‹ Révolution militaire du 2 décembre 1851: précédée de "la Vérité quand même àChapitre 49 sur 54 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

JFeiitll 4 Déeemlire (10 hearcn du soir).

Tourmenté comme une âme en peine, je ne pus rester chez moi et j'en sortis seul, à huit heures du soir, avec rinlention de me rendre à Tétat-major pour y connaître le résultat de la bataille.

Le ministre de la guerre et le général en chef étant en ce moment en conférence, je ne pus rien apprendre de positif sur les événements de la journée et me déter-

minai à m'aventurer à tout hasard vers la Cbausséed'Antin.

Dans le passage de rOrme je trouvai l'un de mes anciens camarades de régiment.

— a Où diable vous dirigez-vous ainsi, mon cher de Mauduit, s'écria-t-il ; vous ignorez donc ce qui se passe?...

— « Je me rends à Thôtel de mon fils pour en savoir des nouvelles, n'en ayant point depuis midi.

— (( Vous ne pourrez traverser le boulevart, mon cher ami, sans vous eiposer à des coups de pistolet ou de lance de la part des vedettes placées à chaque angle de rues ; les boulevarts sont jonchés de cadavres, le général de Cotte a été tué ainsi qu'un colonel de sa brigade, les régiments se sont battus entre eux, etc., etc. »

A ces paroles mon sang bouillonna ; la mort du général de Cotte, si formellement annoncée, me fit tout redouter pour mon fils.

Dès ce moment, conseils, dangers, rien ne m'eût arrêté, j'aurais tout bravé pour arriver à la rue de la Victoire.

Je serrai la main de mon vieil ami et m'acheminai seul vers les boulevarts ; il était près de dii heures.

Toutes les boutiques étaient hermétiquement fermées, nulle lumière n'éclairait l'intérieur des appartements donnant sur les rues, qui toutes étaient réduites à la pâle lueur du gaz des réverbères.

La température était humide et le ciel assombri.

De loin en loin, quelques individus attardés rentraient chez eux, mais nul curieux, nul groupe causant sur le seuil des portes, comme c'est l'ordinaire en pareilles conjonctures; partout un aspect lugubre!...

— ce N'allez pas vers les boulevarts, me dit à ^oix basse un passant qui en revenait et que Je trouvai au mWieu de la rue de la Michodière, on tire sur tout ce qui traverse.

— <x Merci, monsieur, de votre bon conseil, répon« dis-je, lAais il me faut à tout prix me rendre dans la Chaussée-d'Antin. Je continuai et traversai le boulevart à la hauteur des bains Chinois.

Un groupe assez nombreux, mais consterné, était formé au débouché de la rue du Montblanc; on y écoutait le récit d'un individu qui venait, disait-il, de voir rangés sur l'asphalte qui borde le grand dépôt d'Aubusson une trentaine de cadavres bien vêtus et parmi eux celui d'une femme; a et on se bat encore dans la me « Montorgueil, » ajouta-t-il.

Une impression de terreur dominait dans ce groupe et semblait paralyser tout le monde, car chacun se retirait en silence après avoir recueilli sa part des sinistres nouvelles du moment. . .

J'arrivai enfin à l'hôtel de mon fils; il n'y avait pas paru depuis trente-six heures, ni même donné signe de vie depuis lors; j'en fus attérél... et répétai mon invocation du matin.

Je revins sur mes pas avec la ferme intention d'arri-

ver jusqu'à sa brigade... Mais impossible» le bpulevart est partout intercepté, l'on ne peut même dbopder une vedette pour en obtenir ieplus léger renseignement.

Quelles angoisses!...

En reprenant la rue de la Michodière, un monsieur vint à moî et me demanda de m'accompagner.

— « Que d'affreux malheurs I monsieur, s'écria-t-il et que de malheurs plus affreux encore si tous les honnêtes gens ne se réunissent pour arrêter cette horrible

•boucherie, en envoyant supplier le Président de la République de renoncer à son coup d'Etat et de résigner son autorité I... Demain tout Paris sera sous les armes et les rues couvertes de barricades.

— « Je n'en crois rien, répondis-je; le combat a élé trop vigoureusement accepté et soutenu par les so\àats pour laisser aux Parisiens quelque illusion sur. l'issue d'une lutte prolongée. La population parisienne ne s'est jamais montrée crâne que devant des adversaires faibles en nombre, irrésolus dans leurs plans et prêts à lui céder le champ de bataille ; il n'en sera pas de même du Président de la République ni de l'armée, qui se dévoue à l'accomplissement de son œuvre. Demain Paris sera dans la stupeur, je ne le conteste pas, mais nullement tenté de prolonger la lutte. »

Je pris congé de mon alarmiste et regagnai mes pénates, le cœur bien gros néanmoins : mon fils, qu'étaitil devenu?

