CHAPITRE XXVIII
T«iAtiàttTe des ttoHtilliKtM but l'Hétel^e-YiUe et la Cité.
Avant de rentrer je passai devant le quartier*général, et longeant la grille des Tuileries tout m'y parut calme. Il ne s'y trouvait pour toutes troupes que des fractions des deux bataillons de la gendarmerie mobile, et des cavaliers d'ordonnance tenant en main des chevaux d'officiers.
La place du Carrousel était déserte : plus de voitures, plus de passants. Je fus peut-être seul en ce moment à la traverser. Je repris le quai du Louvre et le suivis jusqu'à l'Hôtel-de-Ville.
Les ponts des Saints-Pères et des Arts étaient libres, mais depuis le Pont-Neuf jusqu'à celui de Louis-Phi-
lippe, la circulation était partout interrompue. J'eo a dit plus loin les motifs.
A l'entrée du Pont-Neuf, je remarquai une certaine émotion . Que s'y était-il donc passé ?. . . Le voici :
Un individu, porteur d'armes sous sa blouse, ayant été arrêté au moment où il voulait forcer la consigne, fut fusillé à l'entrée du Pont-Neuf et son corps jeté aussitôt dans la Seine. Mais n'ayant eu que la cuisse brisée, ce malheureux eut encore la force et la présence d'espril, dans sa chute, de s'accrocher à l'un des câbles qui attachent au pont les bains de la Samaritaine. A ses cris, l'un des garçons de l'établissement accourut à son secours et l'arracha à tous les périls de sa position. On le fit ensuite transporter à l'hospice de la Charité. Il se nommait Berger, jardinier à Passy. Il a survécu à sa blessure et a osé protester de son innocence en disant que sa carabine était hors de service, tandis qu'elle était chargée. Quanta son briquet, il n'était guère dangereux, en effet.
^Yers midi, le colonel Gastu, ayant été informé par M. le préfet de police que, d'après les renseignements de ses agents, on devait s'attendre à une attaque, redoubla de vigilance et prit toutes les mesures nécessaires pour la vaincre. Il fit occuper en conséquence immédiatement les positions suivantes : Le pont de l'Hôtel- Dieu, le Petit-Pont, les maisons des angles des rues en avant des ponts. Le bâtiment d'angle de THôtel-Dieu, avec une réserve sur le parvis Notre-Dame ; fit observer
le quai Napoléon et prit position sur le Pont-Neuf, le pont Saint-Michel et le pont au Change, ayant ses réserves à la Préfecture de police, à la place Dauphine et au Palais de Justice.
De ses trois pièces il en laissa une sur la place Dauphine et fit mettre les deux autres en batterie, Tune sur la place du Palais de Justice, l'autre sur le pont Notre- Dame, enfilant la rue de la Cité.
Plusieurs coups de feu venaient d'être tirés de quelques maisons des rues de la Cité, de Constantine et du bas de la rue Saint-Jacques. Ces rues durent aussitôt être fortement occupées pour couper court à quelque explosion sérieuse ; une compagnie fut envoyée au-delà du Petit-Pont , oii déjà les émeutiers avaient placé une grande charrette en travers de la rue Saint-Jacques. Ces mesures, par la promptitude de leur exécution, eurent pour résultat de rétablir immédiatement l'ordre sur ces points. Un homme fut tué par le brigadier Leblond, au moment où il se disposait à faire, du n^ 34 de la rue de Constantine, une seconde décharge sur des gardes républicains en vedettes dans la rue. Cet exemple servit d'avertissement à qui eût été tenté d'en faire une expérience nouvelle, et personne n'osa ni descendre, ni paraître armé à la croisée.
Au même moment des coups de feu partirent des quais de Gèvres et Pelletier, bien que le colonel eût déjà fait occuper par des gardes les maisons d'angles de la rue Planche-Mibray. Les deux hommes en position
sur le poDt Notre-Dame furent légèrement atteiats.
Le oolonel Gastu reçut, à cet instant même, l'ordre d'envoyer ses trois bouches à feu, sous l'escorte du bataillon du 19^ de ligne qui les lui avait amenées, h la pointe Saint-Eustache, et disposa sa cavalerie pour suppléer à l'absence de ses pièces, de manière à pouv^oir balayer, aubesoifi, les quais et les ponts; mais grftce, je le répète, aux mesures prises et à l'énergie avec laquelle furent repoussées toutes les tentatives d'agression pendant la bataille qui se livrait en ce moment même dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, il ii'y eut rien de sérieux dans la Cité ; tout s'y borna à un émeutier tué et à trois individus arrêtés porteurs d'armes, de munitions, de proclamations ou de fausses nouvelles, et qui furent passés par les armes et lancés dans la Seine.
N'ayant pu, en raison de ces divers incidents, obtenir de me rendre dans la Cité, je dus aller prendre le pont Louis-Philippe que Ton m'assurait devoir être encore libre.
A l'entrée de la place de l'Hôtel-de-Ville, je rencontrai le général Marulaz, mon ancien camarade de la garde, à la tête du 44® et d'une section de son artillerie.
Sa colonne était en ce moment arrêtée; il était deux heures et demie à l'horloge.
La place était vide de troupes, ce qui, je l'avoue, me surprit dans d'aussi graves conjonctures, car déjà Ton entendait très-distinctement la fusillade et la canonnade dans la direction des boulevarts.
