, à la Pointe-Saint- Euslache et d'y enlever toutes les barricades du voisinage et particulièrement celles de la rue de Ram bu teau.

A peine arrivé, le général disposa des détachements du 51* pour ces attaques ; la première barricade n'opposa qu'une faible résistance, mais la seconde, que Ton avait rendue d'un accès plus meurtrier au moyen de balles de coton derrière lesquelles ses défenseurs se croyaient invincibles, exigea de l'audace, et sous ce rapport le 51 «, qui avait donné en Afrique tant de preuves de son intrépidité, ne pouvait que justifier la confiance de son général, ayant surtout à sa tète un colonel comme il en existe peu.

Le général Dulac ayant connaissance du plan général» et pour éviter que des balles n'atteignissent la colonne du général Herbillon qu'il savait devoir déboucher par l'extrémité opposée de la ruedeRambuteau, avait prescrit au coloneMe Lourmel de n'enlever les barricades qu'à la baïonnette et non par un échange de coups de fusil; cette sage précaution prévint tout malheur.

La seconde barricade, placée à la hauteur de la rue Saint-Denis, fut enlevée avec la rapidité de l'éclair,

mais plusieurs braves du 51* tombèrent grièvement

blessés.

C'est aussi en ce moment que le général Herbillon dirigeait son attaque rx>ntre les barricades qui lui étaient opposées et dont j'ai parlé plus haut.

Ces opérations terminées, le général Dulac reçut Tordre de revenir aux Tuileries, en laissant seulement le 51*" en observation à la Pointe-Saint-Eustache.

Le colonel de Lourmel prit donc ses dispositions pour éviter toutes surprises de nuit.

Tout paraissait rentré dans le calme lorsque, vers neuf heures du soir, on vint Tinformer que de nouvelles barricades s'élevaient dans toute la longueur de la rue Montorgueil et de la rue du Petit-Carreau,

Le colonel de LourmeU à cet avis, prit la détermination hardie de les enlever, malgré Tobscurité profonde qui ne permettait pas d'en reconnaître l'importance, ni même les abords ; mais il savait tout ce qu'il pouvait entreprendre avec des soldats et des officiers comme ceux qu'il avait l'honneur de commander.

Au bataillon du commandant Janin il confie cette expédition nocturne. Sa colonne d'attaque formée, le colonel de Lourmel se met à sa tête et s'engage dans la rue Mortorgueil, précédé de la compagnie de voltigeurs du bataillon, qui avait elle-même, pour avant-garde, une demi-seetion, commandée par un sergent, à qui fut réservé l'honneur de s'élancer le premier sur les barrica-

des, dont la plus forte se trouvait entre la rue Saint- Sauveur et la rue Thévenot.

La coIoDoe se met en mouvement avec le plus g^rand calme et dans le plus grand silence, et arrive ainsi jusqu'à cent mètres de la barricade. Une décharge part de ce retranchement ; à ce signal, les voltigeurs prennent le pas de course; deux minutes après, ils gravissaient la barricade, enlevaient le drapeau, et passaient par les armes tous ses défenseurs, parmi lesquels se trouvait le frère du représentant Dussoubs.

Les voltigeurs continuent leur mouvement, enlèvent avec la môme rapidité et la même audace toutes les fiiulres barricades de la rue Montorgueil et du Petit- Carreau, mais non toutefois sans éprouver des pertes cruelles.

Des fouilles sont aussitôt ordonnées chez les marchands de vin, une centaine de prisonniers y sont faits, ayant la plupart les mains encore noires de poudre, preuve évidente de leur participation au combat; comment alors ne pas appliquer à bon nombre d'entre eux les terribles prescriptions de l'état de siège?

Pendant ce combat sanglant, une tentative se faisait dans le voisinage de la place des Victoires, ayant évidemment pour but de menacer la banque de France. A cet avertissement, le colonel Courant, du 19* de ligne, qui avait reçu Tordre, vers huit heures, de rentrer au Palais-Royal, son bivouac provisoire, fait aussitôt prendre les armes, et s'élance au pas de course pour garantir

la banque ; les socialistes n'acceptèrent pas le combat et s'enfuirent dans toutes les directions.

Le reste de la nuit fut calme, grAce à l'énergie des troupes et à l'active intelligence de leurs chefs.

I3n épisode moins dramatique se passait à la même heure sur un autre point du champ de bataille ; je crois devoir le rapporter dans ce tableau fidèle du combat du 4 décembre.

Ainsi que je l'ai dit, au 49* avait été confié le soin d'observer le voisinage de la porte Saint-Martin, pendant la nuit du jeudi au vendredi , et la journée du lendemain.

Une compagnie de voltigeurs avait été placée en position à l'entrée de la rue Meslay, où l'on avait construit une barricade avec un omnibus et une énorme voiture de vidangeurs.

La nuit était humide et froide, et les voltigeurs avaient épuisé leurs ressources pour l'entretien de leurs bivouacs :

« Pourquoi, dirent-ils à leur capitaine, ne nous servirions-nous pas du timon de cet omnibus, d'où l'on a tiré sur nos camarades? »

Le timon est aussitôt enlevé, brisé et jeté au feu ; mais une demi-heure avait suffi pour le réduire en cendres. Ce fut au tour des roues à alimenter le bivouac. Deux heures suffirent pour ne laisser d'autres vestiges des quatres roues que leurs cercles ferrés, et il n'était qu'une heure du matin.

« Unous reste encore la caisse, dirent les voltigeurs, pour passer la nuit; pourquoi ne la raetlrions-nous pas également au feu? A quoi peut-elle désormais servir? »

Cette proposition trouva de l'écho ; les voltigeurs s'en emparent et se disposent à la briser pour en jeter aussi les morceaux au feu , lorsque tout à coup sortît de Tintérieur un gamin qui, avant l'enlèvement de la barricade, s'était blotti sous l'une des banquettes, où il avait espéré n'être pas découvert.

— (( En voilà encore uni s'écrièrent les voltigeurs; il faut le fusiller, car certainement il a tiré sur dos frères. »

On le fouille, et sous sa blouse, l'on découvre un pistolet et un poignard.

Les voltigeurs le conduisent au capitaine pour prendre ses ordres, et voici le châtiment qui lui fut infligé :

Près de là, l'on avait déposé, dans une maison, le cadavre d'un clairon de chasseurs à pied, tué à l'attaque des barricades des Arts-et-Métiers!

Près de ce clairon se trouvaient également les cadavres de deux hommes du peuple.

— « Tu vas demander pardon à ce clairon, et à genoux, lui dit le capitaine.

— « Ce n'est pas moi qui l'ai tué, répondit le gamin en pleurant.

— <K Qui m'en repond? et d'ailleurs tu en as peut-être tué d'autres ; ainsi demande-lui pardon, ou sinon !... »

Le gamin se met à genou, et demande grâce à ce malheureux soldat.

— ce Ce n'est pas tout; tu vas maintenant passer le reste de la nuit avec tes deux camarades et leur victime, et plus tard on verra ce que Ton devra faire d'un petit polisson de ton espèce. r>

Et la porte est fermée sur lui ; mais soit par remords, soit par terreur de se trouver ainsi seul dans l'obscurité, et côte à côte avec trois cadavres , le gamin frappa bientôt violemment à la porte, en conjurant de Tarracher au supplice moral qui lui était infligé.

Le capitaine, croyant la leçon assez forte, le fit sortir et le renvoya à ses parents.

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