Je gagnai et suivis les quais de la rive droite jusqu'à l'Hôtel-de- Ville ; place et quais étaient tous illuminés, comme pour un jour de grande fête nationale. C'était le résultat d'un ordre afin de faciliter les opérations des troupes pendant cette nuit décisive.

Quelques détonations se faisaient encore entendre et se perdaient dans les airs ; mais à minuit rien n'annon* çait une revanche, l'armée socialiste était vaincue et dispersée à ne pouvoir plus se rallier. La victoire restait à Napoléon

Jetons, lecteurs, jetons un crêpe funèbre sur les victimes nombreuses de nos discordes qui gisent çà et là depuis Tortoni jusqu'à la porte Saint-Denis, et parfois par groupes réunis I...

Terminons le douloureui récit de ce drame par quelques paroles moins sombres, plus consolantes, moins amères.

L'arc-en-ciel ne paratt-il pas toujours après l'orage? Trêve donc au cliquetis des armes, aui détonations salpétrées; voici venir la charité et la religion, elles réclament aussi leurs droits de divine assistance I . . .

Pendant le plus fort de la fusillade, du n"" 8 du boulevart, à quelques pas seulement de la porte Saint-Denis, sortit tout à coup une jeune femme; elle se présente au colonel du 1®' de lanciers et le supplie de lui permettre de porter des secours aux blessés.

Il y avait en ce moment encore danger, car les balles

sirOaient et frappaient dans tous les sens. La jeune femme insiste et s'élance vers un groupe de morts et de mourants déposés non loin de là ; des soldats se pressent autour d'elle comme pour lui servir de cuirasse pendant son évangélique mission, payant ainsi leur tribut d'hommage, de respect et de dévoûment à M"' Blanche d'Avignon, cette héroïne de bienfaisance I...

Quelques heures plus tard, un ange descendu du ciel sous le costume d'une sœur hospitalière , et n'ajant pour talisman qu'un petit crucifix en bois, se présente encore au colonel.du 1" de lanciers qui avait pour mission de garder la ligne entière des boulevarts jusqu'à la Bastille.

Sur ce point, le boulevart offrait l'aspect de la désolation ; tout y était désert, triste et silencieux ; on n'y découvrait que cadavres, quelques vedettes; aux débouchés des rues quelques patrouilles se croisant de distance en distance ; Ton n'entendait que quelques cris plaintifs au pied des maisons. C'était là que voulait se rendre cette sœur angélique par son âge comme par sa beauté surnaturelle.

— « Et quoi? ma sœur I vous vous exposez seule ainsi « au milieu d'un pareil chaos?.. .

— « Ah I monsieur le colonel, je ne crains rien ; » et lui montrant ce petit crucifix qu'elle tient en main, elle s'écrie :

« Au nom de Jésus*Christ, je vous demande, mon-

sieur le colonel, de me permettre d'accomplir mes devoirs de sœur de charité?. ..

— « Sainte femme, reprit le colonel de Roçhefort, vous êtes une providence sur cette terre; remplissez votre mission, mais sous la protection toutefois de quelques-uns de mes lanciers. y>

Peu d'instants après, apparut un homme tout vêtu de noir et marchant d'un pas précipité dans la direction du colonel ; c'était un aulre vicaire de Jésus-Christ, mais à qui une consécration spéciale a donné des droits spirituels que n'ont pas les sœurs de Saint-Joseph.

Ce vicaire venait, lui aussi, invoquer son droit de consolations aux mourants, et de sublimes espérances !

Ahl que ta religion a de puissance sur les cœurs animés de sa foi! Voilà deux jeunes femmes, seules, bravant tout ce que Ton redoute le plus en ce monde, la mort et le contact avec des cadavres ! oui, voilà deux jeunes femmes qui, de leurs mains délicates, tournent, retournent des corps ensanglantés pour y chercher encore un souffle de vie, des soins à prodiguer I...

Voilà un ministre du Seigneur qui, agenouillé près d'un malheureux à Tagonie, cherche à lui faire entendre quelques paroles de paix et d'espérance I. . .

Oui, voilà de ces scènes touchantes qui se sont renouvelées pendant une partie de la nuit qui a suivi la tourmente de la journée du 4 décembre.

Qu'en pensez-vous, vollairiens de 1851?...

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