Je gagnai donc le pont suspendu qui sépare la Cité de nie Saint^Louis, et j'obtins, mais en me nommant, de le trdverser. A son extrémité, je trouvai le capitaine T***, chargé, avec une fraction de sa compagnie, de la garde de ce point important; nous nous entretenions depuis quelques minutes à peine, quand tout à coup une fusillade des plus vives, des mieut nourries, éclata sar la place même de THôtel-de- Ville et tout le long du quai Pelletier.
Je ne pouvais m'expliquer ce combat, venant de quitter à l'instant même ce quai et la place , et n'y ayant remarqué aucun symptôme d'agitation, et même peu de curieux.
J'en témoignai mon étonnement au capitaine T"'^"', et pendant les dix ou douze minutes que dura ce feu roulao t , nous nous demandions, l'un l'autre, quelle pouvait être la cause d'une lutte en apparence si acharnée.
La voici telle que je l'appris quelques heures plus tard.
Ainsi que je l'ai fait connaître dans un chapitre précédent, les stratèges de l'armée rouge avaient, par une ruse de guerre, ménagé une surprise sur THôtel-de- Ville si Ton commettait la faute grave de n'y pas laisser des forces imposantes, faute qui, en effet, fut commise, et qui eût pu avoir les conséquences les plus fatales si les insurgés n'eussent pas fait eux-mêmes la faute d'ouvrir le feu trop tôt, au lieu de laisser le général Marulaz s'engager dans la rue Saint-Denis.
Mais la gauche de sa colonne touchait encore bvl pont d'Arcole lorsque partirent des croisées du quai Pelletier et de la place plusieurs coups maladroits contre le 44®, et la ligne de tirailleurs que le commandant Larochette avait placés en avant de THôtel-de-Ville pour en protéger les abords.
Toute la plac^, ainsi que les quais Pelletier et de Gèvres jusqu'au Chfttelet furent à l'instant en feu, et de l'extrémité du pont Louis-Philippe, je crus, pendant près d'un quart d'heure : je crus, en vérité, assister à un combat des plus sérieux. Plus de vingt mille cartouches furent brûlées, des milliers de carreaux brisés, mais seulement quelques hommes tués ou blessés dans les deux camps, les socialistes n'ayant exécuté leur attaque qu'avec des forces disséminées dans les maisons, et trop insuffisantes pour tenter un hourra sur l'Hôtel-de- Ville, comme au 24 février 1848, où le général Sébastiani se laissa envahir, avec une ingénuité sans exemple, malgré ses quatre bataillons, sa batterie d'artillerie et ses soixante cavaliers municipaux, par une populace mal armée, plus bruyante que dangereuse, mais qui, grftce à l'incurie de l'autorité militaire, s'empara de l'Hôtelde-Ville, désarma les soldats, et les renvoya ainsi sans tambours ni trompettes, à leurs quartiers respectifs.
Il n'en fut pas ainsi le 4 décembre, malgré l'imprévoyance que j'ai signalée, mais grAce aux bonnes dispositions du commandant Larochette, à la vigoureuse attitude de ses avant-postes et de ses tirailleurs, grâce
— i43 aussi au petit nombre des assaillants qui ne s'élevaient qu'à quelques centaines d'hommes, et qui commirent eo outre la faute de commencer le feu avant le temps.
Ce ne fut donc, en réalité, qu'une échauffourée, mais qui eût pu prendre des proportions gigantesques, au moindre succès des socialistes, sur un point du voisinage.
Avis donc pour l'avenir. Pendant cette fusillade inexplicable pour le capitaine T*** et moi, un ecclésiastique vint à passer et demanda à pénétrer dans la Cité, mais par quelques paroles irréfléchies sur la lutte engagée, il faillit se faire arrêter.
Au même instant, le maréchal des logis établi avec un poste avancé sur le milieu du pont, amena un jeune homme, porteur d'un sac d'argent, et qui, aux premières détonations, parut lancer sa casquette en l'air, en signe de joie. Croyant que l'on allait le fusiller, cet imprudent était pâle et blême, et plus mort que vif. Le capitaine en eut compassion et le renvoya sans autre punition que la frayeur qui s'était emparée de toute sa personne.
Je pressai la main au capitaine T** qui m'autorisa à pénétrer dans la Cité , gardée partout avec une prévoyance admirable, et je la parcourus, seul, dans tous les sens.
De la Cité, je passai sur la rive gauche, pour me rendre également compte des dispositions militaires de la division Renault, que je trouvai prête aussi partout à
venger vigoureusement les affronts de 1830 et surtout de 1848.
Si la division Renault, dans la journée du 4 décembre , n'eut pour mission que de contenir la rive gauche et d'empêcher des hostilités dans les quartiers Saint- Jacques et Saint-Marceau ; cette division avait eu à remplir, dans la journée du % une tâche bien délicate, celle d'assurer l'exécution politique du coup d'Etat à l'égard du Parlement; cette tAche fut confiée aux brigades Ripert et Forey.
Le général Renault, qui depuis longtemps avait brûlé ses vaisseaux en faveur du Prince Louis, se montra plein de zèle et d'ardeur pour l'exécution des décrets coiâme pour l'expulsion des représentants qui s'étaient réunis dans la salle Casimir-Périer.
Et, dans sa revue d'inspection de ces deux brigades rangées sur le quai d'Orsay et autour du palais législatif, il ne cessa de rappeler à chacun ses devoirs de soldat. Le général Renault, qui n'a pas eu l'occasion de faire tirer un coup de fusil à sa division, pendant ces trois journées, n'en a pas moins puissamment contribué à assurer l'exécution du coup d'Etat.